‹ Essai sur le rireChapitre 13 sur 112 · Darwin. Expression o/' t/ie Emotions, p · texte numérisé non relu

Darwin. Expression o/' t/ie Emotions, p

sensations, il serait encore impossible d'expliquer l'énergie de la réaction par l'intensité du plaisir sensuel éprouvé.

Ce qui montre qu'ici nous n'avons pas simplement affaire à l'effet d'une excitation agréable, c'est le fait que lorsqu'un enfant rit à la suite d'un chatouillement et paraît y trouver du plaisir, le rire est accompagné de mouvements défensifs. Si, par exemple, on chatouille un enfant couché sur le dos, on le verra, dit le D"" Robinson, « se tortiller en tous sens, parer et détourner, en agitant les bras, les attaques de ses compagnons de jeu... sans cesser un instant de rire en ouvrant la bouche et en montrant toutes ses dents. » Ceci assurément donne lieu de croire que le rire n'est pas purement le résultat d'une sensation agréable, mais plutôt celui d'un état mental complexe dans lequel les éléments agréables et désagréables de la sensation ne paraissent jouer qu'un rôle secondaire.

Il ne paraît pas non plus que la simple transition d'une sensation agréable à une désagréable, ou vice versa, puisse rendre compte du rire qui suit le chatouillement. Une personne éminemment sensible au chatouillement peut se chatouiller elle-même et se procurer ainsi des sensations tout à fait similaires, d'un ton de sentiment variable, sans éprouver la moindre envie de rire. Nous savons aussi que d'autres actes analogues, comme celui de gratter une plaie lorsqu'elle est en train de se cicatriser, amènent des impressions agréables et désagréables, sans pour cela provoquer le rire.

Ces faits et d'autres qui nous sont aussi familiers mènent à cette conclusion que le rire excité par le chatouillement n'est pas un pur effet de l'excitation sensible. Sans doute il est, dans une large mesure, déterminé par les caractères des sensations. Le rire ne répondrait certainement pas à des sensations d'un caractère fortement désagréable. Mais les conditions déterminantes comprennent, outre une série de sensations, %in facteur psychique plus élevé, c'est-à-dire un processus aperceptif par lequel nous déterminons la signification des sensations. Cette conclusion est confirmée par le fait que la réaction du rire ne commence à se produire chez l'enfant que lorsqu'il est au moins dans son second mois, et probablement dans la seconde moitié de ce mois. La présence d'un tel facteur psychique est

OCCASIONS ET CAUSES DU RIRE Sa

encore plus fortement conlirmée parce fait que la réaction ne se produit clans les premiers mois qu'avec la coopération de certaines actions mentales, et que, pendant toute la période chatouilleuse de la vie, une excitation appliquée exactement par les mômes procédés de chatouillement à la même région du corps, tantôt produira le rire, tantôt ne le produira pas, selon les changements d'humeur du sujet'.

Que l'interprétation de la sensation soit l'élément décisif dans la production du rire, c'est ce dont on peut, à mon avis, s'assurer par une expérience très simple que tout lecteur chatouilleux peut faire sur lui-même. La première fois qu'il vous arrivera d'avoir une sensation toute subjective analogue à celle de quelque chose qui vous ramperait sur la peau, vous verrez que vous pouvez à volonté, déterminer en vous soit le rire, soit un état de sentiment très différent, selon que vous adopterez une façon ou une autre d'envisager mentalement ce qui vous arrive. La seule idée de la présence d'un insecte parasite suffit, j'en suis persuadé, à créer un état mental qui ne laisse aucune place à l'envie de rire.

Nous pouvons maintenant chercher à déterminer avec plus de précision les conditions mentales qui amènent le mode de perception favorable au rire.

Pour commencer par les caractères « objectifs », ceux qui résident dans le fait môme du chatouillement, nous pouvons observer combien la façon dont on interprète le fait influe sur l'effet plus ou moins gai de l'expérience. Il faut remarquer tout d'abord que, lorsque nous sommes chatouillés, il y a dans ce qui se passe im élément (ïinconnu. C'est ce que semble reconnaître Darwin quand il insiste sur le fait que les parties les plus chatouilleuses sont celles qui sont touchées rarement, du moins sur de faibles surfaces, et, pouvons-nous ajouter, d'une façon légère -. Le fait bien connu qu'on ne peut se chatouiller

1. Quand je parle de la « période chatouilleuse ». je ne veux pas dire que la sensibilité au chatouillement disparaisse après avoir eu pendant quelque temps son maximum d'intensité. Ainsi que le goût du jeu, elle persiste

îrobablement chez un certain nombre de personnes comme une aptitude laquelle les règles des bienséances laissent peu d'occasions de s'e.xercer.

2. Op. ci7.,p. 201, 202. La restriction que j'ajoute permet d'étendre l'observation à la plante du pied.

nfi ESSAI SUR LE RIRE

soi-même conduit à la même conclusion. La personne qui essaie de le faire sait trop bien ce qui se passe. Le I)"" Gh. Richet observe cependant qu'on peut se chatouiller à Vaide d'une plume ; et il explique, avec raison, je pense, cette exception apparente en disant que, lorsqu'on essaie de se chatouiller soimême avec le doigt, la double sensation du doigt et de la partie chatouillée semble empêcher l'effet, tandis que, par Finterposition d'une plume, cette cause d'empêchement est éliminée K

D'autres faits encore semblent montrer l'importance d"un élément d'inconnu. D'ordinaire on chatouille un enfant en faisant courir les doigts sur la peau avec un contact discontinu. Le D'" Ilill décrit sa façon de chatouiller dans un certain cas en disant qu'il fait courir les doigts sur le bras comme une souris. Cette façon de procéder introduit évidemment un élément d'incertitude locale en môme temps que de changement. L'effet est accru lorsque, comme il arrive fréquemment, il y a des pauses entre les attaques des doigts.

Il en est des invasions faites sur le territoire de la peau comme de celles qu'on fait sur des territoires autrement vastes : il semble qu'elles aient plus de chances de réussir quand elles ont quelque chose qu'il est impossible de prévoir. L'incertitude est, je crois, quelquefois accrue par des variations à demi volontaires dans la direction et dans la rapidité des mouvements de chatouillement. Le fait communiqué par le D'' Robinson, savoir qu'un enfant est plus chatouilleux quand il est habillé que lorsqu'il ne l'est pas, s'explique-t-il par une somme plus grande d'incertitude dans le premier cas? Je n'en suis pas sûr ; mais cependant il est à remarquer que les régions qui sont signalées comme les plus chatouilleuses, par exemple les aisselles et le cou, sont inaccessibles à la vue. Je crois aussi que lorsqu'un enfant se livre de tout son cœur au plaisir d'être chatouillé, il ne fait aucun effort pour voir ce qui se passe.

Or des attouchements d'une origine inconnue sur des points peu faciles à observer ont quelque chose d'inquiétant. Un contact est toujours une attaque : il a besoin, pour ainsi dire,

1. Loc. cil. Le D"^ L. Ilill confirme cette observation et donne la même explication.

d'être pardonné. Cet élément inquiétant est à mes yeux un élément essentiel de l'expérience : il va de pair avec l'élément légèrement désagréable de sensation qui, ainsi que nous l'avons admis, est le plus souvent, sinon toujours, facile à distinguer dans l'expérience ^ Cependant il est certain que l'elTet inquiétant (et de même le caractère désagréable de la sensation) ne doit pas être poussé trop loin. Si l'élément inconnu prend trop d'importance et grossit jusqu'au point d'être alarmant, l'effet de rire est complètement neutralisé. Ceci explique en partie que l'enfant se refuse à être chatouillé par un étranger; car ici il ne sait pas assez ce qui va arriver, et par conséquent il est porté à la crainte. Le D"" Hill m'informe encore que « si le chatouillement est inattendu pour l'enfant et vient d'un côté d'où il ne le voit pas venir, il ne provoque pas le rire » : il semblerait que dans ce cas l'élément de surprise soit trop considérable. Peut-être la difficulté relative qu'on trouve à faire rire un enfant quand il est nu, peut-elle s'expliquer par l'appréhension plus vive qu'il éprouve en se sentant, à cause de sa nudité, plus complètement sans défense. Le fait bien connu que la disposition à rire s'accroît avec l'habitude, nous indique aussi le besoin d'une certaine sécurité tranquillisante formant comme un fond solide sous les légères appréhensions superficielles provoquées par le stimulus du chatouillement.

Tout ce que nous venons de dire donne à croire que, pour provoquer la joyeuse réponse du rire, nous devons mettre une certaine proportion entre l'excitant et l'attitude mentale. Le chatouillement doit être approprié à une disposition particulière, c'est-à-dire à l'état d'esprit qui fait que la jouissance de la plaisanterie est non seulement possible mais bienvenue.

Or il est clair que le défaut d'appropriation peut provenir, non seulement de la présence de certains caractères fâcheux dans le mode d'excitation, mais aussi de la présence de quelque force contraire dans l'esprit de l'enfant. 11 dépend de l'attitude mentale préexistante que Tattaque soit prise en bonne

1. A propos de cette corrélation une observation que m"a communiquée le D' Hill est significative. Sa fille répondit pour la première fois par le rire au chatouillement au même âge (deux ans et demi) où elle témoigna de la crainte par ses larmes quand on la mit entre les bras d'un étranger.

part. L'atlilude terriblement sérieuse de l'enfant qui se tient sur le qui-vive devant les caresses de l'étranger oppose aux avances badines un obstacle efficace. Si l'enfant est de mauvaise humeur, dit le D' Hill, il ne donnera pas par son rire la joyeuse réponse qu'on attend, quand même la personne qui le provoque serait celle qui le chatouille d'ordinaire, son père par exemple, ou sa bonne. Il en est de même, ajoule-t-il, d'un enfant qui souffre après avoir été vacciné, qui est préoccupé d'un bobo pour lequel il cherche votre compassion, ou d'une histoire qu'il veut vous faire raconter. Comme le dit Darwin, la principale condition subjective du rire par le chatouillement, c'est que l'esprit de l'enfant soit « capable déplaisir», se trouve dans cette disposition qui accueille l'amusement sous toutes ses formes. Selon le D"" Robinson, c'est lorsque l'enfant est couché sur le dos qu'il répond plus volontiers au chatouillement. Cela tient peut-être à ce que cette position, en relâchant les muscles, favorise cette disposition complaisante à s'abandonner aux doigts qui le chatouillent.

Peut-être pouvons-nous résumer comme il suit les conditions spéciales du rire provoqué par le chatouillement : lorsqu'un enfant est chatouillé, cela le jette dans un état d'attente indéterminée. Il s'attend à être touché, mais il ne peut savoir au juste ni quand ni sur quel point. Cet élément d'incertitude pourrait par lui-même le faire passer à une attitude de malaise et d'appréhension ; et c'est ce qui arrive, en effet, s'il ne se trouve pas dans un moment de contentement, disposé à prendre les choses gaîment et comme en jeu. Dans de tels moments, nous pouvons supposer que la crainte légère qui tendait à se développer chez lui est chaque fois rapidement dissipée, l'enfant reconnaissant qu'il n'y a aucune raison de craindre, que les attouchements sont inoffensifs, qu'ils lui viennent par manière de jeu de sa mère ou de sa bonne qui ne lui veulent que du bien. Celte conviction s'accroità mesure que le chatouillement se prolonge, et alors survient une disposition nouvelle, la disposition au jeu, dans laquelle, toute interprétation sérieuse de ce qui se passe étant abondonnée, il accepte les gentilles attaques comme un amusement ou une attrape.

Si nous avons correctement analysé ce qui se passe pour le

rire excité parle chatouillement, il me semble que nous y trouvons, dès ràgo le plus tendre, des éléments qui se représenteront plus lard, sous une forme plus développée, dans des manifestations joyeuses plus complexes, à savoir : détente après un état de sérieux et de gêne, et passage d'une appréhension momentanée causée par la présentation d'une chose en partie inconnue au sentiment joyeux d'une attrape inoffensive. Ce qui montre encore qu'il en est ainsi, c'est le fait bien connu qu'un enfant, quand il est habitué à ce jeu, commence à rire vigoureusement alors môme que vous vous contentez de le menacer en avançant les doigts. Comme le fait observer un écrivain allemand, nous avons évidemment ici un cas qui rentre dans la théorie de Lipps sur l'attente annihilée ^ ; seulement il oublie de remarquer que le rire ne dépend pas uniquement du fait de la cessation brusque de laltente, mais aussi des conditions particulières où elle se produit ; et ces conditions contiennent d'abord un léger ébranlement à la vue d'un objet en partie inconnu qui approche d'une région de l'organisme particulièrement sensible, puis la disparition soudaine de cette appréhension quand l'innocuité de l'objet est reconnue. ■ Il semble que le processus de l'excitation soit à peu près le ' même dans d'autres cas très voisins du rire réflexe ou quasiréflexe. On sait que certains stimulus sensibles qui excitent des sensations d'un caractère désagréable, mais qui, bien qu'aiguës, ne sont pas violentes, par exemple, l'application d'une douche froide, sont propres à provoquer le rire. Selon l'auteur allemand cité tout à l'heure, l'efifet dépend, ici encore, de la variation en ce qui regarde l'intensité et le lieu de lexcitation. Il a trouvé de plus, en poursuivant ses expériences psychologiques que, tandis que l'emploi d'un stimulus plus énergique que ne s'y attendait le sujet est propre à exciter son appréhension, celui d"un stimulus plus faible excite le rire^. Ici encore nous paraissons avoir une action réflexe d'origine sensible dans laquelle se trouve un élément mental très distinct, savoir : un ébranlement sans violence et un moment d'appréhension à

1. G. Heymans. Zeitschrifl fur die Psychol. und die Plnjsiol. der Sinne, Bd XI, 5.5. 31 suiv.

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