‹ Essai sur le rireChapitre 24 sur 112 · Voyez plus liant, p · texte numérisé non relu

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pas besoin pour cela d'évoquer une représentation distincte de cette règle. Tout au plus pouvons-nous parler ici dune lendance conceplive, d'une acceptation ou d'un rejet aperceptifs d'une présentation dont certains traits attirent spécialement notre attention, comme caractéristiques du type ou forme générale, ou, au contraire, comme déviant sensiblement de ce type.

Même en adoptant cette forme amendée de la théorie de Schopenliauer, nous trouvons qu'elle ne suffit pas pour expliquer ses exemples. Inutile de parler de la drôlerie de l'angle tangentiel. L'exemple des soldats dupes de leur propre bêtise ne supporte pas mieux un examen un peu al tentif. Et tout d'abord on peut noter quelque arbitraire dans l'emploi d'un mode d'interprétation qui admet clairement une alternative. Nous pouvons dire tout aussi bien, soit (avec Schopenliauer) que l'expulsion d'un tricheur qui est en même temps un prisonnier, ne rentre pas dans la règle générale — « tout tricheur doit être expulsé » — soit, vice versa, que l'expulsion d'un prisonnier qui est en même temps un tricheur, ne rentre pas dans la règle qui veut que les prisonniers soient tenus enfermés ^ Il semble plus à propos ici de regarder la contradiction (si tant est que la perception que nous en avons soit la cause directe du rire) comme se produisant entre deux aspects de l'incident présenté. L'homme est envisagé à la fois comme tricheur et comme prisonnier, et à ce titre mérite deux traitements qui sont en opposition directe. Le sentiment de la drôlerie de l'histoire commence certainement là où Ton commence à discerner cette interférence mutuelle de deux règles de nature dififérenle.

Cependant, ce n'est pas là le tout ni môme la partie principale de la perception. Nous commençons seulement à rire à gorge déployée quand nous considérons les gardiens comme se livrant eux-mêmes à leur prisonnier par le seul fait qu'ils consentent à jouer avec lui, et se soumettant ainsi à une règle qui détruit complètement leur rôle de gardiens. Ici encore, par conséquent, le principe de disconvenance ou de contradiction se montre insuffisant.

Il reste seulement à ajouter que si la théorie de Scho-

!. Comparez ce qui a été dit à propos de l'enfant et du chapeau, p. 14.

penhauer est inexacte même quand on l'applique à un exemple qu'il a pris soin de choisir, elle le sera certainement aussi quand on l'appliquera j) d'autres formes du risible que comprend notre liste et dans lesquels la contradiction ne parait pas être un élément bien important, si tant est qu'elle y figure. Dira-t-on, par exemple, que noire rire en présence de vices sans gravité et sans danger, comme ceux dont parle Aristote, est l'efTet dune disconvenance soudainement conçue entre un objet réel et présent et une conception de l'esprit ? Gela paraît bien forcé. L'auteur de la théorie était-il prêta répondre que, dans ces exemples, nous avons présent à l'esprit le concept d'un homme parfaitement vertueux, et que notre rire vient de ce que nous ne pouvons faire coïncider la perception avec la conception ? Mais assurément l'intervention d'un concept si élevé serait fatale au plaisir que nous donne l'aspect risible du vice.

D'ailleurs, les faits contredisent de tous côtés cette thèse. Il suffira peut-être de rappeler un des personnages qui ont le plus égayé l'humanité. Sir John FalstafF. Selon cette théorie, c'est lorsqu'il découvre pour la première fois ses vices que nous devons en rire ;car c'est à ce moment-là surtout que nous serons disposés à lui appliquer le « concept » d'un digne et honnête gentleman. IS'est-il pas vrai, au contraire, que nous rions plus librement quand nous avons tout à fait cessé de le considérer comme une personnification possible de la sobriété et de la décence, quand nous apprécions sa conduite à l'aide de la conception qui répond, non pas au type du citoyen vertueux, mais aux traits généraux des manières ou du caractère de John FalstafT lui-même ? Cela n'est pas moins vrai dans la vie réelle. Nous sommes, je pense, plus disposés à rire des faiblesses d'un homme, par exemple de sa vanité ou des exagérations de son langage, quand nous connaissons notre personnage, et que nous pouvons dire : « Oh ! c'est seulement un tel ! »

Ni la théorie de Kant, ni celle de Schopenhauer, ne suffisent donc à expliquer, comme elles prétendent le faire, les formes et les impressions diverses du risible. Ces deux théories, malgré leur différence, s'accordent à regarder la disconvenance qui excite notre rire comme existant entre ce que nous percevons

et ce que notre expérience antérieure, nos idées et nos habitudes de perception préexistantes, nous avaient préparé à accepter comme naturel et convenable. Mais en examinant l'exemple fourni par le D"" Lipps du chapeau et de la tête mal assortis ensemble, comme aussi en discutant à fond le rapport de disconvenance dans le chapitre précédent, nous avons'été amené à reconnaître une contradiclion réjouissante entre les différentes parties de l'objet ou du spectacle présenté; à constater ce qu"on peut appeler une disconvenance interne, par opposition à la disconvenance externe dont parlent Kant etSchopenhauer. Nous avons donc à chercher quel rapport il y a entre ces deux façons de saisir la disconvenance.

Il semble tout d'abord incontestable que dans ces cas nous nous trouvons en présence d'une différence réelle dans le mode de perception. Que le lecteur compare l'effet des deux spectacles inverses : un homme portant un chapeau d'une petitesse extravagante, et un petit garçon portant un grand chapeau d'homme; ou bien, si l'on veut, que l'on considère un nain tout seul et, d'autre part, un petit homme à côté d'une grande femme. Dans certains cas, en effet, nous pouvons voir une contrariété intrinsèque entre les différentes parties delà chose présentée: comme quand deux couleurs mal assorties se heurtent dans le costume d'une femme, ou quand un récit contient des choses évidemment contradictoires. Ici il semble qu'il n'y ait aucun rappel, même vague, de l'expérience antérieure ni de ce qui est habituel. En même temps nous voyons sans peine que ce champ de la contrariété interne est très peu étendu. La plupart du temps ce qui paraît rentrer dans cette catégorie finit par rentrer, en partie du moins, après un examen plus attentif, dans celles des contrariétés externes. Voyez en effet ce que nous appelons, dans le costume ouïes manières, un mélange bizarre d'éléments discordants. En réalité c'est notre expérience antérieure et les habitudes de la vie sociale, qui disposent nos esprits à regarder ces éléments comme étrangers les uns aux autres. La plupart du temps lagaîté qu'excite chez nous lexhibition d'un assemblage disparate vient de ce que nous percevons l'intrusion de quelque chose d'étranger dans une situation donnée. Lorsque, par exemple, nous observons chez un prédicateur des gestes d'une

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vivacité excessive, nous voyons mentalement cette action oraloire se détacher sur un fond qui est la situation du moment. Maintenant cette situation ne se présente pas à nous dans son l'utier; elle est pour notre esprit grandement élargie et profondément modifiée par l'addition d'une signification générale. L'attitude mentale du spectateur, en face de cette scène, est déterminée par des tendances aperceptives qui impliquent une disposition à attendre une conduite d'un certain genre. Et ceci, évidemment, signifie que certaines directions de notre activité Imaginative, avec quelque chose comme une « image générique » et comme une pensée conceptive, entrent en mouvement. Cet effet de l'expérience antérieure et des habitudes " perceptives pour modifier nos perceptions trouve probablement toujours sa place dans notre façon de sentir les contradictions amusantes. Pour revenir une fois de plus au spectacle du chapeau d'homme sur une tête d'enfant, ne pouvons-nous pas dire aussi que, dans ce cas, nous envisageons le chapeau comme un intrus dans le tableau, dans le doux sanctuaire de la nursery?

Il semble résulter de là que Kant et Schopenhauer avaient raison, en parlant de la disconvenance, d'insister sur le facteur aperceptif. La contradiction avec ce que nous sommes habitués avoir est assurément le principal élément déterminant dans les composés disparates qui provoquent notre rire. Par suite, en examinant les théories de ces deux écrivains, il me semble que nous avons traité du principe intellectuel sous sa forme la plus compréhensive et la plus favorable. Et je ne vois pas comment aucune transformation de ce principe pourra le convertir en une théorie satisfaisante. Les exemples divertissants de mésaventures et de situations embarrassantes, d'abaissements, de défaillances morales et intellectuelles, d'autres variétés encore du risible traitées ci-dessus, refusent de livrer leur secret aux sommations de cette théorie.

Résumons les résultats de la critique ([ue nous venons de faire des théories. Nous avons reconnu, il me semble que, si ni l'un ni l'autre des principaux types de théories ne s'étend atout le champ du risible, chacun d'eux a un domaine limité qui lui est propre. Il est certain que, dans beaucoup de cas, nous rions d'un incident, d'une situation, d'une action où le stimulant du

rire est en somme fort bien défini comme une perte de dignité. Il est également certain que, dans beaucoup d'autres cas, notre rire naît directement de la perception plus ou moins distincte d'une disconvenance.

•Nous avons assez montré, par les exemples du précédent chapitre, que chacun de ces deux principes exerce sur notre rire un grand empire; que, d'autre part, ils entrent fréquemment en coopération dans une seule et même présentation plaisante. Nous pourrons donc nous attendre à voir le défenseur de chaque théorie trouver des exemples à l'appui de la sienne, et parfois tirer un exemple à lui, quand son adversaire vient de s'en emparer'.

Mais, dira-t-on, même si la validité des deux principes est reconnue, peut-être est-il possible de les ramener à un seul. Si l'on entend par là que la disconvenance et la perte ou diminution de dignité, considérées comme idées abstraites, sont identiques, ou que, logiquement, lune comprend l'autre, ce n'est pas mon affaire de discuter ce point. Il suffit, pour l'étude qui nous occupe en ce moment, de constater que les modes de perception et les nuances de sentiment impliqués dans l'une et dans l'autre se distinguent clairement.

La même distinction fondamentale s'opposerait à toute tentative pour subordonner un de ces principes à l'autre, dont il ne serait plus qu'un cas spécial. Si nous partons du principe intellectuel, nous pouvons sans doute réussir à montrer que souvent, sinon toujours, les cas amusants où il y a perte de dignité, par exemple quand on éprouve un petit malheur, ou qu'on est empêtré dans une situation embarrassante, impliquent logiquement une contradiction entre ce qui s'offre à nos yeux et la règle ou habitude normale. Mais notre tâche est d'analyser psychologiquement le processus et non d'en analyser logiquement la signification, et je ne peux rien trouver ici en faveur de la théorie qui veut que, lorsque nous rions de ces choses, nous ayons sur le moment la pensée d'une telle contradiction.

Il en sera de même si nous partons du second principe ou principe moral. Les cas de disconvenance où l'on s'écarte de

1. Cf. ci-des8U3, p. 106: voyez aussi l'article de The Monist déjà cité.

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certain type idéal peuvent assurément, ainsi qu'on l'a déjà accordé, être regardés comme des cas de dégradation. Peut-être aussi pourrait-on montrer que tous les cas de disconvenanco impliquent logiquement quelque perte de dignité. Mais, alors môme qu'il en serait ainsi, le psychologue n'en soutiendra pas moins que dans beaucoup de cas de disconvenance, y compris celui de notre vieil ami l'enfant au chapeau d'homme, nous sentons parfaitement que nous nous égayons d'une disconvenance sans nous amuser en aucune façon d'une dégradation. Oîi est la dégradation dans le spectacle d'une corneille perchée sur la dos d'une brebis? Et cependant cette vue jette un enfant dans un transport de joie. En vérité, si nos théoriciens avaient seulement daigné tenir compte d'une chose aussi humble que la gaîté des enfants et les objets qui la causent, l'hypothèse d'une dégradation n'aurait jamais pu rester si longtemps debout.

Cependant on peut encore imaginer un moyen d'échapper à un dualisme qui saute aux yeux. Tout en accordant que chacun des deux principes est valide, nous pourrions du moins les combiner sous la forme d'une généralisation unique. C'est ce que fait Hazlitt, par exemple, qui pense bien que l'essence du risible est dans la disconvenance, mais qui définit le plaisant comme impliquant une attente désappointée ^o-v quelque difformité ou quelque disconvenance, c'est- à-dire par quelque chose de contraire à ce qui est régulier et désirable i. L'expression de Herbert Spencer, « une disconvenance descendante », est visiblement un moyen très analogue de combiner les deux principes^. La théorie de disconvenance de Lipps, avec sa distinction d'une présentation petite, et d'une présentation qui rapetisse, pourrait aussi, je pense, être aisément présentée comme un autre mode d'une combinaison analogue. Plus récemment Fouillée et d'autres ont soutenu qu'un des principes supplée l'autre en quelque façon '.

11 est évident, toutefois, que cette échappatoire ne nous ser-

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