Letters, vol. II, p
2. Voyez ce qu'Aristote dit des hommes d'esprit (eùtox-sÀo'., littéralement ceux dont l'esprit évolue facilement, avec agilité), Ethique, L. IV, 8-
3. M. Radford, dans un article sur FalstaQ', dans les Obiler dicta de M. Birrell (première série).
VALFJR DKKINfTIVE ET LIMITATIONS DU RIRE 387
que l'amitié en ait soufTert, nous rassure au plus tiaut point sur la solidité de notre attachement. Lorsqu'un ami rit « comme l'amour sait ri^e », pour citer la Rosamonde de M. Meredith, c'est-à-dire de ce rire qui ne cache qu'à demi un sentiment bienveillant, par exemple le désir de vous faire oublier en riant ce ({ui peut vous tourmenter ou vous nuire, il s'attache encore plus sûrement votre cœur. Ce rire même, relativement solitaire, qu'éveillent en nous les choses, quand nul auditeur capable de l'apprécier n'est là pour le partager, se rattache, pour peu qu'il ait un ton d'indulgence et de bonne humeur, au côté sympathique de notre nature, et peut le mettre en jeu.
Si le rire est capable de rendre ainsi plus profond le sentiment de rhumanité, nous ferons bien de surveiller d'un œil jaloux toutes les entraves inutiles qu'on voudrait lui imposer. L'histoire de la gaî té populaire nous mon tre qu'il y a là un danger.
Que l'instinct du rire doive être réglé, à la fois du dehors par une pression sociale et du dedans par l'empire qu'un homme exerce sur lui-même, cela n'a pas besoin d'être discuté. 11 lui est arrivé, quand il n'était pas tenu en respect, de prendre des formes odieuses et meurtrières. Si les hommes ont attribué la galté à leurs dieux, ils l'ont attribuée aussi aux démons. Un sentiment intuitif, mais juste, avertit la société qu'un rire effréné menace son ordre et ses lois. Des insultes d'un certain genre, dirigées par de basses plaisanteries contre les convictions religieuses, par exemple, ont pu appeler l'intervention des magistrats. Tout le monde le sait, et l'on sait aussi que la société agit sagement, quand elle cherche à conserver la dignité des rapports sociaux en réprimant avec douceur tout rire indigne et inconvenant, quand elle surveille attentivement r « hypergélaste » (et l'espèce ne comprend pas seulement ceux qu'Aristole appelle pwuLôlo/oi-boiiffons); car si ce rieur intempérant ne va pas toujours, soit par malice, soit par pure sottise et par maladresse, jusqu'à blesser au vif quelque endroit sensible, du moins il fatigue les honnêtes gens, les importune, et fait pis encore.
On fera bien cependant de ne pas oublier que l'autorité extérieure, en imposant une contrainte au rire, doit se modérer elle-même. Si le rire a son utilité, non seulement pour le
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rieur, mais aussi pour celui dont il rit, il faut tenir compte de cela quand on détermine dans quelle mesure il doit être réprimé. Cette sage circonspection est surtout nécessaire quand l'autorité cherche à réprimer le rire qu'elle craint de voir diriger contre elle. Il serait très fâcheux, par exemple, que le monde élégant fût libre de supprimer toute satire de ce qu'il y a de vulnérable dans ses manières. Des prédicateurs solennels, comme Barrow et Warburton, pourraient faire beaucoup de mal, s'ils réussissaient à réduire au silence la raillerie des demi-croyants ou des sceptiques. Ceux qui possèdent l'autorité ont des raisons particulières de se rappeler ici la devise « Noblesse oblige »', et quand même ils n'obéiraient pas à une sage sollicitude pour le bien-être de la communauté, un peu de sagacité suffirait à les avertir qu'ils feront bien de montrer dans leurs ordonnances quelque modération. Que le rire ne les effraye pas plus que leurs prédécesseurs ; qu'il soit même plutôt pour eux bienvenu, non seulement parce qu'il atteste la vitalité de ceux qui s'y livrent, mais parce qu'il prouve la vigilance des citoyens contre le mal qui s'avance à pas furtifs. Peut-être, quand on écrira l'histoire de « l'émancipation des femmes » dans les temps modernes, on reconnaîtra que ce qui a le plus contribué à favoriser ce mouvement, ce sont les critiques plaisantes qu'on lui a prodiguées; et ces critiques semblent assez naturelles, quand on se rappelle combien, en d'autres temps, les hommes ont ri d'entreprises du même genre; on ne les trouve pas si déraisonnables non plus, cjuand on sait voir tout ce qu'il y a de comique dans le spectacle d'un sexe qui travaille à s'affirmer en singeant de son mieux tout ce que fait le sexe rival. Ce qu'un homme d'état à la tête d'une minorité considérable aurait de plus sage à faire, ce serait probablement de décourager les rires de son propre parti et de lui recommander de faire bon accueil à ceux de la majorité dédaignée. Mais une telle politique paraîtrait bien bizarre, ce qui montre que l'idée d'unir la sagesse à la politique est aussi loin de sa réalisation aujourd'hui que du temps des philosophes grecs.