‹ Essai sur le rireChapitre 33 sur 112 · Op. cl./., p · texte numérisé non relu

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2. Preyer place le fait à la ûu du premier semestre, ce qui me semble bien tard.

Pour nous résumer, nous trouvons, dans les deux ou trois premiers mois, à la fois le rire et le sourire, comme expressions de plaisir répondant à des sensations internes de bien-être physique et à des perceptions externes qui excitent la joie. Nous trouvons de plus, dans la réaction rétlexe du rire amené par le chatouillement, rire observable vers la fin du second mois, le germe d'un sens de la plaisanterie ou du jeu joyeux : et la même indication est donnée par le rire qu'on excite en pinçant légèrement la joue à la fin du troisième mois.

Il est certain que ce n'est pas à Timitation que nous devons ces tendances : elles ne sont pas apprises. Ce qui le prouve, c'est le fait établi par Preyer, que les mouvements imitatifs ne se montrent chez l'enfant normal que beaucoup plus tard ; c'est aussi ce fait que, chez la jeune Laura Bridgman, à qui sa surdité et sa cécité ne permettaient pas de subir l'influence de l'imitation, ces expressions s'étaient développées. Par conséquent nous devons conclure que ce sont des tendances héréditaires.

Ici le psychologue pourrait arrêter ses recherches, si Darwin et d'autres n'avaient ouvert par la théorie de l'évolution des espèces une plus vaste perspective. Pouvons-nous, en parcourant cette perspective du regard, conjecturer comment ces mouvements instinctifs ont pu être acquis au cours de l'évolution animale? ^p<? u/'H«Sjî^

La première question qui se présente dans cette recherche est celle-ci : est-ce le sourire, est-ce le rire qui a été le premier à faire son apparition aucours du développement de la race? Les modes d'expression des animaux inférieurs à l'homme ne nous offrent pas ici de fil conducteur satisfaisant. Nous voyons les singes anthropoïdes effectuer une sorte de sourire grimaçant et en même temps émettre des sons analogues à notre rire. On peut cependant soutenir que ce prétendu rire ressemble bien moins au nôtre que cette grimace à notre sourire. En l'absence de meilleures preuves, le fait que le sourire apparaît le premier dans la vie de l'enfant doit, d'après une loi d'évolution bien connue, être regardé comme favorisant l'hypothèse que les ancêtres lointains de Thomme ont appris à sourire avant de pouvoir s'élever jusqu'à l'acquisition du rire. Cette supposi-

tion est encore appuyée par le fait que, chez l'individu, le rire, quand il se produit, annonce une forme plus élevée de Fétat de plaisir, c'est-à-dire le niveau de la perception, plus élevé que le niveau de la sensation interne exprimée par le premier sourire. Enfin on m'assure que, chez les idiots, le sourire persiste plus bas que le rire dans l'échelle de la dégénérescence. Le D"" F.-E. Beddard m'écrit : « Je me rappelle avoir vu un monstre humain par défaut (il lui manquait les lobes frontaux), dont le seul signe d'intelligence était de retrousser les lèvres quand il entendait de la musique ^ ».

On pense en général que l'expression de la peine, de la souffrance, de l'appréhension du danger, étant chez les animaux, pour la conservation de la famille et de la tribu, d'une nécessité beaucoup plus pressante que l'expression du plaisir ou du contentement, la première s'est développée longtemps avant la seconde. Conformément à cette opinion, nous pouvons comprendre pourquoi les ébauches du. sourire et du rire, que nous trouvons chez les animaux étroitement apparentés à l'homme, se sont développées d'une façon si imparfaite et n'existent qu'à l'état sporadique. ^'^cAhÀV^-^

En supposant que le sourire ait été des deux mouvements expressifs le premier à se manifester dans l'espèce humaine, pouvons-nous conjecturer comment il est arrivé à devenir l'expression commune et la mieux définie des états de plaisir? En examinant ce point nous pouvons nous appuyer plus directement sur les principes de Darwin.

Le fait que la partie essentielle du sourire est un mouvement de la bouche nous fait immédiatement supposer qu'il est en rapport avec la source primitive du plaisir chez l'homme comme chez l'animal : bien mieux, il semble que certains faits témoignent de l'existence d'une pareille relation. Un enfant à la mamelle, après s'être bien repu, continue, si je ne me trompe, à exécuter des mouvements analogues à ceux de la succion. Les premiers sourires peuvent s'être produits comme une modification spéciale de ces mouvements, qui s'est opérée alors qu'il y avait un sentiment particulièrement vif de contentement

1. Sur ce point de la priorité du sourire dans le processus de l'évolution voyez Th. Ribot, La Psychologie, des Senlunents, p. 340. (Paris, F. Alcan.)

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OU de bien-être organiques. Je crois en cuire qu"un enfant est porté à exécuter des mouvements de la bouche quand on lui montre de la nourriture. Je trouve une tendance analogue chez ce singe qui, lorsqu'on lui donnait à l'heure de ses repas quelque friandise de choix, relevaitlégèrement les coins de la bouche par un mouvement qui ressemblait à un « sourire naissant* ». Notre hypothèse trouve encore quelque appui dans le fait que, selon Preyer et quelques autres, les premiers sourires des enfants ont été remarqués pendant un état heureux de réplétion après un bon repas -.

Si nous supposons que le sourire, à son origine, ait été ainsi lié organiquement avec l'état de plaisir qui suit l'appétit rassasié, nous pouvons voir sans peine comment, en se généralisant, il a pu devenir le signe ordinaire du plaisir. Il est un principe avec lequel Darwin et Wundt nous ont familiarisés : c'est que les mouvements expressifs peuvent être transférés à des états de sentiment analogues à ceux dont ils étaient d"abord les manifestations. L'acte de se gratter la tête dans un état d'irritation mentale est un exemple bien connu de ce genre de transfert.

Il y a, je crois, des faits qui ne sont pas loin de vérifier la supposition d'un transfert des signes relatifs à l'acte de manger à des états de vive satisfaction et de plaisir en général. Les sauvages ont l'habitude d'exprimer un vif plaisir par des gestes, tel celui de se frotter le ventre, qui semblent indiquer qu'on a largement satisfait le premier des appétits. Le fait le plus probant en ce genre semble cependant nous être fourni par l'acte de ce babouin dont nous parle Darwin. Cet animal, quand il se réconciliait avec son gardien, qui l'avait d'abord mis en fureur, « agitait rapidement de haut en bas ses mâchoires et ses lèvres et paraissait montrer ainsi sa joie ». Darwin ajoute qu'une agitalion analogue des mâchoires peut s'observer chez l'homme qui rit de bon cœur, bien que chez nous les muscles de la poi-

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