ESSAI Sun I-E lURE
Nous avons vu qu'on est porté à revendiquer pour le rire de la comédie une portée trop sérieuse. Ce désir d'en faire ressortir l'utilité pratique, facile d'ailleurs à comprendre chez un peuple trop pratique pour saisir la valeur des choses légères, se manifesta dans une dispute curieuse, mais depuis longtemps oubliée, sur la valeur du ridicule comme pierre de touche de la vérité. Shaftesbury ouvrit le débat en soutenant qu'on pouvait se fier à la valeur de ce contrôle ; Warburton, Kames et d'autres continuèrent. Tout cela nous paraît singulièrement naïf aujourd'hui. Le paradoxe de Shaftesbury a presque l'air d'être une charge malicieuse de la théorie du professeur W. James, dont il a été parlé dans un des premiers chapitres de cet ouvrage. Avancer que nous reconnaissons une folie comme telle, celle de Malvolio, par exemple, parce que nous en rions, c'est attribuer à notre rire une dignité tout à fait imméritée et qui, on peut l'ajouter, ne lui sied pas. La discussion ne porta pas longtemps sur ce point et devient bientôt, comme je l'ai montré ailleurs, un débat sur les droits du rire et leurs limites K
On risque également d'exagérer l'utilité de la fonction du rire en évaluant les services qu'il rend à l'individu. Il n'est pas besoin d'avoir l'esprit bien pénétrant pour reconnaître qu'une sensibilité trop vive aux excitations du plaisant doit exposer un homme à de graves inconvénients. Pour nous tous, en tant que nous avons à vivre dans le monde et à fréquenter des personnages qui, solennels et ennuyeux en même temps, sont prompts à s'offenser, ou même des personnes qui, comme les dames si amusantes de M. Meredith, cherchent les nuances délicates des choses, un œil trop prompt à saisir le ridicule risque de nous mettre dans des situations dangereuses. Cet inconvénient doit entrer en ligne de compte, quand on veut évaluer exactement ce que vaut en somme le rire pour l'individu.
Quant à la fonction qu'il remplit en l'aidant à se corriger et à se guérir lui-même, nous en avons dit assez à ce sujet. Ce n'est assurément pas un mince avantage que de pouvoir dis-
1. On rappelle ici un article, « Le Ridicule et la vérité. » de Cornldll Mayaziiie. 1877, p. 580-95. La thèse de Lessing, dans sa Hamb. Dvumalurrjie (chap. 28 et 29), relntive à une vertu corrective du rire dans la comédie, était inspirée en partie. Je le crois bien, par la lecture de Shaftesbury et d'autres écrivains anglais.'
VALELU DKFIMTEVF, ET LIMITATIONS DU lURE 385
siper par une bonne explosion de gaîté un souci qui nous ronge. Si le monde tient une grande place dans notre vie, nous aurons sans doute besoin de rire, pour nous préserver delà contagion de beaucoup de choses sottes et de beaucoup de choses malsaines. Cependant, en ce cas aussi, la principale valeur du rire paraît résider dans son résultat immédiat, dans le pouvoir qu'il a de réjouir et de délasser le rieur, par une vertu à la fois apaisante et consolatrice. C'est ce qui fait qu'il est si bon de sortir assez souvent de la multitude, dans laquelle nous devons, nous aussi, «peiner et suer», pour nous assurer ainsi le joyeux passe-temps de transformer à l'occasion les ennuis de ce monde en un spectacle divertissant; pour nous amuser, non seulement afin de pouvoir être sérieux, comme le recommande AristoteS mais parce que le genre d'amusement que nous choisissons a sa valeur et son excellence propres.
C'est une chose d'assigner au rire une fonction éthique ou logique définie, une autre chose de demander s'il a sa place parmi les qualités vraiment estimables de l'homme. Nous avons vu que quelques-uns l'ont dénoncé, d'une façon assez irréfléchie à ce qu'il semble, comme une chose irrespectueuse, sinon impure. Cette opinion ne nous arrêtera pas davantage dans la présente discussion. Nous avons seulement à nous demander quelle sorte de dignité il possède.
On suppose ici que nous excluons les sortes de rire qui sont particulièrement méchantes et grossières. Une aptitude bien prononcée à goûter cette joie franche que l'enfant aime, et que la comédie procure, on peut bien le dire, à l'homme qui garde en lui quelque chose de l'enfant, jointe au don de contempler les choses en humoristes, est, je me permets de le croire, non seulement compatible avec les vertus reconnues, mais compte, par elle-même et par les tendances qu'elle implique, parmi les qualités excellentes de l'homme. C'est assurément ce que veut dire ce mot de Carlyle : « Quand un homme a une fois ri de toutes ses forces et de tout son cœur, il ne peut être complètement et irrémissiblement mauvais'. » Nous n'irons peut-être