‹ Essai sur le rireChapitre 19 sur 112 · Loc. cil · texte numérisé non relu

Loc. cil

2. Dans de tels cas il y a souvent, cela va sans dire, un effet réciproque, l'individu exceptionnel servant à faire ressortir Tabsurde monotonie de l'His les autres.

homme dans un accès de colère tient aussi en partie à ce même caractère. Toutes les fois que le désordre paraît là où Tordre était attendu, il amuse et tend à faire sourire. On sait qu'une escouade de soldats qui ne marquent point le pas ou qui sont mal alignés nous donne envie de rire. La vue d'une chambre même qu'on a mise sens dessus dessous pour faire le ménage, la confusion d'une table après un grand dîner, prennent quelque chose de cet aspect amusant du désordonné.

L'efiFet comique de ce qui est contraire à l'ordre se montre dune façon toute spéciale quand on manque aux règles de conduite généralement reconnues. Les cas les mieux marqués sont ceux où des fautes sont commises contre le code des bonnes manières et la correction du langage. Une conduite grossière, les gaucheries, les solécismes ou provincialismes, les mots pris à contresens, nous divertissent comme infractions aux règles qui nous sont familières, quoique tout cela puisse aussi nous amuser comme manifestation d'une ignorance naïve.

Est-il besoin d'ajouter que les jugements ainsi portés sur ce qu'il y a de risible dans une infraction à la règle sont tout relatifs ? Le code des manières varie avec la société et la classe, et tend, pour un même groupe, à changer avec le temps. 11 suffit de considérer combien diffèrent dune époque à une autre les manières à la mode de s'aborder, de prononcer certains mois, et ainsi de suite.

La grande force qui tend à contrebalancer en pareil cas la tendance au rire est le respect pour l'ordre et pour la règle, qui s'est développé lentement et avec beaucoup de difficulté, du moins dans la plus grande partie d'une société. Par conséquent, pour que les hommes qui sont les défenseurs de la règle puissent rire de la voir violée, il faut que l'infraction ne paraisse pas assez grave pour blesser ce respect. Celte condition sera remplie s'il est manifeste que l'intention de renverser la règle n'est pas sérieuse mais seulement apparenle, ou qu'elle reste inoffensive, comme dans le cas de cet homme en colère qui menaçait vainement de dénoncer tout le monde et d'autres encore, ou enfin qu'on manque d'observer la règle, non par intention mais par ignorance.

5. — Nous pouvons maintenant passer à un groupe de cas où l'élément risible semble résider dans une situation ou une condition qui sont visiblement loin d'être désirables. Les petits malheurs, et particulièrement ceux qui entraînent une situation difficile, embarrassante, prennent souvent pour le commun des spectateurs un aspect amusant. Un chapeau enlevé par un coup de vent, une glissade suivie d'une chute, un choc rude entre deux piétons, sont des exemples connus des incidents risibles de la rue. Rappelons-nous Ajax glissant dans la course àpied et se relevant la bouche pleine d'ordure {Iliade, XXIII, v. 770- 85), John Gilpin cramponné sur son coursier qui s'emporte, une compagnie en détresse dans un bateau échoué sur un banc de sable, le clown qui essaie en vain d'arrêter un cheval au galop en s'accrochant à sa queue : ce sont autant d'exemples qui se présentent d'eux-mêmes, avec beaucoup d'autres encore, à l'esprit à qui les sources du rire sont familières. Les anciens divertissements populaires, comme celui qui consistait, dans les foires de village, à rire des grimaces faites à travers un collier de cheval, devaient une bonne part de leur saveur à ce plaisir de voir un homme acculé à une situation désagréable, ne fût-ce que l'obligation de se rendre ridicule, surtout quand il en était arrivé là par son étourderie ^ Un sens plus raffiné du risible se donne carrière au sujet des mille situations embarrassantes de la vie sociale, par exemple en voyant cette gêne difficile à cacher qui saisit une dame élégante, quand elle fait une tentative méritoire, mais mal récompensée, pour entrer en contact avec une femme de la classe inférieure.

Il est à remarquer que beaucoup de situations qui entraînent non seulement une somme irritante de désagréments, mais aussi de véritables soufifrances, peuvent exciter ce genre de rire chez le vulgaire. La vue d'un boiteux qui s'avance en clopinant péniblement a son côté comique, non seulement pour les mortels d'humeur joviale, mais pour des êtres au-dessus de l'humanité. Homère nous représente les dieux de l'Olympe comme plongés dans un rire inextinguible à la vue de Vulcain essayant de remplir avec toutes ses grâces de forgeron boiteux le ministère de

1. Voyez l'article, « The Analytical Ilumorist », par II. D. Traill, Fovtniçjhthy Review (N. S.) vol LX, p. 141.

leur échanson Ganymède. Nous trouvons la mùme joie cruelle à la vue du malheur d'autrui dans le rire qu'excitent chez le sauvage et chez les membres les plus grossiers d'une société civilisée certaines formes de châtiment corporel, par exemple une bonne volée administrée à une femme acariâtre ou à un type de laideur et de méchanceté comme Thersite. La « société polie » elle-même semble avoir un faible pour ce genre d'amusement, si nous en pouvons juger par le plaisir que la foule élégante paraît goûter sur un des rivages de la Manche à contempler les attitudes mornes etles figures blêmes des passagers qui débarquent après une traversée orageuse. Ici encore la profonde malignité de l'homme perce dans ce plaisir causé par le mal d'autrui fSchadenfreude).

Parmi ces mésaventures oîi la gai té trouve son compte, les situations et les incidents dont les victimes perdent quelque chose de leur dignité tiennent une place considérable. Le spectacle d'un chapeau qui s'envole poursuivi par son propriétaire doit une bonne partie de sa drôlerie à ce fait que ledit propriétaire perd un des symboles de sa dignité. Peut-être certaines diQbrmités physiques, et particulièrement une petitesse exagérée du nez ou du menton, doivent-elles en partie leur pouvoir d'éveiller le rire à ce fait que le visage paraît perdre ainsi un des traits qui contribuent à sa dignité'. Nous voyons une cause analogue produire le même effet dans le rire qu'excite d'ordinaire la vue d'un homme qui reste avec un bébé entre les bras. Les situations favorites de la farce populaire, comme celle du mari qui se laisse morigéner par sa femme et tyranniser par sa belle-mère, ne provoquent tant de gaîté que par l'abaissement piteux 011 tombe le chef de la famille. La force comique des scènes de ce genre s'accroît encore quand celui dont la dignité est compromise est justement un homme qui occupe une position élevée, quand c'est, par exemple^ un prédicateur en chaire à qui il (M^luippe une expression par trop familière, ou un juge à son trihunnl, qui cède à une envie de dormir irrésistible.

Comme dans les exemples précédents, nous devons ici faire remarquer les limitations introduites par les caractères variés

1. iM. Kipling dit que chez les Hindous la petitesse excessive du nez dans une famille est considérée comme une sorte d'opprobre.

VARIETES DU RISIliLE «Jl

des spectateurs et la diversité des circonstances oi^i ils se trouvent. Le malheur, un traitement indigne, font évidemment appela des sentiments fort différents de lagaîté. Là où lapilié est forte et prompte à s'éveiller, le rire qui nait des accidents fâcheux, des situations pénibles, etc., ne saurait se produire. Mais cette pitié pour les gens à quiun malheur arrive est le fait d'un esprit instruit et qui sait voir; et quand ces qualités n'ont pas été développées par l'expérience et l'exercice, l'influence capable d'arrêter le rire fait défaut. De là vient que les jeunes gens, pourtant tout aussi capables de pitié que leurs aînés, riront souvent d'incidents — comme celui d'une vieille dame qui glisse et tombe — dont les personnes qui connaissent la gravité d'une telle chute sont sérieusement émues.

6. — Nous pouvons maintenant aborder un groupe d'objets risibles qui se rattache étroitement à plusieurs des groupes déjà traités, mais qui s'en distingue par des particularités bien marquées. Je parle du rire excité par l'indécent et l'obscène, soit que les objets mêmes se présentent à nous, ou que l'idée seule nous en soit présentée.

Tout essai sérieux d'étudier dans leur variété les sources ordinaires du rire doit, selon moi, faire une place à ce groupe. Chez les hommes et, si nous en croyons les poètes, chez les dieux, le fait de mettre à nu ce que la décence ordonne de cacher estun stimulant énergique pour le rire. Dansleur mode d'action le plus direct et le plus puissant, les objets indécents font appel à l'hilarité bruyante des esprits grossiers, au gros rire de l'homme qui lance à poignées le gros sel^, pour parler comme M. Meredith. Ils tiennent la première place parmi les rudes plaisanteries des tribus sauvages, du moins d'un grand nombre d'entre elles, et de la classe la moins polie des sociétés civilisées. La culture exerce sur ce point une grande intluence restrictive. Cependant ce serait se tromper fort que de supposer que les hommes instruits, quand ils sont aussi de ceux qui aiment à rire, sont insensibles à ce genre de comique. Le penchant à accueillir gaiment une allusion indécente, quand elle survient à l'improvisle, au moment oîi nous ne sommes pas sur

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