Iliade, IF. v. 212 et siiiv
dans de certaines limites, à mesure que la forme s'éloigne des dimensions normales. Toutefois il serait difficile d'établir ici un rapport quantitatif exact.
Disons aussi que tous les genres de difformité ne provoquent pas également le^rire. Peut-être qu'en général des additions ou extensions positives, comme un gros nez, de longues oreilles, portent plus à la gaité que des diminutions ou des pertes: elles semblent frapper nos perceptions d'une manière plus agressive. Puis il y a dans les déformations des variétés qui probablement éveillent des associations d'idées plaisantes d'un genre particulier. Certaines déviations, certaines torsions de la divine face humaine peuvent nous frapper comme expressions de la friponnerie ; un nez rouge ou une épaisse tignasse rousse doivent peut-être leur effet risible ù leur symbolisme moral supposé. De longues oreilles et certaines autres difformités nous égaient parce qu'elles font naître l'idée peu flatteuse d'une affinité avec quelque animal ignoble. Souvent, cependant, ce rire d'une pspèce grossière a des préférences qui paraissent tout à fait capricieuses et qui ne peuvent être mises sur le compte que de l'habitude et de l'imitation.
La disposition à rire des difformités se heurte à deux sentiments qui la contrarient, l'un plus rarement, l'autre plus fréquemment. Le premier est la pitié, le second un sentiment de répugnance à la vue de la laideur.
Quand le rire que tend à provoquer la difformité est arrêté par la pitié et la bonté, c'est la marque d'une nature d'élite. Si la laideur des traits nous fait penser à des souffrances physiques ou morales, de telles considérations peuvent neutraliser complètement l'impulsion du plaisant.
Puisque la difformité est une variété de la laideur, et que la perception de la laideur en tant que laideur nous repousse, nous avons ici, comme second contrepoids, une répugnance esthétique d'un caractère assez délicat pour ce qui n'est pas beau à voir. Une personne douée de cette répugnance peut voir l'aptitude à rire du côté plaisant d'une difTormité complètement paralysée chez elle. A l'extrémité opposée nous trouvons des gens prêts à s'égayer de tous les défauts corporels, même quand le spectacle en est révoltant. La plupart des hommes se
rangent entre ces deux extrêmes et ne trouvent matière à divertissement que lorsque l'élément désagréable de la laideur est atténué, de sorte que l'eflfet s'en perd, noyé dans le flot d'hilarité que la bizarrerie du spectacle a soulevé.
On peut ajouter que là oîi la difformité est devenue un objet de risée, la tendance à s'en égayer a d'ordinaire été secondée par d'autres forces, et plus particulièrement par le soulagement qui suit la peur calmée, ainsi que par un sentiment de représailles. C'est évidemment pour des raisons de ce genre que nous voyons le peuple, au moyen âge, rire de Satan et des démons. Peut-être le rire plutôt cruel des enfants à la vue d'un bossu contient-il un élément d'antipathie vindicative pour une personne considérée comme vicieuse et malfaisante.
3. — Un autre groupe d'objets risibles e-:t dans un rapport étroit avec le précédent. Certaines difformités, certains vices moraux, ont toujours été pour les friands de rire un régal préféré. Nous n'avons qu'à penser aux plaisanteries populaires, aux contes du moyen âge, à ces branches opulentes de la littérature connues sous le nom de comédie et de satire, pour voir avec quelle insatiable avidité l'esprit de gaîté a puisé à ces sources de plaisir.
En tant que ce rire est dirigé contre un penchant vicieux, une dépravation du caractère, telle que la vanité ou la couardise, et non contre une imperfection" moins grave dans les manières extérieures, il semble contenir, avec la perception d'une laideur analogue à un défaut physique, un jugement implicite porté sur son aspect honteux et dégradant.
Une opinion communément admise et, comme nous le verrons, confirmée par la pratique de l'art, veut que tous les vices ne soient pas pour le rire des sujets également favorables. 11 en est qui semblent avoir un aspect particulièrement amusant. L'expression du penchant vicieux peut présenter des traits spéciaux qui lui donnent de la valeur au point de vue du rieur. Gela est évidemment vrai de l'ivrognerie, par exemple, et presque autant de l'irascibilité, dont les manifestations sont d'un comique saisissant et communicatif. D'autres vices, comme la poltronnerie et l'avarice, offrent au rire un régal de premier ordre dans la bassesse même de leurs allures, dans les pra-"
tiques mesquines et méprisables auxquelles ils conduisent souvent. Cette considération semble expliquer en partie que la place d'honneur parmi les imperfections morales risibles soit donnée à la vanité. Rien n'estplus amusant que cette bouffissure de la personne et du langage qu'étale un homme trop content de lui. L'hypocrisie, de son côté, avec ses proches parents, la fourberie et le mensonge, semble posséder aux yeux du rieur une valeur toute particulière en raison de ses déguisements et de ce genre élémentaire de joie que trouvent tous les mortels, jeunes et vieux, à découvrir ce qui se cache sous un masque. Comme derniers exemples, nous pouvons prendre un entêtement de mulet contre tout désir exprimé par autrui, la stupidité contre laquelle « les dieux mêmes luttent en vain », enfin cette variété du plaisant qui chatouille chez nous la fibre comique en nous offrant la raideur de l'automate au lieu de la souplesse intelligente de l'organisme humain.
Ce coup d'œil jeté sur le côté amusant de ce que nous appelons difformités morales nous fait remarquer que, lorsqu'elles nous font rire, il s'en faut de beaucoup que nous nous placions toujours au point de vue moral et que nous considérions ces actions et ces traits de caractère en tant qu'immoraux. Ce qui le montre c'est tout d'abord le fait que, en riant de ce que nous regardons comme un vice, nous ne reconnaissons pas toujours qu'il soit sans gravité et sans effet bien nuisible, par cela seul que nous lui appliquons, pour ainsi dire, la peine purement nominale du rire. Nous pouvons faire du mensonge ou de la manifestation d'un appétit brutal un sujet de gaîté, quand la moindre réflexion nous y ferait voir quelque chose d'éminemment malfaisant. Ce qui le montre encore, c'est que le risible, en pareil cas, s'étend bien au delà des limites de ce que nous appelons communément du nom de vice. L'humilité excessive de cet ami de notre jeunesse, M. Toots, offre un spectacle aussi amusant que celui de la vanité. Ce qui semble ici nous amuser, c'est plutôt ce que la structure morale du personnage a d'incomplet et de mal proportionné. C'est ce que met encore plus complètement en lumière la comédie qui, nous le verrons, expose à un rire indulgent le manque de mesure dans les qualités mêmes qu'on admire, comme la chaleur du sentiment, une sen-
sibilité trop raffinée et même une conscience scrupuleuse à l'excès.
Ici encore nous pouvons remarquer que le « risible » est tel par rapport aux habitudes spéciales d'une société particulière et aux idées qui règlent ses jugements. Comparez, par exemple, la somme damusement que fournit l'ivresse à des gens habitués à boire sec, fort indulgents par conséquent pour cette habitude, et celle qu'en tirent d'autres personnes qui échappent à ce vice et le jugent avec sévérité. Il est évident, en effet, que notre disposition à être amusés par la vue d'un excès ou d'un défaut de mesure dans un caractère variera avec 1 idée que nous nous faisons du type normal. La manière dont les Grecs d'autrefois appréciaient un caractère différait à certains égards de celle qui est habituelle, par exemple, aux Anglais d'aujourd'hui.
Quand il s'agit de vices palpables, nous trouvons, pour contrebalancer la tendance au rire, non seulement la répugnance que la laideur inspire à un esprit délicat, mais la répulsion énergique du sens moral et l'atlitude attristée de la réprobation. Aussi peut-on dire que le trait immoral ne doit pas avoir assez d'importance et de gravité pour alarmer en nous le sens moral. Ici encore, des différences dans le tempérament et les habitudes, et, pouvons-nous ajouter, dans l'humeur où nous sommes quand l'objet se présente à nous, modifieront le résultat. On est étonné de voir quel plaisir de très honorables personnages peuvent trouver au spectacle des défaillances morales, quand ils s'abandonnent à cette disposition d'esprit où l'on paraît entrer en prenant place devant la scène comique.
4. — Nous pouvons passer à un groupe d'objets risibles où le trait auquel s'attache spécialement l'esprit de l'observateur est une infraction à Vonlre et à la règle. Sans doute les manifestations risibles du vice comprennent cet élément ; mais dans les cas que nous allons considérer maintenant, la violence faite il la règle est le trait le plus saillant. D'un autre côté les infractions risibles à la règle sont étroitement apparentées aux bizarreries dont nous nous sommes occupés plus haut. On peut dire que le baudet qui se roule sur le dos enfreint les règles normales de la conduite des baudets ; dans ce cas, cependant, le ridicule semble nailre directement du caractère de nouveauté
VARIKTÉS DU RISIBLE 87
piquante et imprévue que présente le spectacle. Pour qu'une action puisse nous frapper comme contraire à l'ordre, il faut que nous reconnaissions, vaguement tout au moins, qu'elle enfreint une règle ou un usage quelconque. La vue d'un âne marchant sur le trottoir de la rue ou broutant paisiblement au milieu d"un parterre nous amuserait comme spectacle contraire à l'ordre. Peut-être l'intermédiaire entre ce qui est étrange et ce qui est contraire à l'ordre se trouve dans l'aspect bizarre que présente au milieu d'une classe d'enfants un grand garçon qui dépasse de beaucoup la taille à peu près uniforme de ses camarades. Le D'" Lipps '■ a montré qu'une maison même peut, dans une rangée d'autres maisons, prendre en des circonstances analogues en aspect amusant. En pareil cas, l'uniformité générale, en se présentant immédiatement au spectateur, semble fournir à l'œil l'idée dune règle que viole l'individu dont l'aspect est tout difï'érent -. Dans le groupe actuel nous ne ferons entrer que les exemples de risible où l'infraction à la règle est palpable .
Disons d'abord que le désordre, le bouleversement de l'ordre habituel qui règne dans la vie, est une source abondante de rire pour les enfants et même pour beaucoup d'adultes. Toutes les formes les plus extravagantes de jovialité ou de joyeuse humeur ont l'habitude d'aboutir au désordonné. Je ne parle pas seulement d'un vacarme joyeux, mais de grosses facéties comme celle qui consiste à casser les vitres, plaisir qui, selon Addison, est pour beaucoup de gens l'expression classique de la belle humeur.
Cela étant, nous pouvons prévoir que toute scène de désordre va prendre un aspect amusant pour le commun des hommes. C'est en effet ce que nous trouvons dans la réalité. La foule aime le spectacle de la licence et du dérèglement dans les mascarades et ailleurs. La gaité que soulève la vue d'un homme toujours pressé ou changeant à chaque instant d'intention est un exemple de cet efl'et du désordonné. L'effet comique d'un