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CHAPITRE V

En passant en revue les choses risibles nous avons été amené à distinguer certains groupes qui visiblement produisent la tendance au rire, et dont chacun présente une variété spéciale du plaisant. On peut dire que nous trouvons au premier abord dans un de ces groupes des mésaventures, dans un autre quelqu'un des défauts humains, dans un autre encore le manque de justesse ou de convenance, et ainsi de suite. Nous pouvons maintenant aborder le problème théorique, en cherchant à unifier et à expliquer ces variétés du risible.

Ici, pour la seconde fois, il nous faut parler des vues exposées sur celle matière par les auteurs sous le nom de Théories du Plaisant. Heureusement il n'est pas nécessaire d'en faire un exposé complet, qui fatiguerait le lecteur. Naturellement nous négligerons toAites les doctrines déduites de conceptions métaphysiques a in'iori, et nous nous en tiendrons à celles qui ont tout au moins la prétention de s'appuyer sur les faits. Dans ce nombre je choisirai deux ou trois théories typiques qui se présentent à nous sous les auspices d'autorités considérables. Nous les mettrons à l'épreuve, en examinant jusqu'à quel point elles réussissent à embrasser dans toute leur diversité les faits \ que nous avons maintenant devant nous.

1. — La première de ces théories typiques fait résider la force secrète du risible dans quelque chose d'indigne ou de dégradé que présente l'objet. Selon cette opinion, la fonction du rire est d'accompagner et de manifester ce qu'on peut appeler la tendance de l'homme à rabaisser son semblable, son penchant à chercher en autrui, pour en jouir, ce qui est bas. et

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indigne. C'est ce qu'on peut appeler la Théorie Morale ou Théorie de la Dégradation.

Les courtes remarques que fait Aristote sur la comédie dans sa Poétique peuvent être prises comme e.vemple de cette façon d'envisager le risible. La comédie, nous dit-il, est « une imitation de caractères d'un type bas, non pas cependant tout à fait mauvais n ; il dit encore que le Plaisant (tô y£).otov) est une division du laid (toj aL-r/poO), et consiste en « quelque défaut ou laideur qui n est ni pénible ni pernicieuse^ w. Bien entendu l'auteur ne prétend guère, en ce passage, nous donner une théorie sérieuse du sujet. Il semble étrange assurément qu'un grand penseur, qui avait sous les yeux les ouvrages de son compatriote Aristophane, ait placé le risible uniquement dans le caractère, en négligeant la valeur comique des situations. Cependant cette définition, qui classe le risible dans la catégorie des choses laides et honteuses (car le laid « tô ài'î/oôv » contient par son côté moral le honteux, et cette assimilation qui se trouve aussi dans le latin « turpe w), implique en germe, on peut le dire, le principe de dégradation.

Un essai plus sérieux pour construire une théorie du plaisant en le rapportant à quelque chose de bas ou de dégradé dans l'objet, se présente à vous dans la théorie fameuse de Thomas Hobbes. Selon cet écrivain, « la passion du rire n'est pas autre chose qu'un sentiment soudain de triomphe qui naît de la conception soudaine de quelque supériorité en nous, par comparaison avec l'infériorité d'autrui ou avec notre infériorité 'antérieure ». Dans cette théorie notre rire est considéré comme naissant, non pas immédiatement de la perception d'une chose basse et sans dignité, mais indirectement de celte même perception, grâce à la reconnaissance de notre propre supériorité ainsi qu'à un mouvement émotif dont elle est accompagnée, c'est-à-dire à une expansion dans la conscience de notre personnalité, à un accroissement soudain du sentiment d'orgueil ou de pouvoir. Néanmoins on peut dire que la théorie est fondée sur le principe de dégradation, en tant qu'elle donne pour point de départ au rire la perception de

\ . l'octiijue. V. I.

quelque genre d'infériorité, c'esl-à-dire d'une perte relative de dignité, dans l'objet risible.

Le point essentiel de cette théorie, savoir que, lorsque nous jouissons du plaisant, nous avons conscience de notre supériorité sur autrui, ne peut guère, à mon avis, supporter l'examen. Qu'il puisse y avoir, et qu'il y ait souvent, dans cettejouissance, un élément de ce sens agréable d'élévation, je l'accorde volontiers ; et j'essaierai bientôt de montrer comment il s'y introduit. Mais la théorie est absolument insuffisante pour expliquer sans exception les genres de plaisirs si variés et si nombreux que donne le rire. Môme dans les groupes de cas auxquels elle paraît s'appliquer le plus nettement, par exemple dans les accidents fâcheux et les situations pénibles, elle ne donne pas une explication suffisante. Peut-on découvrir la moindre trace d'un transport de fierté, de cette disposition que les Allemands appellent « Schadenfreude «, du plaisir égoïste de considérer tranquillement du rivage les marins ballottés parla tempête, dans l'explosion instantanée de notre gaité à la vue des mouvements désordonnés du patineur qui perd pour un moment l'équilibre, ou à la vue du chapeau chassé par le vent bien loin de la place légitime qu'il occupait sur la tête d'un citoyen respectable? Avons-nous le temps ici d'évoquer par contraste dans notre esprit l'idée de notre propre sécurité ? Ce rire ressemblet-il en rien à l'explosion si caractéristique de mépris qu'excite en nous le sentiment de la victoire remportée, la vue d'un ennemi abattu?

Pour discuter à fond celte théorie, il n'est que juste de l'examiner sous la forme mieux élaborée que lui a donnée un écrivain récent. Le professeur Alexander Bain assigne au plaisant, comme cause occasionnelle, «la dégradation de quelque personne ou de quelque intérêt possédant une certaine dignité, dans des circonstances qui n'excitent pas d'autre émotion plus forte ». Les améliorations les plus marquées apportées ici à la définition de Hobl^es sont : 1" que la conscience de notre supériorité n'est plus nécessaire, puisque nous pouvons rire par sympathie pour une autre personne qui l'emporte sur son adversaire, et ainsi de suite; ît" que l'objet rabaissé n'est pas nécessairement une personne, puisque les affaires humaines

en général, par exemple des inslilutions politiques, un code de politesse, certain style poétique, peuvent être rabaissés; ii° que certaines conditions limitatives, ainsi l'absence d'émotions contraires telles que la pitié et le dégoût, sont ici reconnues comme dans Aristote. Ces extensions d'un côté et ces restrictions de l'autre, ont visiblement pour but de mettre le principe de Hobbes à l'abri des attaques si dangereuses auxquelles il prête le flanc '.

Cependant la théorie, même sous cette forme renouvelée et plus circonspecte, ne supporte pas un examen rigoureux. Elle s'applique assez bien à quelques-unes des formes du risible qui figurent sur notre liste, telles que des malechances et des accidents légers, des défauts moraux ou intellectuels qui ne révoltent ni ne blessent nos sentiments, à certaines formes de tromperie aussi qui sont distinctement hypocrites, qui peuvent par suite être regardées en même temps comme des défauts moraux et (quand ils sont percés à jour) comme des échecs. Elle peut s'appliquer encore, comme on l'a fait entendre plus haut, à l'effet de l'obscène, bien que je pense, pour mon compte, qu'on ne peut sans forcer les choses interpréter cet effet de celle façon. Il me semble en effet que dans notre rire se cache ici quelque chose de la joie de l'enfant, de l'homme de la nature, Walt Whitman, à la vue de ce qu'on tient caché d'ordinaire.

Cependant laissons ce cas douteux et considérons les autres groupes. Est-il possible de regarder tous les spectacles risibles de disconvenance comme des faits de dégradation '? Dans le contraste si délicieusement drolatique entre l'habit et le chapeau d'une grande personne et la figure de l'enfant qui en est affublé, le spectateur qui éclate de rire a-t-il, en se laissant aller à sa gaîté, le sentiment d'une dégradation '? Est-ce des habits que nous rions, parce que nous les trouvons dégradés pour être ainsi portés ; ou la naïveté de l'enfant nous paraît-elle une dégra-

1. Bain élargit encore, et d'une faron plus importante, le principe de Hobbes, quand il afiirme que le spectacle d'une dégradation agit sur nous, non pas simplement eu excitant un sentiment de puissance ou de gloire, mais en produisant aussi ce soulagement ((ui résulte de la cessation d'une contrainte. Ce point sera traité en temps et lieu dans la suite de l'ouvrage.

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dation de rintclligence humaine ? J'avoue qu'une pareille interprétation de ce spectacle me frappe comme ridiculement forcée. La vue de tout ce polit tableau, dans le désaccord complet de ses parties, nie paraît réjouir l'œil par sa délicieuse absurdité, avant que laimable simplicité qui se cache sous la surface ait été découverte.

Notre auteur fait de son mieux pour montrer que la pure disconvenance, quand elle n'est accompagnée d'aucune dégradation, ne provoque pas le rire. J'accorde volontiers qu'il a réussi à montrer que, dans les exemples piquants et énergiques de disconvenance, on trouve un élément de dégradation, un abaissement quelconque causant un plaisir malin ; mais cela ne suffit pas. La question est de savoir si cet élément est toujours présentj et si, dans les cas où il est présent, il est le seul excitant de notre gaité. Une analyse attentive montre, à mon avis, qu'il n'en est pas ainsi. Oii donc, par exemple, trouvons-nous qu'il y ait dégradation, quand un enfant rit à la vue de sa nursery sens dessus dessous dans un jour de grand nettoyage? Pense-t-il qu'il y ait là une honte pour sa bonne, parce que les chaises sont perchées sur des tables, et que tous les meubles sont bouleversés, au lieu d'être dans leur ordre accoutumé? Ou bien voit-il dans la chambre quelque chose d'à moitié humain qui prend un aspect malséant, comme il fait lui-même quand il exhibe dans sa petite personne un chef-d'œuvre de désordre? Peut-être ya-t-ildans son imagination de légers mouvements de ce genre ; mais sont-ils à la source de son rire, et est-ce leur action qui contribue surtout à le faire naître?

Pour soumettre la théorie à une autre épreuve, nous pouvons jeter un coup d'œil sur ces exemples d'objets bizarres et insolites oii nous ne trouvons point de diflformité, où nous ne paraissons fixer notre regard mental sur aucune perte de dignité, où enfin le spectacle hétéroclite nous égaie par lui-même. J'ai vu un enfant de trois ans environ plongé dans un long accès de rire par les ébats folâtres d'une paire de chevaux qu'on venait de lâcher dans un pré. L'enfant voyait-il quoi que ce soit de bas, de honteux, d'indigne, dans ces mouvements vifs et nouveaux pour lui? N'étaient-ils pas pour lui prodigieusement, irrésistiblement drôles, par cette raison même qu'ils s'écartaient abso-

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lument de la conduite ordinaire qui est propre aux chevaux quand ils sont sellés ou attelés? A la vue d'un paysan mal fagoté qui, dans la rue, arrête mon regard nonchalant, je me sens une envie de rire longtemps avant de penser que ce costume baroque puisse impliquer aucune perte de dignité. En vérité si, dans ce premier moment de joie, une idée un peu distincte de la personnalité qui porte cette étrange et surprenante enveloppe, flotte à la surface de ma conscience, elle n'a rien que d'amical. Je me sens disposé à une bienveillance reconnaissante pour la personne qui me délivre ainsi pour un instant de l'insupportable monotonie du spectacle que présentent les citoyens de Londres, tous vêtus selon les prescriptions d'une mode slupide.

Prenons, si vous voulez, un autre groupe : le plaisir qu'on prend aux jeux de mots et aux formes les plus légères de l'esprit. Ici encore j'accorde à Bain que nous goûtons une satisfaction intense à voir quelqu'un à qui on rive son clou ; mais il paraît impossible de soutenir que notre gaîté dépende uniquement de cette impression. Quand un bon calembour, un sens inattendu et déconcertant, met soudainement en mouvement chez nous les muscles du rire, sommes-nous égayés parce que nous percevons une certaine dégradation du langage et des habitudes du discours sérieux? Qui oserait le soutenir? Bien au contraire, je dirai que toute attention donnée par l'esprit à cette pensée affaiblirait considérablement et pourrait arrêter complètement l'envie de rire. C'est à la personne qui tient ses lèvres obstinément jointes que s'adresse cet aspect des choses. N'y a-t-il pas ici, même quand des hommes faits se livrent à ce genre de gaîté, quelque chose du plaisir de l'enfant qui s'amuse dans ses jeux, en déformant Jes mots et les expressions, à en tirer, pour la seule drôlerie de la chose, des absurdités bizarres?

2. — Nous pouvons maintenant passer au second type des: théories qui ont été proposées pour expliquer l'action du risible sur notre sensibilité et sur le mécanisme musculaire correspondant. Ce qui distingue cette classe de théories, c'est qu'au lieu de donner pour point de départ au plaisir du risible une émotion, un changement dans notre attitude morale, par exemple un vif sentiment de notre propre dignité ou de l'abaissement

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d'autrui, elle le fait naître dune attitude purement intellectuelle, d'une modification de notre activité pensante. Le rire, selon cette seconde théorie, résulte d'un effet particulier produit sur notre mécanisme intellectuel, par exemple de la destruction soudaine d'un processus d'expectation ou d'une tendance expectante. C'est ce processus intellectuel parfaitement désintéressé qui détermine le sentiment du plaisant et le rire qui en est l'expression. Ceci peut s'appeler la Théorie Intellectuelle ou Théorie de Contradiction et de disconvenance. Comme nous avons déjà parlé de cette manière de concevoir l'effet du plaisant en critiquant les idées du D"" Lipps, il suffira peut-être ici d'y revenir brièvement.

On peut noter en passant que cette façon d'envisager le plaisant est surtout celle des Allemands. La note dominante dans la philosophie de Kant et de ses successeurs a été d'attribuer toutes les causes déterminantes de ce que nous éprouvons à un processus rationnel. De même exactement que, dans le domaine . de l'éthique, ces penseurs conçoivent comme étant essentiellement un processusde la Raison ce 'que les penseurs anglais ont l'habitude d'appeler sentiment moral, de même, dans cette branche de l'Esthétique qui traite du Comique, nous les trouvons disposés à considérer le rire comme dû, non pas tant à l'excitation d'une émotion concrète et familière, comme celle de l'orgueil ou de la puissance, qu'à une modification spéciale du processus de la pensée.

Kant peut être considéré comme le premier des grands représentants de cette théorie. Selon lui l'esprit fc'est d'ailleurs la seule variété du plaisant dont il s'occupe) est une sorte de jeu, savoir celui de la pensée. Pour qu'une chose excite vivement le rire, il faut qu'elle contienne quelque absurdité. C'est « une affection naissant de la soudaine réduction à rien d'une expectative intense (gespannte) ». Naturellement ce changement d'attitude n'est pas une jouissance immédiate pour l'intelligence ; il semble produire le plaisir indirectement par l'intermédiaire d'un processus corporel qu'il favorise . Ceci, disons-le en passant, est une concession notable faite par un penseur allemand aux réclamations du pauvre corps qui ne veut pas être oublié dans ces hautes opérations de l'intelligence,

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concession que les disciples du philosophe ont bien vite retirée. Comme exemple à l'appui de sa théorie, Kant donne l'histoire de l'Hindou qui, assis à la table d'un Anglais, et voyant des torrents de mousse s'échapper d'une bouteille de bière, en témoignait son étonnement. Comme on lui demandait d'où venait sa surprise, il répondit : « Je ne m'étonne pas du tout qu'elle s'échappe ; mais je me demande comment vous avez pu la faire entrer ».

Si je me suis étendu sur la théorie de Kant, c'est uniquement à cause de son auteur. Les critiques Allemands reconnaissent eux-mêmes combien le peu qu'il dit à ce sujet est absurdement insuffisant pour expliquer les effets du risible '■. Peut-être suffira-t-il de quelques mots pour le prouver.

Evidemment Kant, en parlant du plaisant, pensait uniquement à ces échanges de mots spirituels et d'histoires amusantes qui faisaient, cela est assez naturel, un des principaux passetemps de l'infatigable penseur de Konigsberg. Cependant sa théorie, môme si on la considère à ce point de vue étroit, se montre d'une insuffisance manifeste. Il est à remarquer que Kant, en cherchant à montrer qu'elle s'appliquait à la réponse de l'Hindou, se sent obligé de combattre la supposition que nous rions, « parce que nous nous croyons nous-même plus habile que cet homme ignorant ». Cette objection, qui ne peut manquer de se présenter à l'esprit quand on se souvient de Ilobbes, ne saurait cependant être écartée sommairement par une simple négation comme celle que nous offre Kant. Ainsi que le fait remarquer un écrivain récent, « il y a de bonnes raisons de supposer que nous rions de l'ignorance (j'aimerais mieux dire naïveté) de l'homme qui cherche la difficulté où elle n'est pas » 2.

On peut aller plus loin et affirmer sans crainte qu'il est impossible d'expliquer le rire causé par un incident, une histoire, une remarque quelconques, en les attribuant iniquement

1. Tout ce que Kant a dit sur la théorie du plaisant est contenu dans une seule «Remarque » en appendice aune discussion sur les Beaux Arts et le goût. Voyez la traduction donnée par le D"- Hernard de la Critique du Jiir/pment, p. 'J^l-i.

iî. Article on « the l'hilosophy of Laugliing » par l'Éditeur. The Monist, 1898. p. 2o.S.

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à une atlenle soudainement trompée, c'est-à-dire à la surprise.

En examinant à ce point de vue la tliéorie de Kant, je commence par présupposer (et cela est bien naturel) que lorsqu'il emploie le mot — attente — . il n'entend point par là la prévision bien définie de quelque conséquence particulière et déterminée de ce qui est actuellement présenté à la pensée. Dans l'exemple qu'il a donné il ne prétendait pas que le questionneur eût d'avance une idée bien arrêtée sur une autre explication que l'Hindou allait donner de son étonnement. Il n'est pas juste de supposer qu'il donnait simplement au mot « attendre » la signification qu'on lui donne lorsqu'on rencontre dans une rue de Londres un ami qu'on croyait hors d'Angleterre, et qu'on lui dit : (c Je ne m'attendais pas à vous voir. » En d'autres termes, « altente « exprime ici une attitude générale de l'esprit, une disposition de l'intelligence à percevoir et à s'assimiler toute idée d'un certain ordre, c'est-à-dire toute idée ayant un rapport sensible avec ce qui nous est présenté. C'est l'attitude où nous sommes pour apprécier dans une fiction le développement de l'intrigue, quand il nous paraît naturel et ne choque point notre esprit.

Si l'on emploie le mot dans ce sens, on peut dire que, même quand nous rions en recevant la solution d'une énigme qui nous a agacés et tourmentés inutilement, ce n'est pas à cause de la cessation soudaine d'une altitude expeclante. Ce qui autorise cette conclusion c'est ce fait Lien connu : quand, après nous avoir mis le cerveau à la torture, on nous apprend que l'énigme n'a pas de solution , et que, par conséquent, nous sommes incontestablement dans le cas d'une altente tout à coup détruite, nous ne sommes guère disposés à rire, ou, si nous avons assez bon caractère pour le faire, nous rions non pas d'un désappointement quelconque, mais parce que nous découvrons que nous avons été mystifiés. Ce rire à l'idée du piège où nous sommes tombés (et nous ne sommes pas disposés à rire encore si on nous joue une seconde fois le même tour), bien loin de confirmer le principe de l'attente détruite, est un exemple particulièrement clair de celui de la dignité abaissée.

Le meilleur exemple que pourrait nous donner Kant à l'appui de sa théorie serait, il me semble, quelque bizarrerie et quelque

extravagance dans le costume ou les manières. Dans ce cas, comme j'en suis tombé d'accord, une sorte de choc est inlVigc à nos tendances aperceptives habituelles. Mais il semble bien peu exact ici de parler d'un processus d'attente soudainement dissipé. Comme je l'ai déjà fait entendre, l'apparition soudaine de l'inattendu nous excite au rire, avant tout, à titre d'agréable nouveauté.

Il s'ensuitdelà, semble-l-il, que le principe d'attente annulée de Kant n'offre aucune explication suffisante de ces cas du plaisant qui paraissent le plus favorables à sa thèse. J'ajouterai qu'il pêche encore en ce qu'il ne tente pas sérieusement de délimiter le domaine du risible par quelques caractères bien définis. Nous avons vu que les objets qui excitent notre rire sont des choses humaines ou voisines de l'humanité. C'est ce que la théorie de la dégradation admet évidemment. Par le fait même quelle fait consister le ridicule dans un abaissement de la dignité, elle indique qu'il a rapport à l'humanité. Mais la théorie qui cherche la source du ridicule dans l'annulation d'un effort d'attente implique qu'il n'a aucune relation spéciale avec le spectacle de -la vie humaine.

Comme je n'ai pas compris la propriété de détruire l'attente parmi les caractères risiblesdes objets, j'indiquerai quel est, à mon avis, le rôle de la surprise dans l'effet produit par le risible. La surprise, cet effet produit quand se présente à nous un objet pour lequel l'esprit n'était pas préparé d'avance, semble être une condition générale des impressions vives et stimulantes, et certainement elle est une condition de celles qui amènent un état de gaîté. Il ne faut donc pas nous étonner si on la trouve parmi les antécédents de cette explosion de gaîté que nous appelons le rire.

Cependant il est probable que le rôle joué par la surprise dans le plaisir du risible a été exagéré. Est-ce que le Londonien qui rit sans se lasser des grosses facéties de Punch et de Judy doit sa gaîté à une attente annulée ou déçue ? La passion de Dogberry pour les vieilles histoires moisies ne lui est pas du tout particulière. Une plaisanterie vraiment bonne continue à nous amuser, longtemps après que le premier effet de surprise s'est émoussé. Nous arrivons à une conclusion semblable si

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nous nous rappelons que, même quand on s'est préparé à l'arrivée du trait comique, il n'en est pas moins salué par un rire cordial. Lorsqu'on est lancé, que les histoires épicées se succèdent, et que les lèvres des auditeurs s'agitent en savourant un avant-goùt de quelque facétie nouvelle, il me semble que c'est donner une étrange idée de la gaîté que de l'attribuer à une attente dissipée. Certes l'attente est ici bien plutôt remplie que déçue, alors mêmn que la forme précise de l'attaque qui va provoquer notre rire nous serait inconnue. Prenons un autre exemple : quand nous suivons d'un œil curieux et amusé tous les actes de la victime d'un bon tour; comme nous sommes dans le secret du complot, nous pouvons prévoir ces actes avec une assez grande précision, et l'élément de surprise s'amoindrit au point de disparaître. Ce qui e.xcite alors notre rire, ce n'est pas que la scène amusante nous trouve, au moment oii elle se produit, dans un état d'esprit qui n'y e§t nullement préparé ; c'est qu'il y a une telle opposition entre cette scène et nos tendances aperceptives invétérées et irrésistibles, que nous ne pouvons nous empêcher, tout avertis et préparés que nous sommes, d'éprouver sur le moment un choc sans violence'.

Un exemple, plus soigneusement développé, de la conception du risible, qui en voit l'essence dans la cessation brusque d'une attitude intellectuelle, nous est fourni par Schopenhauer. D'après cet écrivain le processus qui détermine notre rire peut se définir : un effort intellectuel qui tout à coup se trouve sans objet. « Dans tous les exemples », dit-il, (( le phénomène du rire indique la perception soudaine d'un désaccord entre une conception (Begriffj et un objet réel qui devait être compris ou imaginé par le moyen de cette conception ». Le désaccord entre l'objet perçu dun côté, et de l'autre la conception dans laquelle l'intelligence s'efforce nécessairement de le faire rentrer, doit être d'un degré tel que la pe^-ception diffère très notablement de la conception. Plus ce désaccord sera consid<''rable et inattendu, plus notre rire sera violent /Heftiger'.

1. Je vois, après avoir terminé ce paragaphe. que l'idée qui s"}- trouve exprimée, savoir que la surprise, c'est-à-dire l'elfet d'un défaut de préparation mentale, n'est pas un antécédent nécessaire de l'impression produite sur nous par le risible, a été exprimée par un Français. M. Courdaveaux. Son critique, M. Dugas. ne me paraît pas lavoir sérieusement réfuté.

L'exemple de conlradiclion absurde que nous donne l'auleur en nous monirant, dans la tangente au cercle, la tîgure formée par la ligne droite et la ligne courbe essayant de s'introduire de force dans la conception inconciliable avec elle d'un angle, a la prétention d'appuyer cette théorie'. En voici un autre qui parait un peu plus heureux. Un homme a été arrêté par des soldais qui lui permettent de jouer aux cartes avec eux. Ils reconnaissent bientôt que cet homme triche, et le chassent à coups de pied, oubliant complètement qu il est leur prisonnier. Ici, selon Schopenhauer, nous rions parce que l'incident, c'està-dire le renvoi d'un prisonnier qui vient d'être arrêté, ne rentre pas dans cette règle générale : « Les tricheurs au jeu doivent être mis à la porte. »

La théorie intellectuelle, présentée sous cette forme, évite, cela est clair, l'objection faite à la formule de Kant; savoir que nous rions souvent dans des occasions où l'on ne peut découvrir aucune trace d'une attente préalable impliquant quoi que ce soit de la nature d'une idée. Cette théorie nous paraît, en eflfet, admettre que la conception naît après la perception et qu'elle en résulte. Il est, en outre, incontestable, comme Kant nous l'a montré, que nos jugements explicites, celui-ci par exemple : « cette peinture est (ou n'est pas) de Rubens », peuvent contenir une sorte de représentation générale ou quelque chose de la nature d'un concept, la perception venant se ranger dans ce concept ou refusant d'y entrer.

En même temps (et nous avons insisté sur ce point dans le premier chapitre), l'évocation distincte de cette représentation générale n'est qu'accidentelle, et par conséquent n'est pas un antécédent nécessaire de la perception de la conformité ou nonconformité avec le type normal. Quand je regarde une personne comme correctement ou comme étrangement vêtue, je n'ai besoin ni dans l'un ni dans l'autre cas d'avoir dans l'esprit une représentation schématique du type d'un costume convenable. On en peut dire autant de beaucoup de cas où nous reconnaissons qu'une règle définie, par exemple du bon langage ou des bonnes manières, est suivie ou violée : nous n'avons

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