‹ Essai sur le rireChapitre 35 sur 112 · Expression o^ Emotions, p · texte numérisé non relu

Expression o^ Emotions, p

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lemcnt sur les jeunes des singes anthropoïdes. Il nous parle d'un jeune chimpanzé qui, quand on le chatouillait quelque temps sous les aisselles, se roulait sur le dos en montrant toutes ses dents et en accompagnant sa grimace simiesque de mouvements défensifs, juste comme fait un enfant. Un jeune orang du Jardin Zoologique de Londres se comportait d'une manière tout à fait analogue. Dans d'autres espèces animales aussi, les jeunes individus se montrent dans une certaine mesure sensibles au chatouillement. Stanley Hall remarque qu'un chien rétracte les coins de sa gueule, et par là donne l'idée d'une sorte de sourire, si on le chatouille au-dessus des côtes ^

Nous pouvons maintenant arriver à la première apparition chez l'enfant des mouvements réflexes déterminés par le chatouillement. Comme on l'a indiqué plus haut, la réponse des mouvements défensifs apparaît très peu de temps après la naissance, tandis que le premier exemple de la réponse par le rire se produit dans le second mois ou dans la première moitié du troisième. Il est à remarquer que cette date est nettement postérieure à celle du premier rire de plaisir, quoiqu'elle ne soit pas éloignée de celle oii paraît pour la première fois avec netteté le rire de gaîté ou de jubilation.

La succession de ces faits confirme la théorie qui attribue au rire de l'enfant chatouillé un antécédent psychique distinct. "Voici, sur ce point, ce que m'écrit le D"" Robinson : « Jamais j« n'ai pu réussir à obtenir par le chatouillement le rire des enfants au-dessous de trois mois, à moins qu'on ne leur sourit et qu'on n attirât leur attention par quelque moyen analogue.-^' Ceci permet évidemment de conclure à l'influence d'actions mentales dès les premiers stages du rire provoqué par le chatouillement.

Quant aux dates oîi le chatouillement excite pour la première fois le rire dans telle ou telle partie du corps, différents observateurs ont obtenu des résultats différents. Preyer parle nettement du chatouillement de la plante des pieds comme provoquant le rire dans le second mois. Il ne dit pas s'il a fai.t l'essai sur d'autres régions du corps. Le D"" Léonard Hill m'ap-

1. Voyez l'article déjà cité sur « La Psychologie du Chatouillement, le Rire, etc., » p. 33.

prend qu'un de ses enfants répondit pour la première fois au chatouillement quand la titillation attaqua la paume de la main ou remonta le long du bras. La réponse au chatouillement du cou et de la plante des pieds vint plus tard.

Le fait ([ue le chatouillement produit son efTet précisément à la lin du second mois ou peu de temps après, prouve d'une façon assez concluante qu'il y a là un réflexe héréditaire ; et l'évolutionniste demande naturellement comment il s'explique, quelle en a été la signification dans la vie de nos ancêtres.

Le D"" Stanley Hall, reportant bien loin dans le passé ses spéculations sur l'évolution, émet l'idée que, dans le chatouillement, nous avons peut-être la couche la plus ancienne de notre vie psychique, qu'il est une survivance d'une manière d'être de nos ancêtres reculés dans la vie animale, pour qui il n'y avait pas d'autre sens que le toucher. 11 suppose que, chez eux, des contacts même légers et allant jusqu'au minimum du toucher, par exemple celui qu'amenaient les mouvements des petits parasites, étaient souvent accompagnés de réactions d'une énergie disproportionnée. Il n'explique pas comment le rire est né de ces réactions. Sans doute il les appelle des réactions de défense ; mais il ne suit pas son idée en donnant à entendre que les violentes secousses que le rire, quand il survint, imprima au corps, l'aidèrent à se débarrasser de ces ennemis minuscules. En réalité il ne semble pas que ce penseur ingénieux ait fait de l'explication du rire dû au chatouillement, en le distinguant des autres réactions, le sujet d'une recherche spéciale '.

Un elTort plus sérieux pour expliquer l'évolution du rire du chatouillement a été fait par le D"" Louis Robinson. 11 pense, lui aussi, aux vestiges héréditaires de l'action des parasites d'autrefois ; mais il paraît croire qu'ils rendent compte seulement des effets désagréables qui se produisent quand les orifices velus de la narine et de l'oreille sont chatouillés. Celte limitation nous frappe comme un peu arbitraire. La réaction du rire, provoquée par le D"" Ilill quand il faisait courir ses doigts en remontant sur le bras de l'enfant, nous donne certainement lieu

i. Voyez l'article déjà cité.

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de croire à un resle d'action réflexe, qui vient des âges où riiomme était tourmenté par les parasites ^

Quant à la réaction du rire, qu'il considère, nous 1 avons vu, comme demandant un mode distinct de stimulation, il émet l'idée que c'est une forme héréditaire de cette forme de joie commune parmi les jeunes animaux, qui consiste en un échange d'attaques et de défenses qui n'ont rien de violent ni de réel, en une sorte de combat simulé par manière de jeu.

A l'appui de cette théorie il insiste fortement sur le fait que la susceptibilité pour le chatouillement est commune aux jeunes individus de nombre d'espèces haut placées dans l'échelle de l'intelligence et qui comprennent non seulement les singes les plus élevés, mais le chien et le cheval. Il ajoute que, en général, il y a concomitance entre le degré d'enjouement d'un individu jeune et celui de sa sensibilité au chatouillement, quoique les agneaux et les chevaux, qui ne sontpas chatouilleux, soient, il le reconnaît, une exception embarrassante.

Si le chatouillement est un combat simulé par manière de jeu, nous pouvons nous attendre à ce qu'il imitera, comme d'autres genres de jeu, les formes d'une lutte sérieuse. Or nous savons que les premières attaques des hommes primitifs, autant que nous en pouvons juger par les mouvements d'un enfant irritable, se tirent en frappant avec les mains, en déchirant avec les ongles et en mordant. On peut dire que le chatouillement est une simulation très adoucie des coups de griffe. Le D'" Robinson nous dit que 10 p. 100 environ des enfants qu'il a examinés faisaient semblant de mordre quand on les chatouillait, exactement comme font les jeunes chiens. Le D'' llobinson fait un pas de plus et cherche à montrer que les régions de la surface du corps qui sont particulièrement chatouilleuses chez les enfants sont celles qui, dans une lutte sérieuse, seraient probablement attaquées. Dans presque toutes ces régions, dit-il, quelque détail organique important, par exemple une grosse artère, est voisin de la surface, et risquerait d'être atteint si la peau était traversée. Ce seraient donc des régions particulièrement vulnérables et, par conséquent, celles

1. Le D'' Roljinson estime qu'un autre elïet agréable du cliatouiilemeut peut être un éeiio liéréditaire des caresses des ancêtres de Itiomuie.

qui devraient élre clioisies pour être attaquées par les dents ou par les grilTes. 11 fait remarquer que la même relation existe chez les animaux qui s'attaquent les uns les autres de la même façon que les hommes. Les régions qui sont chez eux particulièrement chatouilleuses correspondent aussi, du moins à peu près, aux régions vulnérables. Bien plus, chez le chimpanzé et l'orang jeunes, ces régions chatouilleuses sont, à peu de chose près, les mêmes que chez l'enfant.

De tout cela il conclut que la sensibilité au chatouillement, étant liée à ces combats simulés qui tiennent une si grande place dans la vie de beaucoup de jeunes animaux, a son utilité. Le goût marqué pour le chatouillement, que témoignent les enfants et, à ce qu'il semble, quelques autres jeunes animaux, sert, en se combinant avec l'impulsion qui les porte à s'attaquer sans violence dans leurs jeux, à développer des moyens d'attaque et de défense qui sont dune grande valeur pour les exercer aux luttes de l'avenir.

Les applications de la théorie de l'évolution sont certainement intéressantes et pleines de promesses. Je crois qu'on pourrait pousser plus loin ce qui a été dit des parasites. Ae peut-on supposer que les attouchements légers des doigts de la mère ou de quelque autre membre de la famille ancestrale, pendant la chasse aux parasites faite sur la peau du jeune animal, ont, en s'associant avec les effets du soulagement produit par la capture des visiteurs importuns, développé un état de sensibilité agréable ? Comme nous l'avons vu, le rire du chatouillement a un antécédent mental distinct : il n'apparaît chez l'enfant que lorsque celui-ci commence à témoigner en riant le plaisir qu'il trouve à avoir les joues pincées légèrement, et à montrer par d'autres indices le germe du sens de la plaisanterie. Les attouchements légers, qui rappellent en même temps des hôtes désagréables et des doigts libérateurs, seraient exactement ce qu'il faut pour amener cette dissipation soudaine d'une appréhension momentanée, qu'indiquait notre analyse du facteur mental dans le chatouillement.

Quant à l'hypothèse du D' Robinson, reconnaissons-la volontiers comme un brillant exemple de construction hypothétique. Mais, ainsi que l'écrivain l'avoue lui-même franchement, les

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faits, surquelqiiespoints, nelaconfirment pas. Une objection très sérieuse est le fait que la planîe du pied et la paume de la main ne sont pas prises en considération par l'auteur, lorsqu'il essaie d'établir une correspondance entre les régions chatouilleuses de la surface et un degré élevé de vulnérabilité. Dans les enquêtes de Stanley Hall, c'est la plante du pied qui est désignée le plus fréquemment comme région chatouilleuse ; et, comme nous l'avons vu, c'est aussi là que le chatouillement a, pour la première fois, provoqué le rire dans le cas d'un enfant au moins ^

Autre objection et plus sérieuse à la théorie par laquelle le D'' Robinson explique le rire : on peut lui représenter que ces mouvements violents, en ébranlant fortement le corps et en amenant la fatigue beaucoup plus tôt qu'il ne faudrait, nuiraient certainement à cette pratique prolongée qui rendrait l'individu habile à l'attaque et à la défense, pratique à laquelle le D'" Robinson attache tant d'importance.

La supposition que le chatouillement est une variété de jeu développée par sélection naturelle chez les animaux combatifs est, à mon avis, extrêmement probable. Le jeu des animaux, comme celui des enfants, est, dans une large mesure, une forme d'activité sociale exigeant la présence d'un compagnon de jeu : il prend facilement, comme nous le savons, la forme d'attaques et de défenses oîi les animaux se poursuivent, se renversent, font mine de mordre, etc. Les attaques enjouées sont, comme nous l'avons vu, très proches parentes de la taquinerie ; bien mieux, la taquinerie peut être considérée comme étant simplement une imitation, par manière de jeu, de la première phase du combat, celle dudétl, de l'excitation à la lutte-. Il saute aux yeux que le chatouillement trouve naturellement sa place dans les formes les plus simples de jeu combatif qui ont le caractère dune taquinerie. De plus, ces formes de jeu social semblent toutes présenter d'une façon particulièrement claire l'utilité dont il a été parlé dans le chapitre précédent.

1. Stauley suppose aussi que les réRions les plus chatouilleuses, qui, ilaprès sou enquête, sont la plante du pied, la gorge, etc.. sont « les plus vulnérables ». Mais il n'explique pas ce qu'il entend ici par vulnéral)le, et certainement il n'emploie pas le mot dans le sens que lui donne I^obiuson.

-V Groos traite de la taquinerie chez les animaux sous ce titre : « Figliting IHays » (Jeux des animaux).

Maintenant cette idée va, je pense, nous aider à comprendre comment un rire éclatant et prolongé est venu s'ajouter au jeu combatif qui consiste à chatouiller et à être chatouillé. Pour que le jeu, le pur jeu inofifensif et joyeux, put sortir des attaques de la taquinerie, il était de la plus haute importance que son caractère de jeu fût bien compris. C'est dire que, tout d'abord, l'assaillant devait bien montrer qu'il ne projetait pas une attaque sérieuse, mais un semblant d'attaque pour jouer. Il fallait, en second lieu, que le parti attaqué se montrât prêt à prendre l'assaut en bonne part comme un divertissement. L'animal qui se trouvait en humeur déjouer et qui voulait proposer à un autre un combat amical, avait le plus grand intérêt à s'assurer qu'il trouverait des dispositions également enjouées chez celui à qui s'adressait son défi. On peut s'en convaincre en observant ce qui se passe lorsqu'un chien, qui veut étourdiment en obliger un autre à folâtrer avec lui, obtient pour réponse un grondement accompagné d'une exhibition de crocs fort peu amicale. Or, la nature pouvait-elle rien inventer de mieux que le rire comme signe de bonne humeur, de disposition à accepter l'attaque comme un simple amusement ? Sans doute le sourire donne en certaines circonstances d'assez bonnes indications ; cependant il est à croire que le sourire rudimentaire d'un ancêtre simiesque pouvait, comme cela arrive à nos propres sourires, induire les gens en erreur. Probablement, en de telles circonstances, un rire prétait moins à l'erreur qu'un sourire et, en tout cas, il avait beaucoup plus de chances pour ne pas échapper à l'attention.

Quand je dis que le rire qui accompagne chez les enfants le chatouillement et d'autres formes de jeu qui en sont très rapprochées, doit sa valeur à ce qu'il est un moyen admirable d'annoncer des dispositions enjouées et amicales, je ne prétends pas qu'il en soit le signe unique. Le D"" Robinson nous rap- ' pelle qu'un enfant chatouillé se roule sur le dos exactement comme un jeune chien. Le rire et le fait de se rouler ainsi semblent être deux façons, de même origine et de même signification, de montrer que l'attaque est acceptée comme un jeu. Chez les jeunes individus des autres espèces animales, par * exemple chez le jeune chien, le fait de se rouler sur le dos peut .

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suffire à lui seul pour indiquer des intentions amicales.

Il est assez probable que cette considération de l'utilité du rire pour assurer au provocateur enjoué que ses ouvertures seront reçues comme elles doivent Têtre, s'applique à l'évolution de tout rire qui entre dans les jeux en commun oîi l'on feint d'attaquer, d'effrayer, et en général dans ce que nous appelons les taquineries amicales. On s'est demandé si la taquinerie ne pourrait pas être le point de départ dans l'évolution du jeu ^ En adoptant cette idée, et en regardant le rire, sous sa forme élémentaire, comme un trait essentiel du jeu en commun, nous pouvons partir de cette considération d'utilité pour construire notre théorie de l'évolution du rire. On est d'ailleurs tenté de suivre cette marche par le fait, reconnu dans le langage commun, que le rire qui vient plus tard et qui est plus raffiné, est souvent analogue à celui que produit le chatouillement-.

Cependant, ainsi que nous l'avons vu, les indices les plus probants auxquels nous puissions arriver, nous amènent à la conclusion que cette forme simple du rire dans le jeu en commun fut précédée et engendrée par un genre de rire moins spécialisé, oelui qui indique un soudain accroissement de plaisir. Nous pouvons conjecturer que notre espèce, dans son évolution, arriva au rire provoqué par le chatouillement peu de temps après que cette réaction se fût éloignée de la forme primitive et non diflférenciée où elle était le signe général d'une excitation agréable, et commença à se spécialiser comme expression de la gaîté mentale et de quelque chose d'analogue à notre hilarité. Le fait, noté plus haut, que les enfants ne répondent pas au chatouillement par le rire s'ils ne sont dans un état mental agréable, semble confirmer l'hypothèse que le goût de l'amusement, qui est au fond du chatouillement et qui en fait peut-être le premier exemple bien net du jeu joyeux avec son élémentde faire-semblant (makebelieve), commençapar émerger petit à petit d'un sentiment plus général de contentement.

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