‹ Essai sur le rireChapitre 25 sur 112 · The Physiology of Laurjhler », Essays, I, p · texte numérisé non relu

The Physiology of Laurjhler », Essays, I, p

3. Selon Fouillée le contraste est l'élément formel, le « défaut » l'élément matériel. Voyez Dugas, op. cit., p. 83 et suiv.

vira de rien. La tliéorie combinée implique que tous les cas du risible sont à la fois des disconvenances et des dégradations, c'est-à-dire qu'ils sont perçus et sentis comme tels. Cependant, en examinant ces princij)es séparément, nous avons vu, pour l'un comme pour l'autre, qu'il y a des exemples bien reconnus du risible auxquels il ne s'applique pas. Cette constatation nous amène évidemment à affirmer qu'il y a des cas auxquels une combinaison des deux principes est inapplicable.

On pourrait faire un dernier effort pour échapper à ce dualisme théorique, en disant que les deux principes ont chacun leur domaine distinct. Dans celui du plaisant {liidicrous) proprement dit, affirmera -t-on, nous avons affaire au principe intellectuel : c'est seulement lorsque la sphère s'élargit pour enfermer tout ce qui est risible {l'idicitlous), que s'introduit le principe d'un abaissement de dignité'. Les théoriciens peuvent insister sur de pareilles distinctions ; mais il me semble qu'on ne peut les maintenir comme formant des lignes de démarcation nettes et rigoureuses. Comme on l'a montré plus haut, les choses risibles ne nous affectent pas toutes d'une façon exactement semblable. Par exemple, une dose de malignité assaisonne la plupart du temps le rire qui accueille le spectacle d'une tromperie couronnée de succès; pourtant cela ne fait pas une différence fondamentale entre ce cas et celui où nous rions de quelque exemple frappant de disconvenance, par exemple dans quelque bonne « bêtise irlandaise» {Irish bull) . Dès que la note de la dérision commence à se faire entendre clairement, il va de soi qu'on ne peut plus parler d'un effet du risible pur et simple.

Les efforts qu'on a faits pour découvrir, en analysant nos perceptions du risible, un principe unique qui embrasse tous les cas, ont donc échoué. Nous trouvons en fin de compte que deux causes de rire restent entre nos mains-.

La manière la plus acceptable de ranger sous une même définition, malgré leur diversité, les qualités et les aspects risibles des choses, serait sans doute de dire qu'ils nous présentent tous quelque chose comme un défaut, une infidélité à quelque

1. Ilazlitt dt'linit le ridicule comme étant le plus haut degré du risible, ce qui est « un sujet propre à la satire )•, loc. cit.

2. Comparez Ribot. La PsycholoQie desseiitimenls, p. 144 (Paris, F. Alcan).

type régulateur tel que celui d'une loi, dune coutume, pourvu ' ' que cet écart soit assez faible pour être envisagé comme un objet inoffensif d'amusement. La plupart du temps, quand nous rions de ce qui est étrange par opposition à ce qui est accoutumé, de ce qui est déformé, de ce qui pèche contre les bonnes manières et les autres convenances de la vie sociale, des faiblesses d'intelligence et de caractère, des embarras et des mésaventures (en tant que la situation implique un manque de prévoyance), d'un sens insuffisant ou nul de la justesse et de l'à-propos, ou enfin d'autres objets risibles, notre rire peut incontestablement être regardé comme provoqué par quelque chose qui est en désaccord avec une exigence sociale, et qui cependant est assez peu important pour que nous ne nous sentions pas obligé à juger sévèrement la faute ou l'insuffisance.

Je suis convaincu qu'en envisageant de cette façon le risible on fait un pas indispensable dans la construction d'une théorie à ce sujet. 11 faut, ainsi que nous le verrons bientôt, suppléer à la méthode ordinaire qui traite le rire comme un problème psychologique abstrait, en mettant en vue sa fonction Sociale. Ce n'est pas à dire cependant que l'étude de cette fonction doive nous conduire droit à une théorie du plaisant. Gomme on l'a indiqué dans le précédent chapitre, il est facile d'exagérer la fonction sérieuse du rire ; et c'est un point qui sera éclairci dans les chapitres suivants.

Les effets du risible ne sauraient être tous présentés comme des moyens de correction ou d'amélioration sociale, et c'est ce que nous pouvons montrer dès à présent en considérant un autre point que nous allons aborder. Aucune analyse des qualités des choses ne nous permettra de rendre compte des effets de gaîté que ces qualités possèdent, quand môme nous resterions dans les limites de ce qui est généralement reconnu comme plaisant. C'est ce que des exemples ont fait comprendre dans le chapitre précédent, et quelques mots de plus suffiront pour rendre compte de la chose clairement.

J'ai essayé d'établir que quelques-uns tout au moins des spectacles qui éveillent notre rire, produisent cet effet en nous causant une satisfaction analogue à la joie de l'enfant en présence d'une nouveauté splendidement extravagante. Cela signifie J.\MEs Slllv. — Le Rire. 9

encore q\ie ces spectacles font appel à cette forme primitive du rire dont nous avons parlé plus haut, qui est provoquée par un soudain accroissement de joie. Notre gaîté à la vue du costume grotesque du clown et de ses mouvements drolatiques, tient du rire joyeux du sauvage à qui l'on montre quelque merveille mécanique venue d'Europe, du rire joyeux de l'enfant quand un rayon de soleil vient tout à coup envahir et illuminer le mur de sa nursery ^

Si nous considérons un peu plus attentivement les groupes d'objets risibles, nous verrons que d'autres éléments de ce rire primitif interviennent aussi dans l'effet que produit sur nous le plaisant. Le docteur Bain se trouve obligé de combler les lacunes du principe de Ilobbes en faisant bien remarquer que le spectacle de la dégradation peut nous pousser au rire, non seulement en excitant le sentiment du pouvoir ou de la supériorité (et c'est à cela que se bornait Hobbes), mais en nous délivrant soudainement d'un état de contrainte. Lorsque, à l'église, quelque incident trivial fait sortir un fidèle de son attitude recueillie, nous trouvons là l'exemple dune de ces diminutions dans la dignité d'une chose ou d'une situation qui nous récréent par un sentiment de soulagement-. Cette idée nous conduit beaucoup plus loin que ne pense l'auteur. La joie que nous éprouvons quand nous sommes délivrés d'une pression ou d'une contrainte vient renforcer, et je pense que nous le reconnaîtrons, d'autres mobiles mentaux, dans bien des cas de spectacle plaisant où l'on ne peut découvrir aucun abaissement. Voyez l'effet produit par une histoire plaisante, lorsque le narrateur sait tendre d'abord le ressort de la terreur jusqu' au point voulu pour nous donner ensuite la délicieuse impression de la détente précipitée du mécanisme mental, au moment où éclate le comique du dénouement. Ici notre rire trouve un vigoureux appui dans le joyeux soulagement qui succède à une tension nerveuse.

Dans d'autres cas, le soulagement se produit comme interruption d'une situation solennelle par l'introduction de quelque chose qui n'a aucun rapport avec elle et qui paraît frivole par le

1. M. Bergson entrevoit la part de la gaîté enfantine dans notre rire. op. cit., p. 69; mais il ne saisit pas toute 1 importance de ce facteur.

2. Voyez Les émotions et la volonté, • Les Émotions », chap. XIV, gg 38, 40.

contraste. Les rires étouffés qui circulent dans une église quand survient quelque petit contretemps '^ nous ont servi d'exemple. Il y a ici disparate ou disconvenance entre deux ordres d'idées, si vous voulez ; ou, ce qui me paraît plus juste, entre deux degrés différents d'intérêt. 11 faut en effet, et c'est le point essentiel, que l'interruption paraisse plaisante par un caractère marqué de frivolité, en suggérant énergiquement un point de vue où le respect ne tient aucune place.

Comme on l'a fait entendre plus haut, ces deux sources du rire, un flot soudain de joie et une détente après la contrainte, se tiennent de bien près. L'objet inattendu qui nous réjouit semble d'ordinaire apporter une sorte de soulagement. C'est ce qu'on peut affirmer avec certitude de tous les cas qui ont été précédés par un état conscient de dépression ou d'ennui. Le rire par lequel les enfants répondent aux efforts souvent un peu importuns que nous faisons pour les amuser, est peut-être un moyen d'échapper à une certaine tension qui tient à un état d'ennui, au sentiment d'isolement et de gêne que fait peser sur eux la pauvreté de leur ambiance du moment-.

On peut encore concevoir un autre moyen de rapprocher l'effet d'une joie soudaine et le soulagement qui suit une contrainte. On a soutenu que toutes les choses risibles agissent sur nous par un choc de surprise que suit un sentiment de soulagement. Leigh Hunt, par exemple, pense que quand nous rions d'une chose nous recevons un choc de surprise qui produit un arrêt de la respiration, arrêt proportionné à la vivacité de la surprise, et que noire rire vient nous soulager de cet arrêt ^. Cette théorie contient un principe physiologique solide et que nous avons déjà adopté, mais elle me paraît aller trop loin. Comme j'ai essayé de le montrer, un choc de surprise, dans le sens que nous donnons d'ordinaire à l'expression, n'est pas un antécédent invariable du rire par lequel nous répondons aux objets risibles. D'autre part on peut avancer avec quelque raison que, même dans les cas où ce choc bien marqué de l'inattendu fait défaut, il y a une tension rapide au moment où l'objet provoque

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