En français dans le texte
VALEUU UEKIiMTlVK ET LIMlTATlOXb DU lUUE 389
J'ai parlé de la mesure qu'une société doit s'imposer à l'égard du rire des individus dont elle se compose. Quant au devoir qu'elle a de maîtriser son propre rire, par égard pour les sentiments des autres peuples qui paraissent avoir des droits sur leur propre tranche de la planète, il ne devrait pas être nécessaire d'en parler. Peut-être suffira-t-il de dire en passant, qu'un journal comique, quand il touche à des questions internationales un peu délicates, ferait bien d'exclure de ses dessins certains détails irritants, la figure d'un singe, par exemple, non seulement de peur que l'étranger ne se considère comme insulté, mais de peur qu'un des honnêtes gens pour lesquels il écrit, poussé par quelque vieil instinct de chevalerie, ne soit tenté de donner à son indignation une expression trop véhémente.
Il est inutile de parler longuement du contrôle qu'un homme sage doit exercer sur son propre rire : c'est une partie de l'empire qu'on doit exercer sur soi-même. Un goût trop vif pour les plaisanteries et surtout pour celles qu'on fait soimême, peut entraîner, même pour l'homme le meilleur du monde, toute une série de conséquences embarrassantes et cruelles. On a vu des hommes d'esprit à charge à leurs familles, tant l'appétit de l'esprit est exigeant, tant il a de peine à interrompre la régularité de ses repas. Le rire a aussi sa duplicité qui parfois impose, à celui même dont la plaisanterie est en général bienveillante, une note de méchanceté qui s'introduit furtivement sans être aperçue. C'est seulement quand la tendance prononcée aux manifestations extérieures de la gaîté se trouve dans une nature aCTectueuse, côte à côte avec une sensibilité bien cultivée, pour qui c'est une peine de causer de la peine, qu'on peut compter que le rieur saura se régler parfaitement lui-même. Il n'est peut-être personne parmi nous qui n'ait connu un homme au moins à qui on pouvait appliquer l'épithète de rieur, sans qu'on pût trouver dans toutes ses gaîlés aucune trace de malignité, sans qu'il parût jamais avoir cédé, même par suprise, à la tentation d'etïleurer des parties douloureuses. Je ne puis que rappeler ici un homme à qui j'ai déjà fait allusion : il semblait incarner l'idéal d'Aristote son maître, parce qu'on trouvait en lui non
seulement l'homme juste qui, de propos délibéré, conforme ses actes à la justice, mais aussi l'homme poli, l'honnête homme accompli, qui est pour ainsi dire sa loi à lui-même et sait régler son esprit ; en même temps, derrière ses yeux pensifs, on croyait deviner le rire toujours prêt à jaillir. Si Ton ne connaît aucun rieur aimable de la même classe, on peut étudier dans les Essais (TElia les caractères qui la distinguent. Pour être parfaitement maître de votre rire il ne suffit pas, à beaucoup près, que vous craigniez d'affliger l'auditeur, soit que le rire s'adresse à lui ou que vous le sacliiez prêt à s'identifier avec celui qui en est Tobjet. Il y faut un sens délicat de ce qui est à propos, de ce qui est juste. Ce n'est pas trop demander à celui dont le rôle est de découvrir l'inconvenance chez les autres, que de vouloir qu'il sache lui-même l'éviter. Il fera bien de se rappeler qu'il n'est rien de pire qu'une raillerie déplacée :
Risu inepto res ineptior nulla est.
Quand on discute sur des choses sérieuses, si l'on essaie de cacher la pauvreté de l'argumentation sous ce qu'on pourrait appeler, pour user d'un terme flatteur, «argumentum adrisumw, on se permet une de ces choses qui rapetissent les hommes.
La circonspection qui convient au porteur d'une arme si tranchante ne s'arrêtera pas là : il devra encore se demander si la chose qui égaie son regard mérite qu'on en rie. Par exemple, notre langage étant aussi pauvre qu'il l'est, l'emploi de certains mots oli une interprétation subtile peut faire voir, outre le sens naturel, un second sens fâcheux pour celui qui vient de parler, ne nous autorise pas à diriger contre celui-ci la flèche du ridicule. Il faut un sens bien délicat de la justice pour découvrir en pareil cas la ligne qui sépare ce qu'on peut se permettre de ce qu'on doit s'interdire.
Pour faire du rire un emploi irréprochable, d'autres distinctions délicates sont nécessaires. Tel mot, telle action, fournissent peut-être au plaisant la proie la plus légitime, quand ils sentent la vanité, mais autrement doivent passer sans être inquiétés. La vanité exerce en effet une telle tyrannie parmi les hommes; elle est si malfaisante; elle dénote un si faible degré
de sensibilité dans l'épiderme moral, que le rieur même le plus discret peut tout se permettre,, quand il est sur de se trouver en présence d'une de ses explosions. D'autre part un sens juste de la véritable valeur des choses avertira le sage que ce n'est pas le moment de rire, quand quelque manifestation de la bête dans l'homme se produit efTrontément et appelle un mode de répression plus énergique.
Même en l'absence de témoins, l'honnête homme ne cessera pas de se surveiller à cet égard. Il saura voir comment l'habitude d'une gaîlé inconsidérée peut avoir sur sa propre nature une influence réflexe fâcheuse; comment, par exemple, elle peut lui enlever en un moment le mérite exquis d'un respect ancien pour une chose belle; comment, au lieu de donner plus de douceur encore à nos aflfections, elle y peut jeter une goutte d'amertume; comment elle peut introduire en fraude dans nos relations quelque chose de cet orgueil et de ce mépris qui désunissent les hommes.
Je viens d'insister sur les hautes raisons morales qui commandent à l'honnête homme de modérer son rire. On peut y ajouter certaines raisons de prudence. Si, comme on l'a soutenu ici, nous échappons par le rire à l'attitude normale sérieuse qui s'impose à quiconque veut bien vivre (bene vivere), cela veut dire que, pour en user sagement, nous devons le retenir dans de certaines limites. Dans le cas seulement où il y aura au fond de notre gaîté un sentiment vraiment sérieux et bon, notre rire sera, au plein sens de l'expression, celui de l'esprit et du cœur. Rire ainsi, de ce rire complet, en présence d'une dignité qui déroge, c'est montrer que nous gardons le respect des véritables dignités. Si le rire devient fréquent et passe en habitude, il ruinera ce respect, et, par suite de cette diminution morale, il finira même par devenir quelque chose d'insipide et de mécanique. Jamais l'éternel ricaneur, pour qui rien n'est sacré, ne connaîtra lasaveur d'un bon rire.
L'impulsion au rire tirera toujours les éléments divers qui viennent s'y adjoindre du nid moral où elle grandit; et l'homme bon, affectueux, qui n'oublie pas ce qu'on doit aux choses respectables, ennoblit la gaîté. Elle semble en eflet, dans une pareille nature, devenir une expression de la bonté même, et
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l'une des plus belles. Elle nous garantit en quelque sorte que la vertu y est naturelle et sincère ; elle la rapproche de nous comme quelque chose de bien humain, qu'il faut aimer. Exempte de tout alliage d'orgueil et de malignité, elle ressemble à l'allégresse de l'enfant, élargie et rendue bienfaisance par d'expansives sympathies.
Il faut donc soutenir, non seulement que le rire, dans toute sa plénitude et sa richesse, peut trouver dans l'âme de l'homme de bien le terrain qui lui convient, mais que, sans le rire, il manquera quelque chose à cette âme. Celte doctrine paraît contredire nettement de grandes autorités et entre autres Pascal; cependant on peut montrer qu'il n'y a ici en réalité aucune contradiction. Le rire qu'accusent Pascal, Addison et les autres, n'est pas le rire bienfaisant et humoristique, mais celui qui dénote la grossièreté et la brutalité ou, ce qui n'est guère moins intolérable, l'absence de tout sérieux et le vide de l'esprit.
Le rire est donc, on peut l'affirmer, un des biens que les hommes doivent conserver avec un soin jaloux. Il apporte la gaîté dans ce monde que l'ennui est toujours prêt à envahir, et dont le spectateur est parfois disposé à dire ce que Walpole disait des esthètes élégants de Bath : « il n'y eut jamais rien de si divertissant ou de si ennuyeux. » Il fournit des distractions à la jeunesse et plus encore à l'âge mûr; et quelques hommes, comme Heine et Stevenson, peuvent trouver en lui un compagnon qui égaie leur lit de douleur. Il est l'âme des joyeuses réunions. On peut aussi, tant il a de faces diverses, le recommander comme capable d'aplanir les rugosités du caractère, et il peut donner le dernier coup de pinceau à cette figure morale que tout homme travaille à peindre dans le cadre de sa propre vie. Il nous accompagne gracieusement quand nous visitons la nursery et que notre main maladroite s'essaie dans l'art d'amuser l'enfance ; il ne nous abandonne pas, pour peu que nous tenions à sa compagnie, quand nous nous livrons à des occupations sérieuses.
S'il en est ainsi, il semble qu'au lieu d'essayer de détruire l'habitude du rire, nous devrions la favoriser en nous-même et chez les autres. Cependant ici il faut prendre garde. On ne peut guère s'attendre à ce que l'homme qui voit dans le rire un pré-
cieux élément de bonheur s'associe à l'efTort qui serait fait pour rendre tous les hommes également prompts à répondre à l'appel de la gaîté; et cela pour une bonne raison. Mieux que tout autre, il sait que ce spectacle de sottise, de duperie, de vanité, dont son rire est nourri, prouve que la grande majorité de ses semblables est incapable de connaître le rire délicat de l'intelligence. Il commettrait donc un acte de folie, une sorte de suicide, s'il essayait de transformer le monde qui l'entoure en une société d'hommes et de femmes amis du rire. Heureusement pour le « Gélaste », une telle transformation dépasse le pouvoir de toute association qui pourrait se former pour l'encouragement du rire. Que les humoristes continuent donc à se résigner, avec une parfaite sérénité d'esprit, à n'être qu'une « insignifiante minorité ».
Ce n'est pas seulement dans les intérêts des amis du rire qu'il est bon qu'ils ne puissent imposer leur tempérament joyeux à tous les hommes également. Le sage se souviendra qu'il faut, pour composer notre monde social, des gens de toute sorte et que, selon les dispositions d'un homme, ses habitudes d'esprit, sa position, il y a plus ou moins de raisons de souhaiter qu'il ait le rire facile. Pour ceux, par exemple, dont la sensibilité est vive et la perception prompte, surtout s'ils sont appelés à mener une vie monotone et déprimante, ou, comme Goldsmith, à lutter contre les circonstances, le don de saisir promptement tous les côtés risibles des choses peut êlre une véritable nécessité. Certains cœurs sont comme de riches claviers où la musique de la vie fait résonner toutes ses notes : ils se briseraient peut-être, si la fée du rire ne venait à propos les visiter avec sa baguette magique. D'autre part beaucoup de gens très estimables se passent fort bien du rire; bien mieux, ils perdraient peut-être quelque chose à le pratiquer. Ceci paraît être vrai d'une foule d'excellentes personnes de l'un et de l'autre sexe, qui sont particulièrement douées pour appliquer à quelque mission une concentration rigoureuse de pensée et d'énergie morale. Les personnes de ce caractère semblent passer toute leur vie dans l'ombre austère de leur cause; elles portent partout avec elles une conscience d'elles-mêmes et de leurs devoirs d'un genre tout particulier : on les sent convaincues que le monde ne peut
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se passer d'elles. Le rire n'est pas fait pour elles; disons-le en étouffant un soupir. Il ne saurait non plus, semble-t-il, trouver l'atmosphère libre et ensoleillée dont il a besoin, chez les personnages imposants par leur rang ou leur fonction qui travaillent sans cesse à entretenir chez les autres une crainte nécessaire; ni chez ceux qui vivent dans un contentement d'eux-mêmes imperturbable et profondément enraciné; ni chez ceux qu'absorbe la préoccupation solennelle, le grave souci d'accroître leur dignité sociale. Personne, sans doute, si ce n'est peut-être quelque grave maître d'hôtel, n'a besoin d'être plus sûrement au-dessus de toute tentation de rire, que l'homme qui se prépare à ses premiers grands dîners.
La cause de ces « agélastes » endurcis est très forte. Ceux d'entre nous qui aiment que le rire, comme une brise marine, circule librement, et à qui déplaît cette atmosphère étoufifante où semblent se confiner les personnes vouées au sérieux, feront bien de se rappeler tout ce que le monde doit au manque d'humour de ses citoyens. Si Rousseau avait beaucoup aimé le rire, certainement nous n'aurions jamais eu cette attaque pittoresque et instructive qu'il a dirigée contre la civilisation et tout ce qui est sorti d'elle. Dante, Milton et les autres poètes qui ont élevé dans leurs vers des monuments sombres et grandioses, auraient-ils achevé leur lâche, si le lutin rieur les avait tirés vigoureusement par le pan de leurs habits ? Combien d'institutions sociales, fort utiles cependant, ne se seraient jamais établies, si ceux qui en ont d'abord pris l'initiative avaient été trop sensibles k l'aspect bizarre et ridicule des bévues qui caractérisent d'ordinaire en toute chose les premiers essais ! Que ceux qui rient soient donc prêts, non seulement par un intérêt personnel bien entendu, mais parce qu'il convient de rendre justice aux vertus qui nous sont étrangères, à laisser aux i( agélastes » leur place dans ce monde.
Les considérations précédentes montrent que , dans tout effort pour encourager le rire, nous devons procéder avec prudence. Un père perdrait peut-être beaucoup de temps, et d'un temps précieux, à tenter l'expérience sur un membre de sa famille. Un instituteur facétieux (et . ceci soit dit à l'honneur
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de la profession, on peut en trouver de tels) fera peut-être des expériences du même genre sans rien obtenir que des désappointements. Peut-être quelques épreuves sûres pour reconnaître l'humour rendraient ici des services; mais les journaux ne sont pas encore parvenus à en inventer une qui soit satisfaisante, et les laboratoires psychologiques ont, sagement sans doute, évité le problème. En outre, au cours de l'épreuve, il serait nécessaire d'examiner la qualité de l'humour obtenu; autrement le pédagogue pourrait fort bien développer chez l'enfant des dispositions que, dans son intérêt même, il vaudrait beaucoup mieux étouffer. Peut-être, en effet, cet examen de la qualité du rire, s'il était possible, devrait être entrepris pour un objet plus sérieux ; car cette remarque de Gœthe, que les directions prises par le rire d'une personne sont une des choses qui nous renseignent le mieux sur son caractère, peut s'appliquer aussi, en tenant compte des différences d'âge, au jouvenceau tout neuf encore. L'investigateur, quand il entreprendra de soumettre à une pareille analyse la gaîté d'un jeune homme, devra noter la qualité des sons expressifs euxmêmes; car à notre époque, où le talent de la sophistication est si précoce, un rire vraiment jeune, dont le ton est aussi clair qu'il est plein et libre, est une rareté. Pour mesurer une première fois les dispositions de l'élève à la gaîté, le maître ferait peut-être bien de lui poser la question suivante, dont l'idée m'a été suggérée par un des plus savants et des plus respectables d'entre nos amis, qui m'assure que, pour son compte, la situation à laquelle il va être fait allusion lui cause la plus franche gaîté : « Supposez que vous fassiez une visite, et que, après avoir posé votre chapeau sur une chaise, vous veniez à vous asseoir dessus par inadvertance : qu'est-ce que vous éprouveriez ? » Une épreuve plus facile pour le maître serait sans doute de relâcher de temps à autre les rigueurs de la discipline, et d'inviter avec précaution l'enfant à la plaisanterie. On a plaisir à voir que ce moyen a été recommandé récemment par un journal spécial des plus estimés, qui s'exprime ainsi : « Ce n'est pas une aversion naturelle pour le travail ou pour le professeur, c'est l'absolue nécessité pour l'enfant de se délasser d'une leçon fatigante par un moment de
gaîté, qui explique bien souvent les difficultés de la discipline ^ Après cela il faudrait encourager les enfants à supporter la discipline du rire de leurs camarades, afln qu'ils ne restent pas à cet égard au-dessous du niveau moral du sauvage estimable. Cette partie des fonctions du maître nest certainement pas négligée dans notre pays; peut-être même a-ton un peu exagéré dans ce sens.
Le don de l'humour préservera un homme de beaucoup de sottises, et entre autres de la tentation de faire le prophète. La prophétie a son domaine spécial, par exemple dans Tastronomie; mais déjà, dans certaines branches ambitieuses des sciences physiques, elle commence à prendre un air de présomption. La transporter dans la région des affaires humaines, c'est montrer une confiance juvénile qui ne sait pas encore reconnaître les limites imposées par la logique. Aussi ne risquerai-je pas d'en fournir un exemple en prédisant ce qu'il adviendra du rire.
Peut-être suffit-il de dire que, dans la fraction de seconde de l'horloge cosmique oi^i notre existence se trouve comprise, certaines tendances peuvent être observées, qui paraissent avoir quelque rapport avec cette question. Le plus gai des hommes hésiterait sans doute beaucoup à dire que notre époque est une époque de gaîté. Depuis un siècle et davantage nous paraissons nous être singulièrement éloignés de cet optimisme serein qui avait une foi attendrie dans la perfectibilité du genre humain. Si l'avenir de l'homme nous inspire quelque enthousiasme, c'est sur la perfectibilité de nos machines que nous laissons notre esprit se donner carrière. Ce fait seul donne lieu de croire que nous ne trouverons pas de notre temps une exubérance exceptionnelle de l'esprit joyeux. Les écrivains aussi ont insisté sur ce fait que notre siècle, s'il n'est pas ennuyeux, est certainement loin d'être gaj. Un essayiste, qui nous a été récemment enlevé, a laissé des pages attristées sur la décadence du rire franc et communicatif d'autrefois-. Un autre, en parlant de FalstafT, dit que si