‹ Essai sur le rireChapitre 22 sur 112 · Bergson, op. cit., p · texte numérisé non relu

Bergson, op. cit., p

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Il y ;i unt: uiilro ol|jecLion qui, l)ien qu'elle se rappruclie de la précédente, doit en être soigneusement distinguée. Même dans les cas oîi le trait risible est rigoureusement localisé, peut-être semblera-l-il qu'il y ait quelque chose d'ari)itraire dans notre façon de le di'linir. On dira peut-être, par exemple : « Pourquoi distinguée- lerapportde disconvenance etlesrapportssimiliaires pour en faire un groupe spécial, puisque, dans tous les cas, ils peuvent être regardés comme le résultat ou l'expression d'un manque d'intelligence ou de goût? » Cependant lever cette difficulté dès à présent, ce serait anticiper sur notre problème théorique qui est celui-ci : dans quelle mesure ces différentes variétés du risible se prêtent-elles à être réduites à un principe commun? En établissant chacun des groupes ci-dessus, j'ai cherché îi envisager l'objet risible ainsi que l'homme ordinaire, innocent de toute visée théorique, l'envisagerait.

Ce qui importe ici c'est de faire ressortir à la fois et la combinaison fréquente de plusieurs éléments plaisants dans les objets qui excitent notre rire, et le fait que le même élément peut être envisagé de plus d'un côté. Ces deux constatations jettent une lumière intéressante sur la signification des longues discussions des théoriciens et sur les divergences qui les séparent.

En dressant cette liste des éléments risibles que contiennent les choses, je n'ai rien dit du lien qui rattache cette partie de notre étude à. celle qui la précède. Ce lien, cependant, n'est pas resté complètement caché. Dans l'eftet amusant des choses nouvelles, nous avons trouvé un élément du rire qui jaillit d'une soudaine explosion de joie. Dans le rire qu'excite l'indécence, nous avons trouvé une trace du rire « de triomphe soudain» etde ce que j'ai appelé rire nerveux. Enfin, en parlant des propriétés plaisantes que possèdent les jeux de l'esprit, il semble que nous avons été tout près du rire que le jeu fait naître.

Le lien apparaîtrait plus clairement encore si nous ajoutions à notre liste deux autres groupes. Ce sont (II) les objets risibles qui nous afl'ectent comme expressions d'une humeur joyeuse, et (12) les situations risibles qui impliquent un rapport analogue à celui du vainqueur et du vaincu. Quelques mots sur chacun de ces deux groupes devront nous suffire.

M. — Toutes les choses qui, en se présentant à nous, sont

immédiatement interprétées comme des manifestations d'uni disposition à la plaisanterie, tendent, cela n'est guère douteux, à exciter notre gaité. Cela est vrai d'une série de sons, musicaux ou non. qui oui. dans leur n^souvement à la fois rapide r\ saccadé, quelque ressemblance avec ceux du rire. Il en est (!'■ même des mouvements analogues à ceux du jeu, tels que les gambades capricieuses d'un poney qu'on vient de lâcher, ou celles d'un clown dans un cirque. L'expression apparente d»l'humeur joyeuse dans les choses éveille chez l'observateur un rire sympathique. Peut-être ici semblerait-il plus correct de dire, non pas que nous rions de ou à propos de, mais que nous rions, pour ainsi dire, à ces caprices joyeux. Cependant nous verrons que ce que nous reconnaissons comme objectivement risible ne peut être compris, si l'on ne se reporte à ces apparences de provocation enjouée.

12. — La vue d'un homme qui triomphe dans une lutte, ou qui a le dessus en quelque façon sur un autre, est, on ne saurait le contester, propre à nous égayer. Evidemment cette sorte de rire rentre en partie dans la catégorie de celui qui est provoqué par les ditïicultés ou embarras d'autrui; mais il mérite cerlainement une place séparée dans une énumération des sources de gaité les plus répandues et les plus populaires.

Il est inutile d'insister sur ce fait que le spectacle de la société doit une grande partie de son intérêt aux combats, aux compétitions, à toutes les situations où l'on voit les hommes se mesurer les uns contre les autres. Le côté amusant de cet intérêt se trouve dans la satisfaction joyeuse qu'éveille chez le spectateur chaque coup heureux, qu'il vienne d'un côté ou de l'autre. Voyez en effet l'attraction qu'exercent les assauts d'esprit dans la place publique, dans le domaine delà politique, sur la scène, etc. La littérature populaire montre que la gaîlé de l'homme simple s'est abreuvée largement à cette source.

Les situations qui développent ce sentiment de « triomphe soudain » chez le spectateur, ne sont pas uniquement celles où il y a lutte. Toutes les circonstances où un homme montre qu'il est capable de l'emporter sur un autre semblent divertir la foule. De même que la vue d'un homme corrigeant sa femme est un vrai plaisir pour le sauvage, de même le spectacle d'une

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défaite, d'une déconfiture, d'une humiliation, surtout si la déception et la sottise y ont quelque part, et si la chose prend ainsi l'air d'une tromperie qui réussit, peut fournir un excellent divertissement au spectateur civilisé.

Une forme plus raffinée du risihle se présente à nous, quand nous considérons les défaites que la nature ou la destinée iiiHigent à riiomme, les tours qu'elles lui jouent, la manière dont elles le dupent. Dans la mesure oi^i cette idée d'ironie entre dans notre façon de considérer les choses, toute déconvenue, surtout si elle implique des espoirs déçus et des elTorts inutiles, peut faire vibrer un rire dans lequel on distingue un ton dominant de moquerie triomphante.

Le plaisir que cause la vue d'un homme vainqueur d'un autre ou se montrant supérieur à lui, sera limité dans tous les cas par des conditions déjà suffisamment indiquées. Puisque le rire dont nous parlons ici est probablement, dans son élément caractéristique, un rellet, par voie d'imagination sympathique, du <f triomphe soudain » du vainqueur, il doit se classer parmi ceux de l'espèce la plus brutale. Si une vive sensibilité produit assez promptement chez les témoins une participation sympathique aux sentiments du vaincu, l'impulsion au rire sera complètement tenue en échec.

Enfin on peutse contenter d'indiquer comment le rire, venant d'un soulagement après un état de tension émotive ou autre, entre dans notre appréciation de ce qu'il y a de risible dans les choses.

L'amusement que cause tout oubli de la dignité dans les cérémonies religieuses ou autres ne saurait, à mon avis, être regardé simplement comme un efTet d'inconséquence ou de manque d'à-propos; il faut le rattacher à la tendance puissante qui nous pousse à nous débarrasser, par un moment de gaîté, d'un fardeau mental pesant et déprimant. Le rire provoqué par le désordonné, et plus encore par l'indécent et le profane, doit certainement une partie de sa saveur au plaisir qu'on sent à être délivré d'une contrainte, plaisir qui est un élément capital de celui que cause toute licence. Mais un examen plus étendu de la manière dont les sources primitives du rire contribuent à l'impression que font sur nous les objets risibles a[)parliciit à un autre chapitre.

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