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CHAPITRE IV

Dans le chapitre précédent nous avons examiné ces formes primitives et élémentaires du rire qui sont provoquées par l'action de causes telles que le chatouillement, l'attitude de jeu, un soudain accroissement d'un sentiment de joie. Les rires de ce genre n'impliquent pas, cela est évident, l'existence de cette faculté spéciale que nous appelons l'aptitude à saisir le ridicule des choses, ou ce qu'on nomme communément le sens du comique. Nous avons maintenant à rechercher comment opère cette cause plus intellectuelle du rire, et à la rattacher, s'il est possible, à celle des processus plus simples d'excitation.

Ce qu'il y a de particulier dans les cas dont nous allons nous occuper, c'est qu'il n'y a pas seulement ici un excitant extérieur, comme les doigts dans le chatouillement, mais un objet du rire. Chez un enfant chatouillé le chatouillement est la cause du rire ; il n'en est pas l'objet. On en peut dire à peu près autant du rire de jeu : c'est seulement lorsque le jeu représente quelque chose de plaisant, ou quand l'illusion du jeu, un moment interrompue, permet un coup d'œil critique sur la pauvreté de la poupée ou d'un autre jouet, qu'on jouit vraiment du risible ; et une remarque analogue reste vraie au sujet du rire qui naît d'une détente bienfaisante ou d'un passage soudain du sérieux à la gaîté. Dans le rire des personnes instruites de l'un et de l'autre sexe, nous voyons un élément intellectuel; la perception d'une qualité risible dans un objet et la justification de l'acte du rire par la nature de cet objet. L'examen de ce type intellectuel du rire nous amènera à ce qui est incontestablement le problème le plus intéressant et en même temps le plus difficile que nous ayons à étudier.

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Le rapport du rire avec un objet, rapport impliqué dans l'emploi même du mot de « risible », se comprendra mieux si nous jetons un regard sur ce rire méprisant du vainqueur considérant son ennemi vaincu. Cet enfant de dix ans qui dansait, vociférait et riait après avoir tué son compagnon de jeu dans une batterie des rues \ ne pouvait guère être inspiré par ce que nous appelons le sens du comique des choses. Le rire, quoiqu'il s'adressât à quelque chose, n'avait pas dans toute l'acception du mot, son objet. L'enfant lui-même n'aurait pas ri de ce spectacle dans un autre moment : il l'aurait regardé avec des sentiments tout difTérents. Ce spectacle n'aurait pas paru risible non plus à d'autres qui l'auraient vu par hasard. En d'autres termes, le rire n'était pas causé par la simple contemplation d'un objet; il nai.ssait dun rapport particulier entre le rieur et cet objet.

Dire qu'une chose est risible, cela implique dans cette chose, tout comme si l'on disait qu'elle est mangeable, un caractère permanent et universel. Cela est vrai même lorsqu'une personne dit d'un certain spectacle, par exemple à la vue d'un ivrogne titubant : « je trouve cela risible » ; car elle veut dire que, chez elle du moins, en règle générale, la vue d'une allure semblable excite le rire. Mais le mot de risible indique clairement quelque chose de plus, c'est-à-dire une qualité générale qui existe pour d'autres aussi bien que pour celui qui rit. On n'a le droit de qualifier ainsi une chose que si on la juge propre à exciter le rire des hommes en général. Le langage a été construit par des hommes vivant de la vie sociale et prenant part aux formes communes des impressions humaines ; et le mot de risible, ainsi que tous les mots analogues, se rapporte évidemment à des formes communes de ce genre.

Cette communauté peut être conçue d'une façon étroite ou d'une façon étendue, l'ne grande partie des choses appelées risibles par un écolier, par un sauvage ou même par un Anglais instruit, ne lui paraissent telles que par suite des habitudes spéciales, des associations d'idées propres à la "société ou à la classe à laquelle il appartient. Ceci est évident pour le rire

1. Donné par Stanley Hall dans l'article cirji cité : La Psycholof/ie du chulouillemenl.

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provoqué par des étrangetés dans le costume, dans le langage, et ainsi de suite. Il n'est donc universel que dans des conditions strictement déterminées. En traitant du risible nous devrons constamment rappeler qu'il est en rapport avec des coutumes et des façons de penser particulières. Une partie de notre problème consistera à dégager des causes qui d'ordinaire excitent le rire ce qui paraît posséder un caractère vraiment universel.

Quand nous disons d'un objet risible qu'il possède un pouvoir universel, nous n'entendons pas affirmer par là qu'il excitera en effet toujours le rire. Nous voulons dire seulement qu'un homme sera prêt à rire de cet objet, pourvu qu'il ait certaines perceptions requises, en même temps que la susceptibilité émotive qui y correspond, et pourvu que rien ne s'oppose à leur action. Nous devrons donc présenter le risible comme répondant seulement à une tendance, et noter les circonstances qui sont capables de la contrebalancer. Il est clair, par exemple, que les limitations imposées par les coutumes de telle ou telle classe, en donnant au rire un caractère relatif, rendront un homme aveugle à ce qui est « objectivement » risible dans ses propres coutumes. En réalité, l'adoption de ces types de risible relatifs et accidentels, qui marque tous les premiers stages dans le développement de l'intelligence et du sentiment esthétique, est le grand obstacle qui s'oppose à la reconnaissance de ce qui est risible dans un sens plus étendu et plus vraiment universel.

De plus, quand nous posons la question de fait : « De quoi ,les hommes rient-ils en réalité? » il importe de ne pas oublier que la tendance au rire peut, d'un côté, être renforcée par la condition psycho-physique du moment, aussi bien que par des tendances antérieurement acquises à considérer les choses par leur côté risible ; tandis que, d'autre part, elle peut être tenue en échec et complètement neutralisée par des conditions défavorables, telles qu'une disposition passagère à la tristesse ou une habitude acquise de considérer dans les choses ce qui excite des sentiments contraires au rire. Par suite de l'action de ces forces nous trouvons, non seulement qu'un homme peut ne pas distinguer le risible dans un objet qui en fait rire un

autre de bon cœur, mais que, dans beaucoup de cas où deux hommes s'accordent à rire d'une chose, ils peuvent n'être pas frappés du même trait ou du même aspect risible de cette chose. Il n'est rien, en effet, où cette apparence de caprice qui vient de l'influence de certains facteurs subjectifs indéterminés, soit plus sensible que dans le rire des hommes, de ceux même chez qui le sens du plaisant est normalement développé.

Il faut ajouter un mot sur le langage que nous employons. Ces termes de « risible » et de « plaisant w peuvent être employés l'un pour l'autre jusqu'à un certain point sans risque de confusion. En même temps il est bon de noter que le second est employé dans un sens plus strict que le premier. Le terme de plaisant semble désigner particulièrement ce qui est non seulement un objet universel de rire, mais un objet de ce genre de rire plus intellectuel qui implique une perception claire des rapports. Dans le langage de tous les jours, en parlant des incidents, des histoires qui excitent une gaîté facile à la portée de tous, nous disons qu'ils sont risibles, plutôt que d'employer le mot de plaisants. En rapport étroit avec l'indication très accentuée d'un élément intellectuel dans la signification du terme « plaisant », est sa tendance à prendre une signification idéale, à désigner ce que nous jugeons digne en effet qu'on en rie. Ici, comme pour d'autres objets d un sentiment esthétique, nous trouvons une allusion à demi déguisée aux principes régulateurs de l'art.

Cette autorité d'un principe ou idéal esthétique est plus clairement indiquée dans le mot de a Comique », terme employé, soit dit en passant, dans quelques autres langues européennes, plus librement que dans la notre. Un spectacle comique signifie, pour qui veut parler avec précision, un spectacle qui n'est pas ordinaire, qui répond presque aux exigences de l'art, et qui fournirait une excellente matière à l'a comédie '.

•1. Dans cet .alinéa, comme dans le précédent, les termes français « risible ». « plaisant ». « comique » ne répondent peut-être pas avec une exactitude absolue aux termes anglais « Laughable «. Ludicrons », « comic », qu'ils traduisent respectivement. 11 est souvent bien malaisé de trouver dans une langue des mots qui expriment exactement la même nuance et qui éveillent les mêmes associations didées que ceux d'une langue différente ; ainsi la nôtre est sans doute une de celles qui emploient

Le travail que nous nous proposons peut maintenant être défini comme une analvse des objets ordinairement perçus et imaginés par nous, dont le commun des hommes est porté à rire et que l'on qualifie généralement de risibles. Cette enquête inductive sur les faits doit nécessairement, comme il a été indiqué plus haut, précéder une discussion sur la nature du « plaisant » ou « comique » considéré comme conception idéale ou régulatrice.

Afin d'assurer jusqu'à un certain point notre marche dans cette recherche des caractères généraux des choses risibles, nous ferions bien de parcourir au moins d'un regard rapide les objets ordinaires du rire, tels qu'ils se reflètent dans les plaisanteries populaires, les « Contes pour rire ^ », les « chansons comiques » et la littérature amusante en général, comme aussi dans ce qu'on peut appeler les plats de résistance des menus de bouffonnerie qui nous sont servis dans les cirques et les autres endroits où l'on va rire. Personne encore, que je sache, n"a fait un recueil de faits de ce genre approprié aux exigences de la science -. Il doit donc nous suffire ici d'indiquer quelquesuns des principaux groupes d'objets risibles qu'une rapide inspection de ce domaine nous révèle.

On peut admettre comme une vérité généralement reconnue que ce domaine du risible s'enferme à peu près dans les limites du spectacle que nous offre la vie humaine. Ce sont les situations, les attitudes et les pensées des hommes, qui fournissent au rire la plus riche part de sa moisson. On fera aussi allusion de temps à autre à des stimulants qui se trouvent en dehors de ces limites et qui certainement se rencontrent dans les exemples les plus simples du risible.

Au moment où nous essayons de former ces groupes, un avertissement est nécessaire. Ce qui a été dit plus haut implique

le mot de « comir(ne » avec plus de liberté que l'Anglais. — A propos de « ludicrous-plaisant », on peut remarquer, puisqu'il vient de « ludus » jeu, qu'il implique le rapprochement établi plusieurs fois par M. J. Sully entre l'instinct du rire et celui du jeu (Ao/e du Irail.).

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