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que nous avons affaire à une nouvelle variété de rire, au rire de respritoudcrinlelligence; et nous nous confirmerons dans cette opinion, si nous réiléchissons que ce rire est en grande partie en dehors de la catégorie populaire. La foule peut s'amuser d'une contradiction flagrante entre la profession et les actes, témoin le plaisir que prenait la populace du moyen âge au spectacle des inconséquences morales des moines^ Mais quand on en vient à l'appréciation de contradictions inhérentes au caractère, telles que le défaut de suite dans les projets, l'inconstance dans les affections, et ainsi de suite, il faut une certaine pénétration pour apercevoir les rapports des choses, une certaine agilité desprit pour réinstaller dans la pensée ce qui n'est pas présent dans la réalité ; et le nombre de ceux qui sont capables de goûter ce genre de plaisir peut se trouver singulièrement restreint. Des contradictions palpables, énormes, comme celles qui sont représentées dans ce délicieux monologue, l'Indécis, où M. Goquelin aîné fait notre joie, sont accessibles au rire de la foule ; mais la plupart des inconséquences qui, chez un Molière, chez une George Eliot, un George Meredith, nous charment l'esprit, sont « du caviar pour le vulgaire ». On en peut dire autant du rire qui égaie une intelligence capable de mesurer les choses, en présence de ce qui est démesuré, excessif, disproportionné.

Une subdivision de cette province du risible consiste dans les cas de disconvenance logique ou d'absurdilé. Ici encore nous abordons une région dont une grande partie n'est accessible qu'à ceux qui ont une certaine culture. Nous trouvons des exemples de cette absurdité risible dans les choses qui sont en contradiction avec nos convictions les plus profondes et les plus inaltérables. Ce qui, au point de vue logique, est tiré de loin, ce qui est paradoxal, provoque d'ordinaire la gaîté. Puisque ce cas, comme celui où on rit d'un costume extravagant, n'implique pas la perception claire et distincte d'un rapport, mais seulement une sorte de choc inoffensif subi par nos tendances aperceplives les mieux enracinées, nous en trouve-

1. Comme le montre notre classification, nous pouvons d'.ibord regarder ces inconséquences comme des e.Kempies de dégradation risible. Cependant il est évident qu'elles éveillent aussi une idée de contradiction.

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ronssansdouLe des exemples à des defi;rés inférieurs de l'échelle do rinlolligence.

Ainsi que nous le verrons plus tard, les enfants entrent en gaîté quand se présente à leur esprit une idée radicalement contraire à leur conception naïve du possible, et les sauvages montrent la même tendance à rire do ce qui est manifestement opposé à leur conception traditionnelle et fixe de la vérité. 11 en est do même pour les idées et les propositions qui font sur une intelligence plus développée l'impression de paradoxes, qui sont, pour ainsi dire, une sorte d'attaque contre les opinions que riiabitude a enracinées en elle, et contre ce qu'elle se plaît à appeler du nom de « sens commun )). Les idées qui la frappent comme révolutionnaires, qu'elles se fassent jour dans le domaine des usages sociaux, dans celui do l'activité politique, de la morale ou dos explications scientifiques, sont toujours accueillies par un immense éclat do rire. La théorie de Darwin, qui fait descendre l'homme d'un ancêtre simiesque, excita probablement, la première fois quelle fut énoncée, presque autant d'hilarité que d'indignation.

Le champ des traits amusants fournis par les inconséquences logiques est moins étendu. C'est le fait d'un homme habile que de découvrir dans les divers propos qu'une personne débite des choses plaisamment contradictoires. Il faut qu'une contradiction soit bien palpable, et que les affirmations contradictoires se suivent de bien près, pour donner au rire do la foule un aliment qu'elle puisse goûter. Le meilleur exemple, dans la gaîté populaire, de ce rire provoqué par des idées contradictoires, mo paraît être ce genre de a bêtise ^ » où la contradiction vous saute aux yeux dans une même phrase, et vous oblige à vous tenir les cêjtes. Tel est cet argument attribué à un lu)mme d'état Irlandais : « Oui, dans cette guerre, tout citoyen doit être prêt à sacrifier jusqu'à sa dernière guinée pour sauver le reste -. »

4. Le mot français traduit peu exactement le mot anglais « bull ». 11 y a, dans ces bêtises, du Calino. du Joseph l'rudhomnie (« ce sabre est le plus beau jour de ma vie »), etc., et on les met volontiers, en Angleterre, au compte des Irlandais: « an Irish bull », une naïveté irlandaise. [Note du tracl.)

i. Tn-é d'un discours prononcé par Sir John l'arncll dans la Cliambre des Communes d'Irlande, 179.";. Voyez W. U. Le Fanu, lèvent ij Years of Jriah Life, ch. xvi (Irish IJulls).

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Peul-ùlre pensera-L-on que ces formes plus intellcctuellos du risible exercent leur action sur tous également. Il semble en eiïot qu'une proposition dont les termes mêmes sont inconciliables, devrait avoir le même caractère pour toutes les intelligences, et que l'effet comique en devrait être moins que tout autre airecté par les accidents de tempérament et de circonstances. La supposition est assez naturelle, mais elle n'est pas tout à fait exacte. Les inconséquences morales ou logiques ont, ne l'oublions pas, leur côté désagréable et même leur côté pénible. Se découvrent-elles cbez un liomme bien connu pour la fermeté de son caractère et de son intelligence, elles doivent naturellement affliger ses admirateurs. Donc nous devons, ici encore, ajouter ce correctif: « pourvu qu'il n'y ait dans les circonstances où se produit la contradiction rien de désagréable ou de répulsiL )> Ce n'est pas tout : rappelons-nous, quand il s'agit de ce qu'on appelle communément paradoxe, que le type de vérité généralement admis est loin d'être celui des vérités éternelles. Comme nous l'avons montré en rappelant le ridicule qui s'atlacha d'abord à la théorie de Darwin sur la sélection naturelle, ce qui fait rire une génération comme étant en contradiction flagrante avec des notions fondamentales, sera peut-être reconnu tranquillement par la génération suivante comme une vérité familière.

10. — Un groupe d'objets risiblesqui fait largement appel au rire intellectuel par excellence, se présente à nous sous la forme des jeux de mots et des traits d'esprit aimisants. Plus tard nous examinerons de plus près la nature de l'esprit. La caractéristique la plus évidente des formes verbales du plaisant paraît être l'intervention de l'esprit de jeu. C'est ce que montrent assez clairement les jeux dont les mots fournissent le sujet aux enfants. Les mots nouveaux sont pour eux des sons qu'il faut ramener à des mots familiers ; et plus le résultat de ce travail est drolatique, plus leur plaisir est vif. Ceci conduit pas à pas au calembour où des ternies et des phrases parfaitement intelligibles sont altérés à dessein, de manière à prendre une signification nouvelle ; ou bien, sans aucune déformation des mots, en substituant un sens nouveau au sens principal qui se présentait tout d'abord, on obtient le changement désiré. L'instinct du

jeu, qui cherche à s'écarter autant que possible de toute règle et de toute restriction, à mettre tout sens dessus dessous, à saisir au vol tout ce qu'il y a d'extravagant et de follement capricieux, se reconnaît clairement ici. Souvent aussi ces jeux sur les mots sont étroitement apparentés au plaisir d'attraper autrui : un sens naturel et clair est dans ce cas l'apparence qui trompe, tandis que la réalité est le sens à demi caché introduit dans la phrase par le farceur ingénieux. Malgré tout il me se-mble que ce groupe d'objets risibles se range tout près de celui qui est caractérisé par le contradictoire et l'absurde. Un jeu de mots qui prétend à quelque mérite intellectuel doit avoir son tranchant, sa morsure: et le moyen le plus naturel pour cela, c'est, semble-t-il, d'y introduire une ironie qui donne au sens principal et dabord apparent de la phrase un démenti plaisant. Ainsi l'on a dit d'un prédicateur dont l'assommante monotonie avait obligé les fidèles à s'esquiver doucement, qu'il venait de prononcer un discours « vraiment irrésistible ». Ce qui faisait le mordant de la plaisanterie c'était l'opposition complète entre les meilleurs et les pires effets de l'éloquence réunis dans ce seul mot « irrésistible », dont les deux sens opposés donnent à la phrase sa trancliante ironie.

Dans les cas oîi l'on ne joue pas ainsi sur les mots, ]"homme d'esprit aime encore à se livrer aux jeux d'une imagination capricieuse. A nos points de vue ordinaires, à nos associations normales d'idées, il aime à en substituer d'autres qui frappent l'auditeur par leur piquante et extravagante fantaisie. C'est ce qui se voit la plupart du temps dans ces propos où l'on ne cherche qu'à se divertir, et oîi d ordinaire on essaie d'échapper un moment aux lisières de la grave raison. C'est ainsi qu'une personne, en voyant, quelques heures après une éclipse, la lune pAle et brouillée, faisait observer qu'elle n'était pas encore remise des effets de l'éclipsé.

Dans ces gaîtés de la pensée, nous voyons une fois de plus les limitations introduites par les différences de tempérament et de dispositions mentales, aussi bien que d'expérience et de savoir. Si nous voulons savoir de quel cûté incline d'ordinaire chez une personne la balance entre le sérieux et le goût de la plaisanterie, rien peut-être nous renseignera mieux à cet égard

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que sa disposition ù tolérer et à goûter en général les jeux de mots et le côté amusant des bêtises. Celui pour qui les mots et les pensées sérieuses sont choses sacrées, aura bien de la peine à souffrir aucun divertissement de ce genre. D'autre part, l'aptitude à savourer ces boutades de l'esprit prouve que l'imagination de l'auditeur a le vol suffisamment rapide. Elle prouve aussi, d'ordinaire, que son intelligence sait se mettre au môme point de vue que celui dont l'esprit l'égaie, comprendre sa façon de sentir etde penser. L'esprit rustique est un livre fermé pour le citadin; les gaités verbales où se jouent, chacun à sa façon, le juge, l'homme d'état, le théologien, et ainsi de suite, reflétant, comme leurs rêves, leurs impressions journalières et leurs habitudes intellectuelles, risquent de perdre toute leur saveur pour l'oreille de ceux qui n'ont avec eux aucune communauté d'idées.

La classification qui précède suffit peut-être à énumérer les attributs ou caractères les plus saillants des objets risibles qui, les uns dans un cas, les autres dans un autre, font un appel direct à notre gaîté.

Que chacun de ces traits puisse par lui-même éveiller ainsi le rire, c'est, je crois, ce qu'admettront ceux à qui le champ de la gaîté humaine est familier. Il est, je le maintiens, amplement établi par les faits, que ce qui cause l'embarras, ce qui est contraire à la règle, ce qui abaisse, ce qui est hors de la réalité et de la vérité, et ainsi de suite; que chacune de ces choses, dis-je, sous certaines conditions restrictives, excite en effet le rire des hommes.

Assurément il est difhcile de donner une démonstration parfaite du pouvoir propre cfue possède chacun de ces traits pour provoquer le rire. On a déjà dit que dans les formes les plus agréables du risible souvent divers excitants combinent leurs forces. Cela est si vrai qu'il est quelquefois difficile de décider quel est le plus important des agents en coopération. Ainsi le spectacle d'un laquais déguisé en gentilhomme, ce motif comique cher à Molière et à d'autres, peut nous divertir à litre de tromperie transparente, ou comme manifestation d'une insolente vanité, ou encore comme caricature amusante de l'extravagante absurdité de ce qu'on appelle les belles manières. L'extrava-

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gance dans le costume et les sottises analogues se trouvent fréquemment unies à de réjouissantes illusions qu'une personne se fait sur sa propre importance. Pendant que la naïveté intellectuelle s'étale à nos yeux, une naïveté morale peut se laisser entrevoir derrière elle. C'était le cas de cette grande dame que l'astronome Cassini avait invitée à venir voir une éclipse de lune et qui arriva en retard. « M. de Cassini », dit-elle, « voudra bien recommencer pour moi ^«. Ainsi quejeTai fait remarquer, le manque de convenance entraîne bien souvent un manque de dignité, par exemple lorsque, dans un grand dîner, un convive mal appris éveille par sa façon de manger Tidée de quelque animal glouton ; ou qu'un orateur, par son débit ou ses gestes, fait penser à une marionnette; ou qu'une comparaison malheureuse plonge l'auditeur dans les plus basses régions de la trivialité, défaut tourné en ridicule dans les vers bien connus de l'IIudibras de Butler :

Et. comme un homard bouilli, le malin Commença ù passer du noir au rouge.

Comme dernier exemple d'un objet qui a plusieurs côtés risibles, nous pouvons citer raCfectation, surtout quand elle consiste à singer les manières d'autrui ; car nous pouvons en rire comme d'un trompe-l'œil percé à jour; ou comme de l'introduction maladroite d'un élément étranger dans le caractère naturel de l'imitateur; ou enlin comme d'une pauvreté d'esprit, d'un défaut d'initiative morale ou intellectuelle.

Cependant si les divisions de notre cadre paraissent empiéter les unes sur les autres, ce n'est pas une raison de le rejeter. En réunissant un nombre suffisant d'exemples et en constatant comment la présence d'un certain caractère nous affecte lorsqu'il est, à n'en pouvoir douter, le stimulant prépondérant, et comment il continue à nous affecter à peu près de la même façon lorsque ses concomitants varient, nous pouvons nous convaincre que chacun des aspects indiqués est efficace pour provoquer le rire. Il appartiendrai la psychologie expérimentale, si jamais ses méthodes lui permettent de s'attaquer à ce sujet, de donner à tout ceci plus de clarté.

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