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LE RIRE PENDANT LES TROIS PREMIÈRES ANNÉES

de rire, l'accès de gaîlé tend à s'atténuer pour se réduire à quelque chose qui tient le milieu entre le sourire et le rire h; plus doux. En addition à cet effet restrictif d'éléments émotifs hétérogènes, nous trouvons celui de nouvelles attitudes d'effort. L'enfant ne tarde pas à reconnaître que son rire joyeux a souvent quelque chose de blessant, et le travail commence qui réprimera les écarts d'une gaîté trop folle '.

En nous aidant de ces considérations générales, nous pouvons maintenant suivre dans son cours le développement du rire pendant les trois premières années.

On peut faire observer d'abord que le sourire et le rire ne se différencient que graduellement pour exprimer des différences qualitatives d'attitude. Dans le cas de Ruth les deux expressions restèrent pendant quelque temps interéchangeables ; elles alternaient fréquemment dans le même accès de plaisir joyeux. Mais vers le cent vingt-neuvième jour on vit le sourire prendre une de ses fonctions spéciales, la fonction sociale de saluer des visages amis.

Quant au rire, nous avons trouvé qu'il commence de bonne heure à n'être plus le signe général d'un soudain accroissement de plaisir ou de bonne humeur, et qu'il se transforme en une sorte de jeu joyeux. Nous en avons vu des exemples dans celui qui répond de bonne heure au chatouillement, et un peu plus tard dans les formes principales du jeu accompagné de rire (par exemple dans le bo-peep).

On demandera peut-être par quel changement graduel le rire qui venait d"abord d'une joie soudaine devient le rire de jeu. En admettant, comme cela paraît certain, que le penchant au jeu est héréditaire, pouvons-nous indiquer quelque connection physiologique entre l'un et l'autre ?

La réponse à cette question a déjà été donnée en substance dans notre analyse générale des causes du rire. Un accroissement soudain dans la conscience du plaisir, quand elle envahit l'esprit et qu'elle y devient joie, par exemple le transport joyeux de l'enfant à la vue des hochets colorés qu'on agite devant lui,

1. L'application du principe d'arrêt aux changements qui se produisent dans les états émotionnels a été faite avec un succès remarquable par Tli. Ribot dans la Psychologie des sentiments, p. 200 et suiv.

transforme nécessairement l'attitude tendue et sérieuse qui précédait en une altitude souple et libre comme celle du jeu. L'esprit de 1 enfant n'est plus que joie en face de son hochet ; et le jeu est justement une autre façon d'opérer ce passage de l'attitude sérieuse à l'abandon de la joie. Et ce n'est pas tout : la disposition primitive au rire ressemble à la disposition au jeu, puisqu'elle trouve sa satisfaction dans la feinte, le « faire semblant «. L'objet de la joie, dépouillé de tout intérêt sérieux, devient un jouet, une simple image de la chose d'utilité pratique que l'enfant observait dans ses moments sérieux. L'accueil que lui font les sens peut être décrit en réalité comme unR sorte de jeu de ces mêmes sens. Ainsi la spécialisation du rire primitif, qui, d'abord expression de plaisir, devient le rire de la plaisanterie, semble être un des processus les plus simples dans tout le développement de l'émotion.

Nous pouvons maintenant tracer brièvement quelques phases du développement de ces deux formes primitives du rire.

En ce qui regarde le rire de plaisir et de gaîté, nous trouvons, d'après les observations soigneusement notées, des manifestalions émotionnelles de Ruth, qu'il se développe rapidement pendant et après le quatrième mois^ Dans ce mois, disent les notes, l'enfant était jetée dans un état de plaisir intense, qu'exprimaient ses sourires, ses mouvements, ses gazouillements, ses cris, par les figures et les voix qui jouaient, pour ainsi dire, avec elle tandis qu'elle était à table. Quand on servait c'était un nouveau monde de joie qui s'ouvrait pour elle, et si l'enfant avait pu parler, elle se serait sans doute écriée : « Oh ! que c'est amusant ! » Le grand changement qui s'opérait au retour dune figure et dune voix familières après une absence, n'était qu'une autre manière de la jeter dans un monde joyeux.

Vers la fin du cinquième mois le carnet mentionne à chaque instant « l'entrain » et la « joyeuse humeur » de l'enfant qui « riait gaîmenl quand on lui souriait ou qu'on lui parlait », et qui se montrait « excessivement gaie, souriant, gigotlant, bredouillant », et ainsi de suite. Celle jovialité croissante paraissait être le résultat d'un développement nouveau de la cons-

1. Les observations de Miss Shinn sont rnpportées dans la troisième et la quatrième partie de ses notes.

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