Voyez Uiigas, op. cil., p. 1U"J, Mo
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fiables du métaphysicien ; et celui-ci a quelquefois la chance de prendre sa revanche, en montrant combien la science physique elle-même peut arriver, par ses méthodes abstraites, à dépouiller les choses matérielles, dont elle se propose d'expliquer les propriétés et les lois, de leurs derniers lambeaux de réalité ^
Un mot peut suffire à définir les rapports de Thumour philosophique avec les tendances qui viennent dêlre indiquées. L'humour, ainsi que nous l'avons reconnu, est caractérisé par un penchant à réfléchir et à jeter sur les choses ce large coup d'œil qui en embrasse les rapports, et qui de plus, par un joyeux caprice d'imagination, choisit pour s'yjouer le voisinage de résultats dont le sérieux ne cesse jamais d'être senti. II devient nettement philosophique lorsque, comme cela arrive à Jean-Paul Richter ou a son disciple Carlyle, la contemplation des choses franchit les limites qui semblaient devoir enfermer le penseur dans son coin du monde, s'élève au-dessus des points de vue relatifs, et regarde l'humanité comme un tout dans lequel le contemplateur lui-même figure, en gardant autant que possible l'attitude d'un spectateur désintéressé.
Ne cherchons pas l'humoriste philosophique parmi les sectateurs zélés de telle ou telle école. Ici, comme ailleurs, une dévotion fervente tend, en rétrécissant les idées et en fixant rigoureusement le point de vue, à exclure l'humour qui, même dans sa veine la plus sérieuse, aime à voir s'ouvrir devant lui de vastes espaces, pour y errer librement en quête de nouveaux aspects des choses. L'humoriste a bien plus de chances de se rencontrer parmi les philosophes amateurs, qui gardent dans une certaine mesure l'impartialité de l'écolier en présence des doctrines rivales.
Il semble que l'humour ne puisse jamais atteindre chez le philosophe son plein développement, que lorsqu'il reconnaît les aspects amusants de la spéculation transcendante. C'est ce qui peut se produire quand on a étudié l'histoire; car il est difficile de ne pas sourire au spectacle d'un homme qui fourbit une fois de plus, et peut-être garnit d'une poignée nouvelle, un de
j I. Voyez, pour un excellent exemple de ce genre de riposte, Naliimlisin i and agnosiicism, du D' James Ward. vol. 1, part. 1.
372 ESSAI SUR LE llIRE
ces systèmes qui ont eu leur jour (peut-être même davantage), et qui entreprend une fois de plus d'en faire une arme mortelle contre un adversaire. Un grain de scepticisme, avec une aptitude à voir de temps en temps combien tout cela est illusoire, semble être nécessaire pour une complète jouissance humoristique. Il serait bon aussi de jeter au moins un coup d'oeil furtif sur ce qu"il y a de plaisant à voir le pygmée humain tenter l'entreprise gigantesque de nous donner une définition de l'absolu.
Il semblerait donc que le philosophe humoriste doit combiner deux points de vue opposés : celui du penseur qui critique la vie réelle à la lumière des idées, et celui de l'homme pratique qui se place sur le terrain des besoins humains primitifs et cherche une interprétation des choses qui donne satisfaction à ces besoins. Il doit être capable de s'envoler avec Platon vers la région des idées, de manière à jouir de l'aspect ridicule que prend la conduite des hommes, dès qu'on fait tomber sur elle un rayon de la lumière qui émane des Formes universelles; il doit être tout aussi capable de s'appuyer sur le terrain de la réalité quotidienne et du sens commun, de manière à discerner l'élément d'irrationalité pratique qui se cache dans toute insistance exagérée sur ces idées.
Cette association de deux tendances opposées dans l'humour philosophique, nous la voyons dans l'attitude qu il prend en face de cette question : Quelle est la valeur de la vie ? Puisque l'humoriste est caractérisé par une certaine profondeur et une certaine étendue de sympathies, il n'acceptera probablement pas la manière trop aisée de se débarrasser des souffrances de l'humanité, qui est celle de l'optimiste. Sur ce point tout au moins il sera sensible à la réalité obstinée, invincible, de nos expériences concrètes. Cependant, comme il tient à n'être jamais privé de son rire bienfaisant, il ne se plongera pas dans la plainte amère et sans fond du pessimiste. Il verra que le grand spectacle même de la bataille humaine, oîi tant de choses peuvent attrister un cœur compatissant, commence à s'éclairer d'une lueur de sourire, dès que nous l'envisageons comme une sorte de jeu que la destinée joue contre notre race. De même qu'un regard rapide jeté sur les côtés contrariants,
VALKUn DKl-IMTIVR ET MMTTATIOXS \)V UlRR 'MW
presque malicieux, des circonstances qui nous irritent dans notre petit monde, peut étoufTcr l'imprécation naissante, en nous arrachant un sourire et même un rire contenu, de jnème, quand un philosophe humoriste considère la vaste scène de rhunumité, il sentira peut-être le soupir qui allait s'exhaler arrêté par la vue soudaine de la plaisante ironie des choses. L'esprit accoutumé à la réflexion reconnaîtra en effet sans peine dans le plan du monde des traces de je ne sais quel lulin qui, coûte que coûte, doit jouer ses tours. Sous les belles apparences d'un sage dessein, les destinées se sont arrangées de manière à combiner tout juste la somme de balourdise nécessaire pour nous faire croire à une taquinerie enjouée, quoique légèrement maligne.
Ainsi, dans l'estimation définitive du monde, l'humour peut trouver sa place. Peut-être n'est-il pas téméraire de dire que le dernier mot sur l'homme et sa destinée n'exclut pas la possibilité d'un sourire humoristique. Les éléments rationnels et irrationnels semblent si curieusement entrelacés dans la structure de notre monde, qu'un humoriste pour qui, ainsi que nous l'avous vu, le spectacle doit toujours garder sa valeur, pourrait presque construire une théodicée nouvelle et dire : « Le monde est du moins le meilleur possible pour l'amusement de celui qui le contemple »*.
Nous avons montré la philosophie planant pour ainsi dire ciu-dessus de la vie commune; et l'on pourrait conclure de là qu'il est impossible que l'exercice d'un humour philosophique ait la moindre utilité. Cependant, même quand les hommes se mettent à philosopher et semblent ainsi construire autour d'eux un monde nouveau, ils restent dans leur monde humain et ne négligent pas de régler leurs rapports avec lui; de sorte que, après tout, nous pouvons assez raisonnablement nous attendre à trouver que le rire, ici encore, a une certaine fonction correctrice; qu'il aide en quelque sorte le moi à s'adapter ù, son milieu, adaptation qui nous est imposée à tous,
I. Peut-être M. Scherer veut-il e.Kprinier une pensée analogue, quand il dit que le point de vue de l'humoriste est le plus juste où l'on puisse se placer pour juger le monde de l'homme [lissais sur la Lillératttre anylaise. p. 148).
et tout aussi bien, disons-le, au penseur sublime qu'à son humble serviteur à quatre pattes, autour duquel le monde est si étrangement compliqué par les habitudes étranges de son maître.
Le premier service que rende un humour philosophique de ce genre, c'est de fournir à l'homme des moyens plus complets de se corriger par le rire. C'est seulement quand nous parvenons au point de vue élevé de la réflexion philosophique, et que nous voyons notre propre personnalité projetée dans, rimmensité du tout, que nous sommes capables de nous estimer, nous et ce qui nous touche, avec un peu d'exactitude. Si nous jetons les yeux sur la vaste perspective du temps, alors, pour la première fois, nous sentons pleinement que nous ne figurons qu'un instant dans le monde. Et quand nous nous voyons si petits dans l'assemblage infini des choses, quand la réflexion nous montre ensuite combien il importe peu à l'univers, pour travailler à son dessein caché, que nous paraissions ou non sur la scène, en faut-il davantage pour faire éclater à nos propres yeux toute l'absurdité de l'idée si naïvement exagérée que nous nous faisions de notre dignité, de notre utilité, de nos peines; pour amener le sourire de la résipiscence sur nos lèvres ; pour en faire jaillir peut-être, leçon plus efficace encore pour notre amour-propre, un rire purifiant?
L'humour philosophique ne nous rend pas un service moins signalé quand nous contemplons le sort commun de l'humanité. Lorsque nous voyons dans notre univers la demeure de l'homme, nous risquons certainement de toinber dans des exagérations amenées par une indignation naturelle contre ce qui nous blesse, ou par une impatience naturelle, à la pensée que nous pouvons si peu pour améliorer notre état. Il en est de même quand nous essayons de nous prononcer sur la valeur morale de notre espèce. Ce monde est, après tout, le nôtre; il n'en est point pour nous d'autre, que nous sachions, et un coup d'oeil jeté sur les exigences de la sagesse pratique suffit à éveiller le sourire qui nous arrêterait sur le champ si nous étions disposés à le rabaisser trop. Un coup d'oeil aussi rapide nous préserverait également de la sensiblerie de celui qui cultive en lui le weltschmerz, de l'amertume déraisonnable du
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misanthrope, et de la vanité tristement déplacée du « philosophe » qui enseigne que le monde et les institutions de la société ont, pour unique raison d'être, l'homme de génie. Un ami de Carlyle me dit que parfois ce sage morose, après avoir débité une de ses longues et féroces tirades contre les choses en général, s'arrêtait tout à coup, puis se laissait descendre rapidement à des niveaux plus familiers, sur le courant d'un rire énorme, aussi débordant peut-être que celui qu'il a décrit avec tant de verve chez son Teufelsdrocic. C'est qu'alors, ù, ce qu'il semble, dans un moment de lucidité parfaite, il voyait l'absurdité de l'attitude singulièrement outrée qui devait résulter d'une émotion dont rien ne justifiait la violence et que secondait un penchant irrésistible à prêcher ses semblables; et peut-être, pendant ce moment, ces réalités obstinées qu'il avait fait mine d'abattre sous une grêle de mots, lui apparaissaient tranquillement assises sur leur base et souriant ironiquement à sa rage impuissante.
Dans l'étude que nous avons faite du rire et de son utilité, nous avons nettement distingué le point de vue individuel du point de vue social. Il y a cinquante ans une telle distinction n'aurait pas eu besoin d'être justifiée. Cependantil semble que ce soit la mode aujourd'hui de regarder l'individu comme un simple détail anatomique, trop petit pour être réellement perçu, de « l'organisme social »; et l'on dirait qu'il n'a point d'autre rôle sur la terre que de contribuer, dans une si faible proportion qu'il reste toujours une quantité négligeable, au fonctionnement régulier de cet organisme.
Ce n'est pas le moment de discuter un sujet si sérieux. Au risque de paraître en retard sur la mode, on peut rester attaché à l'ancienne opinion qui veut que, en en estimant la valeur des choses humaines, nous en assignions une considérable à l'individualité; que, dans l'intérêt de la communauté même, une juste liberté soit accordée, dût-il en coûter beaucoup, au plein développement de l'esprit, des goûts, du caractère de chaque homme; opinion selon laquelle, en tout cas, les droits de la société sur l'individu ont des limites bien définies, au delà desquelles tout homme a le droit et. en face de lui-même, le devoir impérieux, de se développer dans la direction que lui
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indiquent ses inclinations naturelles éclairées par la réflexion. Insister davantage sur ce point ce serait presque faire injure à notre littérature, qui possède quelques-uns des plaidoyers les plus éloquents en faveur de la liberté individuelle.
Cette liberté de développement individuel implique évidemment pour chacun le droit de se faire une idée personelle du monde où il vit et de prendre à le contempler en humoriste tout le plaisir possible. Un esprit de plate servilité pourrait seul ici causer quelque hésitation. Celui qui a développé en luimême, en compagnie d'un ou deux amis de même trempe, les qualités requises d'observation et de goût, trouve à suivre les mouvements tortueux du risible dans tous les domaines de l'activité humaine et de l'humaine indolence, un des suprêmes bonlieurs de la vie. Le comique est toujours ancien dans son essence, et c'est pourquoi nous y répondons si promptement; il est toujours nouveau dans ses manifestations, et c'est pourquoi nous ne cessons pas de le savourer avec ferveur.
En se livrant à ce genre de contemplation amusante le rieur se met en un sens, j'en conviens volontiers, en opposition avec sa communauté, c'est-à-dire avec ce qu'elle tient actuellement pour convenable et pour bon. Lorqu'un observateur de sang-froid rit des déguisements, de la frivolité, peut-être même des caprices des hauts dignitaires du monde où il vit, il est probablement à demi effrayé en entendant son propre rire; tant est forte la tendance qu'a mise en nous notre éducation première, et qui nous porte à regarder comme des parvenus insolents tous les faibles qui défient les puissants; soit qu'à l'école un bambin téméraire s"atlaque au grand qui le dépasse de toute la tête; soit qu'un petit pays affronte une nation puissante ; soit qu'une chétive minorité, contraire à la guerre, tienne tète à un peuple presque unanime à la désirer. C'est de Tinsolence, soit ; mais peut-être n'est-elle pas plus méprisable aux yeux de la raison que cette véritable i')jîpi.ç, cette violence orgueilleuse à laquelle les puissants ont l'habitude de se laisser entraîner dans l'exercice de leur droit. 11 est incontestable, et nous y avons insisté plus haut, que les jugements de la foule, quands ils semblent donner satisfaction aux exigences permanentes de la vie sociale, ou mettre en sûreté quelques-uns de ces fruits précieux de l'expérience
VAr,Eril DKI'FNMTIVE K.T LIMITATIONS DK P.IUE 377
qui mûrissent au cours des siècles, ont droit à noire respect ; et l'homme sage ne repoussera jamais à la légère une opinion populaire qui promet de durer. D'autre part, il est clair aussi que les opinions des minorités, qu'il s'agisse d'une seule personne ou de plusieurs, sont exposées à des risques particuliers. Cela n'empêche pas, malgré tout, que l'opinion populaire, par cela même quelle est populaire, est presque complètement affranchie de cette nécessité de s'appuyer sur des raisons, qui s'impose impérieusement aux minorités ; et, chose plus sérieuse, elle est soumise à des influences variées et puissantes, qui peuvent tout aussi bien la conduire à l'erreur qu'à la vérité. Une opinion qui résulte d'un processus mental évidemment faussé par le préjugé, ne devient pas respectable par cette seule raison que le nombre de ceux qui l'adoptent s'accroît; car cet accroissement peut facilement être le résultat, soit de l'action qu'un même préjugé exerce en même temps sur une foule de gens, soit de la contagion qui propage les désordres psychiques, aussi bien que les désordres physiques, parmi les membres parfaitement passifs d'une multitude.
Au risque donc de paraître téméraire, on peut soutenir que l'individu et la société ont leurs droits réciproques. Le flatteur le plus extravagant de la communauté à laquelle il appartient accordera peut-être qu'elle a ses favoris, et que quelques-uns des obscurs/«des^n'ontpasderaisonparticulière pourlui porter beaucoup d'affection. Peut-être pardonnera-ton aux membres du corps politique qui se trouvent émaciés par une nourriture insuffisante, tandis que le ventre est gonflé par l'excès de nourriture, de ne pas se joindre aux hymnes qu'on entonne à la gloire de l'organisme social. Cependant n'insistons pas trop sur des remarques de ce genre. Il y a peu de chances, hélas! pour que nos Judes et nos meurt-de-faim se livrent à un rire qui approche seulement de celui dont nous nous occupons en ce moment. Ceux qui veulent franchir le seuil de ce séjour de la gaîté paisible doivent laisser à la porte tout ressentiment, tout souvenir amer d'un échec. Heureux celui qui, après avoir joué sa partie dans la société et l'avoir perdue, peut, en haussant gaîment les
1. Jude est le héros d"ua roman sombre et amer {Jade the Obscure) de Thomas Hardy.
épaules et en riant au moins à demi, s'enfermer dans tine retraite paisible ! Il en trouvera une oîi l'on peut dire que le jardin d'Epicure est ouvert, oi^i il peut assembler autour de lui, en tous cas, ces amis fidèles qui sont toujours prêts à l'admettre, grâce à leurs écrits, dans leurs entretiens charmants; amis patients qu'il ne peut offenser par une interruption malavisée, mais qui malheureusement ne jouissent pas de la gratitude qu'il voudrait bien leur témoigner. De là il peut de temps en temps jeter un coup d'œil par les meurtrières, et voir chaque fois, sur la scène du monde, assez de bouffonneries pour que son contentement en devienne plus profond.
L'évolutionnisme nous a familiarisés avec l'idée de la survivance des individus adaptés à la société et de l'élimination de ceux qui ne s'y adaptent pas. Mais il y a plus de forces en œuvre dans le monde que ne le rêvent nos hommes de science. Il y a, chose assez étrange, une force qui favorise la survivance des non-adaptés, et qui diffère profondément de celle que nous trouvons dans la bienveillance d'autrui : c'est la tendance à adapter le milieu qui nous environne aux particularités de notre propre organisme, en faisant du monde pour nous une sorte de jeu. Combien d'hommes, dans une des sociétés les plus civilisées d'aujourd'hui, ont appris à tenir leur tête au-dessus de l'eau en pratiquant un rire aimable, c'est ce que personne ne sait ni peut-être ne saura jamais. Il suffit de dire qu'il est de tels hommes, et qu'après aA'oir complètement développé en eux le don de l'humour, ils ont trouvé un monde qui mérite qu'on revienne à lui, et qu'ils y jouent un rôle dont ils sont parfaitement contents. J'en ai connu quelques-uns qui probablement auraient été traités de ratés par les fidèles partisans des conventions que la société impose; et je les ai comptés parmi les plus charmants de mes compagnons et les plus précieux de mes amis. Le dédain de la société à leur égard, ou leur dédain pour la société, leur a du moins permis de développer le don d'une conversation aussi profonde que divertissante.
Je suis loin de penser, cependant, que cette gaie solitude ((. à deux, ou kpeu de gens^ » ne convienne qu'à ceux qui n'ont
1. En français dans le texte : c'est sans doute du Montaigne.
pas réussi dans la société. Même en notre siècle tant vanté, on trouvera parfois un philosophe assez pervers pour soutenir avec Platon que la masse des hommes a l'esprit mal fait, et pour consulter avant tout son bien-être, en cherchant un mur qui l'abritera contre les trombes de vent et de poussière. Le philosophe pourra faire plus mal que de se réfugier dans notre retraite. Et le sage qui, comme Montaigne, sentant qu'il a vécu « assez pour les autres », désire vivre pour lui-même « le peu qui lui reste à vivre », peut à bon droit en prendre le chemin sans faire attention aux cris de « vieil encroûté 1 » qui s'élèvent derrière lui. Bien plus, comme on Ta déjà laissé entendre, on peut recommander à l'homme qui sent que sa place est dans le monde, de chercher de temps en temps la retraite, si par aventure il peut y être admis à titre d'hôte.
On peut cependant objecter que celui même qui se détache ainsi, pour la considérer en spectateur, de la société à laquelle il appartient, reste nécessairement au point de vue social, en ce sens que l'observation critique qui amène le rire désiré, implique chez lui la pensée d'une société idéale. Et l'auteur de celte objection pourrait lui donner une apparence de raison en faisant remarquer que ce sont des Français, c'est-à-dire des membres de la plus sociable des nations modernes, qui ont surtout vanté les délices de la retraite. Je ne me soucie guère de discuter avec un tel contradicteur : il suffit, pour mon dessein, de dire que le point de vue de notre contemplateur supposé est bien éloigné de celui qui est d'ordinaire adopté dans toutes les sociétés qu'on pourrait citer. A ce titre il est clairement marqué à l'empreinte de l'individualisme. On peut ajouter que, dans ce genre de rire provoqué par le spectacle social, rire qui présuppose la réflexion philosophique, le point de vue n'est plus du tout, dans aucun sens, celui d'une société particulière : il est devenu celui d'un être humain, c'est-à-dire d'un citoyen de ce système de sociétés qui compose le monde civilisé.
Je ne doute pas que l'individu, pendant cette contemplation amusée de l'ensemble social, dans un moment oîi il n'est pas assez sérieux pour penser qu'il en fait partie lui-môme, ne sente la société le tirer par les talons. Cette façon de se détacher de la communauté à laquelle on appartient, quoiqu'elle soit bien
loin de la séparation complète du reclus, sera, nous l'avons déjà fait entendre, regardée comme une révolte. Lorsque, jetant derrière lui les yeux sur la foule qui s'enveloppe d'un nuage de poussière, il rit de son bon rire exempt de rancune, il peut entrevoir ce qu'il y a d'absurde aussi dans sonpropre rôle de critique. Ici encore nous rencontrons la contradiction finale entre les conceptions idéales et l'obstination invincible des réalités quotidiennes. Plaisante rencontre quand le pied de l'intelligence pure, juste au moment où il quitte la terre, se heurte à la robuste structure du « sens commun » bourgeois, « de ce qui nous maîtrise tous «, sans excepter les philosophes! L'individualisme du point de vue, dans une contemplation amusée de notre propre monde social, n'est surmonté, que lorsqu'un large humour philosophique amène ainsi la personnalité même du rieur sur la scène comique.
Nous pouvons maintenant définir mieux l'attitude de l'humoriste dans ses rapports avec celle du comédien et du satirique. L'esprit comique, en se plaçant au point de vue social, expose à nos yeux, comme spectacle risible, l'excentricité d'un individu ou d'un groupe. On peut dire de la satire, quand elle attaque les mœurs d'une époque, qu'elle expose à nos regards la société dont elle fait un objet de dérision. L'humour, comme nous l'avons vu, fait quelquefois de même, bien qu'il ne soit, en riant de la comédie sociale, ni passionnément vindicatif, ni sérieusement préoccupé de la tâche pratique de réformer le monde. Nous pouvons maintenant ajouter que ce sentiment, nourri de sympathie, tend, lorsqu'il atteint à une certaine largeur de contemplation philosophique, à combiner la peinture de la société et celle des individus, en comprenant dans l'ensemble du spectateur le moi de l'observateur.
Peut-être en a-ton dit assez sur les développements du rire individuel. Il nous semble, après enquête, que son point de vue doit être tenu comme distinct et légitime. Après nous en être fait une idée, aussi bien que du rire plus général des sociétés et des groupes, nous devrions être en état d'apprécier la signification et la valeur finale de l'impulsion au rire.
Né du jeu, le rire possède, comme nous l'avons vu, un caractère social. Au cours de l'évolution des sociétés, en remontant
jusqu'aux premières tribus sauvages, nous avons observé le rôle considérable qu'il joue dans la vie ordinaire, aidant à aplanir les difficultés dans les relations, à maintenir ce qu'on tient pour bon, et à corriger les défauts. Il reste à nous demander, sur ce chapitre, quelle valeur il possède aujourd'hui comme force sociale, et quelles indications on peut découvrir pour son avenir dans les tendances que nous montrent ses développements sociaux les plus récents.
Le meilleur moyen d'aborder ces questions paraît être de nous reporter aux résultats de notre étude sur la comédie. Cet art, sous ses formes les plus élevées, nous est apparu comme l'expression claire de l'attitude d'une société quand elle est disposée à débarrasser par la raillerie ses membres d'une chose qu'elle regarde comme incommode, bien qu'elle ne la trouve pas assez sérieuse pour s'en délivrer par des moyens plus énergiques. Ce dont on se débarrasse ainsi gaîment est toujours une chose qui paraît anti-sociale, qu'elle prenne ou ne prenne pas l'aspect d'un vice aux yeux de la morale.
Une tendance commune à ceux qui écrivent sur la comédie est de revendiquer pour elle une valeur de purification morale, de lui attribuer le pouvoir d'amener directement le spectateur à se corriger lui-même. Congreve et Vanbrugh eux-mêmes, en défendant leurs pièces contre Jeremy Collier, se posaient en réformateurs du monde.
Cette supposition flatteuse ne résistera pas, je le crains, à un examen attentif. Une objection qui vient d'être indiquée, c'est que la comédie ne porte pas de coups directs à l'immoralité, ainsi que le ferait croire le langage d'Aristote et de ceux qui le citent. Ce fait s'oppose sérieusement, semble-t-il, à ce qu'elle soit une purification morale. Ce n'est pas non plus dans la gaîté moqueuse avec laquelle elle observe la tendance des hommes à s'écarter trop du type social ordinaire que nous verrons une intention sérieuse de correction. La Muse Comique, bien qu'elle puisse prendre la mine revêche d'un censeur, est au fond du cœur trop gaie pour s'obstiner à instruire directement son auditoire. 11 suffit, pour nous en convaincre, de jeter les yeux sur la Satire, sa sœur au front sévère. Nous rencontrons d'un autre côté une objection plus décisive : si nous considérons l'attitude
mentale de celui qui assiste à la comédie, nous trouverons bien invraisemblable qu'il puisse sur le moment s'appliquer cette leçon de -hoses jusqu'à discerner le côté risible de ses propres défauts. L'homme, ne l'oublions pas, n'est que trop lent à se faire à lui-même de telles applications, même dans le milieu sévère d'une église ; et quand une remarque du prédicateur, précisée peut-être par la direction d'un doigt accusateur (je parle de temps moins polis que le nôtre) vise, sans que personne s'y trompe, un des assistants, il est le seul à ne pas s'en apercevoir. S'il en est ainsi, comment pouvons-nous penser que le spectateur dune comédie, dans cette jojeuse disposition qui ne laisse de place à aucune pensée sérieuse, ira s'appliquer à lui-même le médicament moral qui lui est offert.
Si une correction" est possible, elle ne peut évidemment être qu'indirecte. Quand Lessing écrit : « dans toute la morale il n'est pas de préservatif plus puissant et plus efficace que le rire)), il semble admettre ce caractère indirect. Contre la séduction secrète de l'immoral nous pouvons dire que notre rire en présence du spectacle étalé par la comédie nous sert utilement de prophylactique. Quand nous suivons, guidés par le poète comique, les développements jusque-là non soupçonnés par nous de quelque défaut, nous pouvons travailler à notre préservation morale en établissant en nous une nouvelle sauvegarde. Si plus tard les tendances mauvaises dressent dans notre àme leurs formes déplaisantes, le fait que nous en avons ri peut produire une différence considérable dans la rapidité et l'énergie du mouvement de répression. La crainte du ridicule, qui devient plus prononcée, et par conséquent plus efficace, chez celui qui a l'ait connaissance avec la comédie, est un appui sérieux pour ce que nous appelons chez les hommes raison et modération ; et la comédie mérite qu'on lui reconnaisse son modeste mérite de contribuer à notre hygiène morale.
Cependant nous pourrions ici aller trop loin et offenser notre joyeuse enchanteresse en prenant ses paroles trop au sérieu.x. Elle semble, en tous cas, tenir bien plus à nous plaire qu'à nous rendre meilleurs. Quand on voit où elle vise, on se rappelle, par voie do contraste, ce que disait Aristote sur les rapports du plaisir et de la vertu. L'homme de bien^ écrivait le philosophe,
quoiqu'il ait pour but la vertu, sera d'autant plus satisfait si le plaisir se rencontre sur sa route, donnant ainsi une sorte de fini qu'il n'attendait point à l'acte vertueux. Seulement la comédie renverse l'ordre des choses : elle vise directement au plaisir; mais elle a tropde bonté et trop de sagesse pour refuser son aide à la vertu, quand celle-ci se présente comme compagne du plaisir ^
La comédie d'autrefois, en même temps sage et gaie, semble nous avoir quittés; et l'on chercherait en vain de nouveaux développements do cet art, qui puissent instruire avec quelque elïicacité les hommes de leurs obligations sociales de second ordre. 11 n'est pas probable non plus que la fonction corrective (lu grand rire des foules soit remplie désormais par de nouvelles formes d'art telles que notre « satire sociale, » en tant qu'on peut dire d'elles qu'elles restent placées au point de vue du bon sens d'une communauté. La tendance aujourd'hui parait être plutôt de nous faire rire, comme malgré nous, de quelque bizarre extravagance de manières, dont nous ne pouvons pas même admettre la possibilité pour nous-même ; ou, au contraire, de nous rapprocher d'un point de vue cynique, où le courant de notre rire devient superficiel et légèrement acidulé, point de vue qui ne promet guère ou ne promet point du tout de fortifier la personnalité morale contre les attaques insidieuses.
Quoi qu'il en soit, le rire, ou la possibilité du rire, reste une force sociale. On peut admettre sans trop de crédulité qu'un leader politique lui-même est quelquefois arrêté par la crainte du rire ; je parle, bien entendu, du rire du parti adverse. 11 est probable que, dans toute société, les hommes de bon sens sont maintenus dans la droite voie, plus qu'ils ne le pensent euxmêmes, par l'écho lointain du rire redoutable. Si l'on a lieu de craindre, en ce moment même, qu'une conspiration se forme entre un excès de sérieux à demi atTecté d'une part, et une ignorance prétentieuse de l'autre, pour bannir le plein et franc rire d'autrefois, qu'on nous permette de faire une prière fervente pour qu'elle échoue.
1. Sur la fonction morale de la comédie, voyez Berfjson, op. cil., p. 201. '■2Q'2. et Dugas, op. cil., p. 149, lo'J.