‹ Essai sur le rireChapitre 37 sur 112 · LE RIRE PENDANT LES TROIS PREMIÈRES ANNÉES J · texte numérisé non relu

LE RIRE PENDANT LES TROIS PREMIÈRES ANNÉES J

d'une façon permanente un caractère plaisant. Lorsqu'un enfant est arrivé à trouver comiques soit une figure dans un livre d'images, soit un son bizarre produit par sa bonne, il rira chaque fois qu'on les lui présentera ou qu'on lui en parlera, pourvu que son humeur du moment s'y prête. Nous voyons là, par un exemple remarquable, comment l'action du nouveau et de l'inattendu qui, ainsi que nous le reconnaissons tous, joue un grand rôle dans l'excitation du rire, peut être remplacée par celle d'une force contraire, l'habitude, qui paraît elle-même assurer la réaction joyeuse.

On peut ajouter que ce pouvoir de l'habitude, assez forte, une fois établie, pour diminuer l'importance du stage psychique initial et pour rendre la réaction automatique, nous montre une application fort satisfaisante de la théorie de Lange et de James. Le sentiment d'hilarité facile et prompte est en ce cas, dans une grande mesure, l'elTet mental réflexe des mouvements eux-mêmes, y compris l'ensemble de la commotion organique et déterminée.

En arrivant maintenant au développement de l'élément psychique du rire, nous pouvons, en guise d'introduction, rappeler certains principes qui doivent nous être utiles.

a) Disons d'abord que toute variété de réaction émotive excitée par un genre particulier de présentation paraît, en se répétant, subir des développements graduels qui lui donnent plus de plénitude et de complexité. Ainsi un sentiment d'attachement à une personne ou à un lieu, d'admiration et de prédilection pour une œuvre d'art, devient plus plein et plus profond, à mesure que s'établissent des rapports plus intimes. Les résonances obscures des impressions antérieurement éprouvées se fondent dans le sentiment et l'approfondissent; de nouveaux éléments viennent s'y adjoindre par une association qui l'enrichit et par un accroissement de réflexion. Cette complexité croissante afl'ecte à la fois le groupe des idées qui sont à la base de l'émotion et la vibration émotive qui s'y rattache étroitement '.

1. La nature du processus du développement émotif est plus amplement traitée, et les rapports entre ses ed'ets et ceux de l'actioa alfaibiissante de la répétition, sont indiqués dans mon ouvrage. The Human Minci., vol. Il, p. 15 et suiv.

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A première vue nous pourrions être disposés à penser que le sentiment de joie soudaine qui provoque une explosion de gaîté parait faire exception à cette loi. Puisqu'un élément de nouveauté, un sentiment de joyeux relâchement mental amené par un stimulant soudain mais inoffensif, pénètre tout notre rire, il semblerait qu'il n'y ait là de place pour aucun accroissement de profondeur et de complexité. Mais telle n'est pas la vérité. Le sentiment de gaîté de l'enfant à l'approche de la main qui le chatouille, semble gagner en volume et en intensité à mesure qu'on répète l'expérience. La saveur du plaisir qu'il prend à une folle et joyeuse partie avec sa bonne, ou, mieux encore, avec son père, de celui qu'il trouve à considérer les jeux amusants des petits chats, et ainsi de suite, devient de plus en plus riche à cause de la complexité croissante de la psychose qui est derrière le rire '.

b) En second lieu le développement d'une émotion est essentiellement une différenciation qui non seulement la transforme dans son ensemble, mais qui amène quantité de sous-variétés de sentiment distinctes les unes des autres. En d'autres termes, la réaction est provoquée par de nouveaux excitants et de nouveaux modes de stimulation, qui donnent naissance à des groupes mentaux quelque peu différents de ceux qu'amenaient les excitants primitifs. Ainsi, à mesure que se développe notre mentalité, des admirations constituées par un tissu plus riche d'idées et par une plus grande complexité du ton de sentiment, prennent la place des admirations simples qui les ont précédées et qui finissent par s'éteindre ou survivre seulement à l'état de processus rudimentaires.

Cet élargissement du champ des objets excitateurs et la ditTérenciation concomitante de l'état émotif, qu'enrichissent des nuances de plus en plus nombreuses, est le résultat du développement général de la mentalité. Il indique tout d'abord la différenciation croissante de l'expérience de l'enfant, c'està-dire de ses perceptions et de ses idées, aussi bien queledéve-

d. Naturellement laccroissement de volume peut être produit par une extension du facteur sensible dans fexpérience, extension due à une plus large diffusion de l'excitation corporelle qui, ainsi qu'on la déjà fait remarquer, est un des éléments de l'expansion du rire.

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loppement de ses processus de réflexion. Cest ainsi qu'une admiration dont le caractère a changé s'attache à de nouveaux genres d'objets, par exemple à des œuvres d'art, à des actions vertueuses, quand ce§ objets viennent à être perçus et à provoquer des réflexions, de manière à révéler ce qu'ils ont d'admirable.

Dans toutes les extensions de ce genre la réaction émotive reste, en ses éléments essentiels, un phénomène un et identique. Nous pouvons dire, si nous le voulons, que le mode d'expression a été « transféré » à une situation ou à une impression nouvelle par l'action d'une force qui a été appelée « l'analogie de sentiment » ^

Ce processus d'extension par analogie de situation et d'attitude intervient, nous pouvons le voir, dans le développement du rire. En admettant que le rire soit, dans sa forme primitive, l'expression dune élévation soudaine du ton de sentiment de notre conscience jusqu'au diapason de la joie, élévation qui implique tout au moins un sentiment appréciable de soulagement au sortir d'un état antérieur de tension ou d'ennui acca- > blant, nous pouvons voir comment la réaction est transportée, pour ainsi dire, aux attitudes mentales analogues qui se développent plus tard.

Prenons pour exemple un enfant qui, après être arrivé à une notion vague de la manière dont les choses se passent d'ordinaire, commence à rire quand elles s'écartent d'une façon bizarre de leur marche accoutumée. Ici la transition, nous le voyons clairement, est une sorte de transfert opéré grâce à l'identité de l'attitude mentale nouvelle et de celle qui amenait le rire d'un stage antérieur, celui qu'excitait, par exemple, la vue d'un hochet nouveau et amusant. De même lorsqu'un enfant mutin, chez qui s'est développée la notion de la règle, fait semblant, « pour voir », de désobéir, nous pouvons regarder cette manifestation nouvelle de l'esprit de gaîté comme dérivant naturellement d'une variété antérieure, celle oii l'enfant

1. Cette expression n'est employée d'ordinaire que lorsqu'un mode d'expression a passé à un sentiment nettement différent. Mais un processus essentiellement similaire a lieu, selon moi, dans les limites de développement d'une même émotion.

J\MEs Sui.i.y. — Le Rire. i-)

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faisait semblant de se sauver devant sa mère ou sa bonne.

Cependant nous avons ici quelque chose de plus qu'un simple transfert. De telles extensions impliquent toujours certaine complication et certain enrichissement de l'expérience joyeuse. Les formes postérieures de la gaîté mentale dépendent du développement de psychoses plus complexes à la fois du côté intellectuel et du côté émotionnel. Le premier amusement éprouvé à la vue du disparate, de l'inconséquent, suppose que le pouvoir de réflexion et d'analyse s'est élevé jusqu'à une perception plus ou moins nette des rapports. L'extension du domaine du risible dépend en grande partie de ce progrès intellectuel, d'une appréhension plus délicate et plus précise de l'objet présenté, qui est saisi maintenant dans ses parties, dans son ensemble et dans ses rapports avec d'autres objets. Quant à l'autre condition, c'est-à-dire au progrès de la vie émotionnelle, il suffît de remarquer que certaines formes du rire, qui se présentent dans les premières années de la vie, naissent directement d'un approfondissement de la conscience é-motionnelle dans son ensemble, par exemple, de l'éveil du « sentiment de la personnalité », et c'est ce que nous voyons dans le rire de succès ou de triomphe, ou au contraire de ces sentiments de tendresse et de sympathie qui se font jour dans les premières manifestations d'une gaîté bienveillante.

Ainsi, nous le voyons, ce trait du développement, la difTérenciation, qui multiplie les formes, est inséparablement lié à un autre trait, la complication. L'apparition graduelle d'un grand nombre de rires de tons différents, comme le rire qui exprime une exultation légèrement malveillante à la vue de la dignit('! abaissée, celui de la gaîté excitée par une inconséquence intellectuelle, celui d'un amusement compatissant en présence dune petite mésaventure, indique que le sentiment élémentaire de juie est modifié par ladjtjnction ou l'absorption de nouveaux éléments psychiques.

Je dois, pour qu'on ne se trompe pas sur ma pensée, faire en finissant une remarque. Parmi les différentes causes de complication qui interviennent dans cette différenciation de la psy- <:hose du rire, quelques-unes tendent à affaiblir la réaction. Ainsi, par exemple, quand la sympathie vient s'unir à l'envie

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