V^ ii and Humour, p
l'œil formé par certaines habitudes, et que le rire est l'expression du pardon accordé à cette provocation que l'on accepte comme un jeu inofTensif.
Afin de compléter notre analyse psychologique des tendances qui se combinent dans le plaisir que nous procurent les choses plaisantes, il nous faut jeter un coup d'œil rapide sur une autre variété du rire primitif, le rire du mépris. En en parlant au chapitre III, nous avons marqué la distinction entre ce rire et le plaisir du risible vraiment « objectif». Cependant on tomberait dans une erreur profonde si l'on ne reconnaissait pas qu'il y a entre ces deux sortes de rire une étroite parenté. Et d'abord, le rire du mépris, celui que nous adressons, par exemple, à un ennemi terrassé, ou à la personne que nous avons taquinée avec succès en lui jouant un bon tour, passe facilement à celui qui naît du risible proprement dit. C'est évidemment en partie un rire qui s'adresse à quelque chose. Ce n'est pas tout : en sa qualité de rire on peut présumer qu'il amène chez le vainqueur une attitude moins sérieuse que ne ferait par exemple un sarcasme ou une apostrophe injurieuse. Il s'adressera donc à quelque chose qui est dans la mine déconfite du vaincu et qui, probablement, serait reconnu par d'autres aussi comme propre à exciter le rire.
Autre chose encore : sans doute je maintiens que la théorie de Hobbes, telle qu'il la formule lui-même, pêche en insistant outre mesure sur cette espèce de gonflement dans la conscience du moi, qui amène chez le spectateur un sentiment de supériorité et de pouvoir : mais en même temps, il me paraît incontestable que tous les exemples du risible qui rentrent clairement dans la catégorie des dégradations modérées, nous donnent un sentiment d'élévation, quelque chose d'analogue à ce « triomphe soudain » dont parle Hobbes. Comme le D"" Bain nous le rappelle, la malveillance ou malignité a bien des déguisements, et l'un deux est assurément l'hilarité du rieur. Certainement la note de la malignité triomphante, de la « Schadenfreude », peut quelquefois s'entendre dune façon distincte dans le rireque provoquent la satire et les plaisanteries d'un genre brutal. Mais je soupçonne qu'elle se dissimule encore, comme un ennemi battu, très affaibli mais inexpugnable, dans la plupart de nos rires.
Un OU deux faits me semblent mener à celle conclusion, qu'un sentiment de supériorité est impliqué, sinon tacitement aflirmé, dans les formes de rire qui s'adressent nettement à une personne. Un de ces faits, et il est bien connu, c'est que tout ce qui ressemble à un sentiment d'infériorité vis-à-vis de la personne risible, ou même de respect pour elle, arrête le rire du spectateur. Mais d'autres faits me semblent plus concluants encore. Le premier, c'est que, si une personne se trouve ellemême enveloppée distinctement dans la mésaventure, la situation absurde, l'incident désagréable, quel qu'il soit, qui provoque le rire, elle ne rit plus ou rit sur un autre ton. Je vois le piéton, mon estimable confrère, perdre son chapeau à un coin de rue où le vent se tenait en embuscade : mon âme s'épanouit et exulte. Un moment après le même ennemi me rend à mon tour victime de la même plaisanterie : dans ce cas-là il est probable que mon rire s'arrêtera net pour faire place à une émotion très différente. Ou, si je suis assez cet « animal rieur » qu'est l'homme, pour conserver mon hilarité, mon rire aura changé. Tout triomphe, tout sentiment d'exaltation se sera évanoui; et le rire nouveau, qui s'adresse à moi en même temps qu'à un autre infortuné, sera empreint d'une certaine humiliation; il exprimera tout au plus une joie mitigée.
Le second fait est encore plus décisif. Si, quand nous rions des autres, ce rire n'implique aucune supériorité, comment se fait-il que chacun de nous ressente un déplaisir si obstiné à devenir lui-même l'objet des rires d'autrui ? Le plus aimable des hommes a déjà bien de la peine à supporter le rire des autres : pour y trouver un réel et vif plaisir, pour s'élever jusqu'à cette hauteur sublime, il faut être un héros, ou, diraient quelques autres, un poltron. Il y a des hommes de l>sprit le plus authentique et le plus incontestable, qui ne sont guère moins sensibles, qui sont aussi sensibles peut-être aux attaques d'un autre rieur que le plus solennel des imbéciles. Comment expliquer cela sans supposer que le rire qui s'adresse à une personne est instinctivement interprété comme une affirmation de la supériorité qu'on a sur elle?
Il semblerait donc raisonnable de penser, que si le rire, dans les cas ordinaires, implique la supériorité et s'il est interprété
13i ESSAI suit LE RIRE
en ce sens par celui qui en est l'objet, il est très propre à amener à sa suite chez le rieur le sentiment de cette supériorité. C'est là, selon moi, l'élément de vérité que contient la théorie de Hobbes.
Les considérations précédentes semblent montrer clairement que le domaine du risible n'est pas un territoire bien clos et nettement délimité, comme le supposent la plupart des théoriciens. Le plaisir que nous causent ses aspects divertissants se rattache au point même de les absorber, à des tendances que nous pouvons observer dans le rire des enfants et des adultes non civilisés. Et s'il en est ainsi, le fait semble nous obliger à remonter à ces tendances primitives, pour voir jusqu'où vont ces affinités, c'est-à-dire dans quelle mesure les effets du plaisant peuvent être attribués au jeu de ces tendances.
Une analyse des formes primitives du rire, de celles qu'il prenait avant d'être modifié par ses rapports avec des idées, a mis en lumière le fait qu'il est l'expression du plaisir, non pas cependant de toute sorte de plaisir, mais seulement de celui qui survient ou s'accroît soudainement, de ce que nous appelons allégresse. Cette analyse nous a montré de plus, que cette joie du rire est souvent, sinon toujours, déterminée par la détente soudaine d'une tension mentale. Elle peut donc être définie, par rapport à cette condition déterminante, comme un sentiment de soulagement au sortir d'une pression. Cela est également vrai, nous l'avons vu, et dans les situations graves où le rire nerveux est sujet à se produire ; et dans les situations moins sérieuses, comme celle des enfants qui s'échappent de la classe pour courir au jeu ; et dans celles qui le sont moins encore parce que la tension qui disparaît n'est que momentanée, dans celles dont le rire provoqué par le chatouillement est le meilleur exemple.
Or, il semble évident que nous trouvons dans toutes ces circonstances quelque chose d'analogue au jeu. L'alliance naturelle du rire avec la disposition au jeu a été déjà indiquée ^ Nous pouvons à présent faire un pas de plus et dire que ces jaillissements de joyeuse humeur qui, dans des natures