‹ Essai sur le rireChapitre 39 sur 112 · I.E niHE PENDANT LES TUOIS PUEMIEItES ANNEES · texte numérisé non relu

I.E niHE PENDANT LES TUOIS PUEMIEItES ANNEES

cience du plaisir, d'un pur « Lebenslust » (bonlieur de vivre). Sans doute elle avait sa source obscure dans le sentiment d'un bien-èlre général qui résultait de l'heureux fonctionnement de l'appareil digestif et des autres processus de la vie organique ; cependant elle avait aussi ses causes plus élevées dans le développement de la vie des sens et dans les progrès variés de l'activité musculaire. Le rire et les cris de joie étaient amenés, nous dit- on, non seulement par l'apparition soudaine de spectacles et de sons agréables, mais aussi par un usage nouveau des facultés physiques pour acquérir des notions et faire des expériences encore inconnues.

Cette gaité que Ruth éprouvait à prendre possession d'un monde nouveau pour elle, se manifestait dans la façon dont elle accueillait les figures amies. Le cent trente-troisième jour elle se mit à rire en voyant reparaître son grand-père après une absence. A l'âge de six mois environ l'enfant était arrivée, comme le fils de Preyer, à saluer d'un joyeux accueil les personnes de son entourage en leur adressant un signe amical de la tête, avec toutes les marques du plaisir le plus vif.

On voit quelquefois ces éclats de joie et de rire précédés par un état de sensibilité nettement désagréable. Pour Ruth, on nous dit que l'accès de belle humeur se produisit une ou deux fois dans des circonstances où elle venait « d'être instantanément soulagée d'un grand malaise général ». Une autre fois, le deux cent vingt-deuxième jour, comme elle s'était éveillée toute craintive, elle se mit à rire gaîment et parut grandement soulagée quand sa mère entra dans la chambre. J'ai d'autres faits prouvant que ce rire de joie débordante vient souvent, dans une certaine mesure, du soulagement qui succède à une contrainte. Ainsi un enfant d'un an et demi, qui avait une nouvelle bonne, cl qui, pendant quelques jours, restait très sérieux tant qu'il était avec elle, se montrait, durant la même période, « extrêmement gai », quand il était seul avec ses parents.

La joie de vivre s'accrut prodigieusement pour cette petite fille lorsque, vers la fin du septième mois, on la fit sortir en plein air et que, peu de temps après, on la laissa s'étendre sur une couverture et se rouler sur le gazon. Les caresses de la fraîcheur qui passe, les jeux du soleil et de l'ombre, l'immense palpitation de

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la vie dans les choses mouvantes et sonores, tout cela s'emparait d'elle et la faisait «rire et crier de plaisir ». On peut comparer à ces détails une note sur un garçon de neuf mois, qui, couché dans une corbeille à linge au milieu d'un jardin, par un beau jour d'été, levait les yeux vers les feuilles dansant dans la lumière du soleil, et « riait bruyamment de tout son cœur ».

Le développement des forces physiques dans ce même semestre apporta à notre petite Rulh beaucoup de rire et de joie. Tout mouvement nouveau, qu'il fût actif ou passif, la jetait dans une hilarité bruyante. Une grande personne, en la faisant chevaucher sur son pied, provoquait chez elle, à la fin du cinquième mois, les signes les plus manifestes d'un ravissement joyeux. Un mois plus tard, autre explosion de joie amenée par un nouveau jeu qui consistait à l'élever et à la balancer en l'air. De semblables manifestations de joie se produisaient quand elle exécutait des mouvements actifs nouveaux. Dans le compte rendu du milieu du neuvième mois, on nous la montre se livrant à une foule de mouvements divers, se laissant choir exprès sur le parquet ou le gazon, se remettant sur son séant, s'étendant par terre, se relevant sur les pieds et les mains, etc. ; et tous ces exercices lui causaient une «joie singulière )).

La gaîté occasionnée par ces essais de plus en plus hardis de mouvement est due en partie à leurs résultats inattendus. 11 paraît probable que les premiers efiforts heureux pour se traîner, pour grimper, et ainsi de suite, donnent lieu à de nouveaux groupes de sensations musculaires et autres, qui causent une surprise joyeuse. Les délicieuses surprises deviennent plus variées et frappent davantage quand les bras et les mains commencent à exercer leur activité. Par exemple, une petite fille de deux ans et trois mois, à qui il était arrivé, en jetant une balle au hasard, de la faire passer par-dessus sa tête, fut saisie d'un spasme d'hilarité. L'accès de gaîté est sujet à se produire aussi, plus tard, quand un enfant accomplit pour la première fois l'exploit moitié merveilleux, moitié amusant, de marcher, de courir et de sautera

1. Voyez les réminiscences des premières impressions de la course et du saut dans Pierre Loti, Roma}i d'un Enfant, H, p. 4 et suiv.

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