‹ Essai sur le rireChapitre 14 sur 112 · Ileymans, loc. cit · texte numérisé non relu

Ileymans, loc. cit

l'arrivée soudaine d'une chose désagréable et en partie inconnue, suivis aussitôt par un autre moment où cet ébranlement disparaît pour faire place au plaisir qu'on éprouve en reconnaissant que l'assaut était inoffensif.

!2. — Cependant le rire n'a pas toujours cette forme réflexe. Il peut naître sans excitation sensible d'une façon automatique, comme résultat dun processus cérébral et non périphérique. C'est ce que nous voyons dans le rire en apparence dépourvu de cause qui éclate dans certains états anormaux et qui présente à l'observateur de sang-froid un aspect peu rassurant. Un exemple bien connu est l'effet produit par l'action du gaz hilarant et de quelques autres substances sur les centres cérébraux. De tels faits d'automatisme se présentent toutefois dans les limites de l'expérience normale, comme lorsqu'une personne rit durant une crise de haute tension émotive. Je propose de désigner ces réactions en apparence dépourvues de cause par le terme de rire nerveux ^

Une variété commune et simple de ce rire nerveux est l'accès spasmodique qui succède souvent à l'ébranlement de la peur. Un enfant rira après avoir été effrayé par un chien ; une femme éclate souvent d'un rire nerveux après avoir éprouvé une peur rapide mais violente, par exemple dans une voiture dont le cheval s'est emporté, ou dans un bateau qui a failli chavirer. Et il ne semble pas qu'un tel rire soit précédé par la perception de l'absurdité de la peur ou de quelque autre état analogue de conscience ; il semble qu'il soit une sorte de réaction physiologique dont la peur est suivie.

Un effet semblable se produira dans des circonstances qui donnent naissance à une attitude mentale prolongée, entraînant un sentiment d'appréhension et de contrainte. Ainsi un homme timide, s'essayant pour la première fois à parler en public, pourra traduire son état nerveux par de petites explosions de rire bizarres, aussi bien que par des gestes embarrassés. J'ai fait la même remarque sur des étrangers à qui j'ai adressé la parole en voyage à table d'hôte. Si nous cherchons

1. Les formes anormales de rire automatique, y compris celui qui est dû à des stimulants, sont traitées par Raulin, op. cil., 1" partie, chap. iv, et 3» partie.

des exemples de ces petits spasmes de rire involontaire qui se produisent dans des circonstances où l'attention générale attirée sur nous nous plonge dans un sentiment d'embarras et d'insécurité, nous les trouvons encore dans la conduite de beaucoup de jeunes garçons et de jeunes filles lorsqu'on les appelle pour un entretien avec le directeur, dans le rire de celui qui se lève pour recevoir un prix devant une grande assemblée, et ainsi de suite. J^a forte envie de rire que beaucoup de personnes éprouvent durant une cérémonie solennelle, un service religieux, par exemple, peut encore fournir un exemple du même effet. Quand une attitude forcée, difficile à garder pendant tout le temps nécessaire, amène cette envie, elle s'accroît encore à mesure que grandit la crainte de ne pouvoir nous retenir jusqu'au terme de l'épreuve imposée.

Une autre variété, qui rentre dans le rire nerveux, est cet accès soudain qui survient parfois au cours d'une grande tension émotive présentant un caractère franchement pénible, surtout quand cet état a été déterminé par une sorte de choc. On a vu la nouvelle de la mort d'une personne qu'elles connaissaient exciter un rire bruyant dans une réunion déjeunes personnes de dix-neuf à vingt-quatre ans ^ On peut supposer ici que l'explosion n'est pas le résultat direct de la nouvelle, mais qu'elle tient à l'effet du choc et de la tension cérébrale anormale qu'il produit.

Un accès analogue de rire spasmodique survient quelquefois pendant un état prolongé d'excitation émotive pénible. Parfois il éclate dans un assaut de souffrance physique. Lange parle d'un jeune homme qui, traité pour une ulcération de la langue à l'aide d'un caustique très douloureux, éclatait régulièrement d'un rire violent quand la douleur atteignait à son plus haut points Beaucoup de personnes, quand elles sont plongées dans un état prolongé de douleur accompagnée de larmes, sont sujettes à éclater de rire vers la fin de l'accès. C'est ce que nous voyons dans la pièce de Shakespeare lorsque Titus Andronicus, qui vient d'avoir une main tranchée, répond à celui qui lui

i. Cette explosion de nre à la réception de nouvelles tristes se produit dans des cas de désordre cérébral. Voyez Dugas, op. cit., p. 20. 2. Cité par Dugas. op. cit., p. 1-.

demande pourquoi il rit par celte exclamation : « Hé! je n'ai pas une autre larme à versera »

Pouvons-nous trouver un élément commun dans ces formes dififérentes du rire nerveux dépourvu de motif apparent ? Il me semble qu'elles nous offrent toutes un état de conscience antérieur exceptionnellement intense et concentré. La crainte éprouvée, la gène que l'on ressent à se trouver contre son habitude l'objet d'une observation attentive, l'audition soudaine d'une nouvelle très grave à laquelle l'esprit n'était pas préparé, une agitation émotive prolongée, tout cela amène une intensité des processus psycho-physiques qui conditionnent immédiatement notre état de conscience. Si nous considérons déplus près ces états de conscience violents, nous observons qu'ils tiennent de la nature d'une pression psychique, qu'ils attestent la présence de forces travaillant à produire le désordre, tandis que la situation demande qu'on reste tout à fait maître de soi-même.

Nous trouvons un exemple de cette tension particulière de la volonté dans l'effort qu'impose une observation plus attentive, une réflexion calme, pendant un accès de crainte ou de quelque autre émotion puissante qui tend à amener un état de mouvement déréglé et d'idées désordonnées. C'est, à mon avis, la tension particulièrement rigoureuse qui appartient à une telle attitude mentale qui est la pré-condition essentielle du rire. Elle donne à l'attitude mentale, un caractère on ne peut plus artificiel, et fait qu'il est difficile de la conserver pendant longtemps, lin conséquence cette attitude' est éminemment instable et tend, pour ainsi dire, à se détruire d'elle-même ; et certainement elle s'affaissera, du moins en partie, si la force qui l'impose devient, ne fût-ce qu'un instant, moins impérieuse. De là vient la facilité avec laquelle un soulagement temporaire, comme celui que fournit indubitablement le rire, est aussitôt saisi.

\. Shakespeare fait commettre un jeu de mots par Lad^' Macbeth dans un moment d'excitation intense, alors que fhésitation de Macbeth la pousse à la résolution d'accomplir le meurtre elle-même :

" 111 fiitd Ihc faces of grooms wilhal l'or il nuisl seem Ihcir guilt. •

voulait-il montrer par là comment une tension émotive tend à prendre un instant la forme du rire?

Il reste à déterminer avec plus de précision le caractère de cette détente soudaine de l'effort d'attention. En raison même de sa soudaineté elle doit être distinguée nettement du relâchement graduel dû à la fatigue mentale et à l'épuisement nerveux. L'énergie psycho-physique qui avait été concentrée dans l'intention spéciale de soutenir l'effort n'est pas du tout consommée : il faut donc qu'elle trouve quelque moyen de s'échapper. Ici il semble bien que nous rencontrions l'idée ingénieuse émise par M. Spencer, que le rire est un dégagement d'énergie nerveuse mise soudainement en liberté. Ce qui n'est pas moins évident, c'est que l'énergie surabondante suit la direction des muscles du rire parce qu'aucun autre objet capable de s'imposer à l'attention ne se présente sur le moment. L'innervation de ces muscles n'est pas une simple diversion offerte à l'attention : c'est une dispersion des énergies qui ont dû être concentrées pour soutenir l'attention. Jamais, dans l'état de veille, nous ne sommes moins attentifs qu'au moment du rire. Cependant ici la théorie d'une sorte de tube d'échappement ne me paraît pas juste. Il y a, je crois, dans le cas actuel, un soulagement des centres nerveux surchargés, dont la comparaison avec une soupape de sûreté me paraît donner une idée plus exacte.

Il n'est pas difficile d'imaginer pourquoi l'énergie mise en liberté doit suivre de préférence cette route nerveuse. Il est certain que l'appareil moteur, dont les perturbations amènent toutes les interruptions similaires du cours régulier de la respiration, est très aisément mis en jeu par les influences émotives. Des modifications dans la respiration, se manifestant par celles de la vocalisation, sont, ainsi qu'on le reconnaît généralement, un des premiers signes de l'agitation émotive ; et cet effet a été rendu plus net et plus précis par des expériences récentes. Nous devions donc nous attendre à voir la cessation brusque des attitudes forcées et le changement considérable qu'elle doit amener à sa suite dans le ton de sentiment, affecter profondément la respiration. Cependant nous en savons davantage. Un effort énergique d'attention est en général accompagné par un arrêt partiel de la respiration, effet auquel semble se rapporter l'expression française — uneffort «de longue haleine». D'autre part nous sommes portés à annoncer par un soupir de

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soulagement la fin dun pareil effort. Or, bien que les mouvements du rire ne soient pas les mêmes que ceux du soupir, ils leur ressemblent par leur stage initial, celui d'une inspiration profonde. Ne pouvons-nous pas conclure alors, que le rire se présente probablement comme un autre mode de soulagement au sortir de l'attitude de tension mentale? Et à supposer, ce qui semble certain, que le rire dans ses formes modérées, en imprimant à la circulation une activité nouvelle, soulage les capillaires congestionnés du cerveau, ne pouvons-nous pas aller plus loin et dire que la nature est venue probablement à notre aide en attachant aux efforts mentaux et aux cruelles tensions dont nous venons de parler, qui entraînent, cela n'est guère douteux, une condition dangereuse du système des capillaires cérébraux, un mode de réaction musculaire particulièrement propre à amener le soulagement désiré?

Des conditions plus spéciales peuvent favoriser dans certains cas les mouvements du rire. Comme je l'ai remarqué plus haut, Darwin suppose que les rapides alternances de larmes et de rires qui se succèdent chez les hystériques peuvent être favorisées par « l'étroite similarité des mouvements spasmodiques ' ». En d'autres termes, les centres moteurs intéressés, quand ils sont en pleine activité pour l'un de ces modes d'action, peuvent passer facilement à l'autre mode, qui est en partie similaire. Gela nous aiderait à rendre compte des courts éclats de rire qui surviennent durant un état prolongé d'agitation pénible, et à expliquer le fait, noté par Descartes, que nulle cause ne nous dispose si bien à rire qu'un sentiment de tristesse-.

Notre théorie exige évidemment que ces chutes soudaines ou brusques détentes des attitudes mentales pénibles soient accompagnées, ne fussent^elles que des interruptions momentanées, par un sentiment agréable de soulagement. Ceux qui sont, grâce à leur expérience personnelle, le mieux qualifiés pour juger en pareille matière, diront, je crois, qu'il en est ainsi. Le poids mort de la crainte, l'angoisse de la douleur, l'effet paralysant de la « gène'' », semblent disparaître au moment oîi par-

•1. Op. cil... p. 163, 208.

-. Voyez Le.v Passions de l'Ainr, 2*= parlie, art. 25.

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