LE RIRE PENDANT LES TUOLS PREMIÈRES ANNÉES
Dans ces manifestations de plus en plus variées de gaîté et de joie nous pouvons découvrir les commencements des formes plus spéciales du rire. Ainsi, dans l'accès de joie qui suit un eflbrt heureux pour grimper, nous reconnaissons le germe de ce mode de réaction qui se produit souvent au moment d'une détente soudaine après qu'on vient d'atteindre son but. Soyons bien sûrs que, pour un enfant de neuf mois, l'efifort nécessaire pour se tenir debout est une épreuve très sérieuse et très fatigante, et concluons que le rire qui survient en ce cas est dû en grande partie à la détente momentanée qui suit cet efïbrt.
Mais de plus, ces expériences fournissent certainement les conditions favorables à la naissance de ce « triomphe soudain» qui accompagne un effort couronné de succès. Les « cris joyeux et les rires » de la petite Ruth (au bout de quarante-cinq semaines) quand elle vint à bout (exploit magnifique !) de gravir l'escalier, avaient, ainsi que le constate l'épithète de « triomphants » employée par sa tante, quelque chose de l'allégresse qui dilate les poumons de l'ascensionniste quand il vient d'escalader une cime. On nous dit encore que Ruth, dans son dixième mois, éclatait du même rire triomphant après être victorieusement sortie de quelque effort mental, par exemple après avoir montré du doigt, sans se tromper, la gravure qu'on lui demandait dindiquer.
Nous avons donc ici le rire d'un ton de sentiment joyeux compliqué par des éléments nouveaux. Ces éléments comprennent non seulement le sentiment délicieux du soulagement après un effort prolongé, mais une forme obscure de la conscience agréable d'un accroissement de pouvoir, et une extension de la personnalité. Dans la joie d'avoir réalisé un mouvement nou" veau, en chevauchant, par exemple, sur le pied d'une grande personne, nous voyons des traces d'une humeur plus distinctement enjouée. Nous pouvons suivre maintenant jusqu'au bout le développement de cette variété si riche, la gaîté du jeu.
Quand débordent les réservoirs d'activité musculaire remplis par la santé, cet épanchement commence de bonne heure à prendre, d'une façon qui ne permet pas de s'y tromper, les caractères de l'esprit de jeu. Les premiers efforts pour se traîner, accompagnés par des sons variés qui expriment le contentement
et la joie, sont certainement, ainsi que tout le monde le reconnaît, une espèce de jeu. A mesure qu'augmentent les forces organiques, apparaît une tendance manifeste à un jeu du genre bruyant. Gomme cejeualieu entre plusieurs individus, il amène un développement du sens social, et sa gaîté vient en partie d'un échange de sympathies réciproques. Nous trouvons un bon exemple de l'hilarité qui accompagne ce jeu bruyant dans les cris joyeux que poussait Ruth à son septième mois, alors qu'on la voiturait autour d'une chambre sur un tapis, divertissement qui amenait, on le pense bien, des pertes fréquentes d'équilibre et bon nombre de chocs un peu rudes. Ce qui tendrait à prouver que les chocs étaient un élément essentiel de son plaisir, c'est que, dans son dixième mois, elle aimait à se mettre debout en se tenant à une chaise, et alors à se laisser choir résolument de manière « à tomber assise avec un « poum », puis, après cet exploit, « elle regardait en l'air en riant avec une mine triomphante». Un autre jeu qui occasionnait des cahots excitants était fort de son goût au milieu du douzième mois. L'enfant, bien établie dans sa petite voiture, était lancée tantôt par la tante à la mère, et tantôt vice versa, chaque voyage se terminant par un cahot vigoureux qui la rendait toute joyeuse. Plus tard (à la fin du vingtième mois), elle riait de bon cœur d'être renversée à terre par son chien qui s'animait trop au jeu; enfin elle prenait un plaisir du même genre aux façons un peu rudes d'un garçon de neuf ans qui jouait avec elle.
Cette manière un peu violente de s'amuser, qui devait amener une certaine somme de désagréments, est intéressante en ce qu'elle montre comment le rire se joue sur les confins du sérieux. Cette petite fille paraît, du moins jusqu'à l'âge de trois ans, avoir montré pour la souËfrance une indilTérence curieuse. Pourtant elle avait sa part de la timidité commune aux enfants. On dirait donc que l'amusement qu'elle trouvait à ces jeux assez rudes, faisait disparaître en elle les impressions naissantes de l'appréhension, et que son rire, par conséquent, exprimait une sorte de mépris joyeux pour la peur. Il paraît, en effet, bien vraisemblable que cette réaction joyeuse contre un état de peur à demi développé, entrait pour une grande part dans le rire de cette enfant, rire que nous avions déjà vu succéder à un exer-
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cice assez risqué pour elle, qui consistait à grimper un escalier. On nous apprend que, comme d'autres enfants vigoureux, elle recherchait avec ardeur les expériences nouvelles, même alors qu'elle savait qu'il en résulterait pour elle quelque souffrance. Cette passion des nouvelles expériences semble l'avoir entraînée, en dépit de la peur naissante ; et ses cris et l'éclat de rire final annonçaient peut-être, en même temps que la joie d'un eflfort heureux, le sentiment du triomphe remporté sur la partie la plus faible d'elle-même. La disposition, que manifestaient ces expériences hardies, à convertir des situations qui pouvaient faire craindre quelque danger en un jeu un peu rude,, était une preuve singulière du solide fondement sur lequel reposait le mode dominant de gaîté de cette enfant.
Dans certains cas le jeu de Ruth prenait une forme qui indiquait clairement un triomphe remporté sur la peur. Ainsi, on nous dit que le quatre cent vingt-neuvième jour, on lui dit de chercher sa tante dans l'obscurité. Elle commença par rester immobile et silencieuse; puis, quand elle sentit des mains lui toucher la tête, elle éclata de rire et partit toute seule pour faire dans l'obscurité sa recherche. Plus lard, quand sa hardiesse se fut accrue, ce joyeux triomphe sur la peur se développa si bien que, dans le vingt-neuvième mois, elle jouait à l'ours avec son oncle, entrant dans une chambre toute noire avec sa main dans celle de sa tante, et goûtant « le plaisir d'une alarme sans réalité » ; puis quand l'oncle, avec un grognement formidable, s'élançait du coin noir oîi il était caché, « elle se mettait à rire, à pousser des cris et à se sauver, le tout en môme temps ». Si l'oncle allait un peu trop loin dans l'emploi du terrible, elle le grondait en lui disant : « Ne le faites plus ».
Il est évident que nous avons là un état d'âme complexe avec des phases alternantes. Le plaisir qui se manifeste en même temps par le rire, les cris et la fuite, indique certainement un ton de sentiment mixte. Le rire est la note d'une joie triomphante oii cependant, au moment même du triomphe, la crainte naissante laisse sa trace.
Dans cesjeux accompagnés de rire nous trouvons un élément bien net d'illusion volontaire : tout au fond- de l'esprit une ferme conviction qu'il n'y a rien à craindre, ni du choc qui se
prépare, ni de riiomme-ours qui se cache dans robscurité, permet à la petite fille de garder sa fermeté et fait de l'aventure un amusement. En même temps le jeu, en sa qualité d'attrape, semble impliquer au moins l'attente à demi formée de quelque chose et, probablement aussi, une surprise finale délicieuse quand on est assuré que ce qu'on attendait à demi n'était vraiment rien. Dans quelques formes de jeu d'attrape, cet élément d'attente finalement trompée se distingue plus facilement et devient la source bien reconnaissable de l'exultation joyeuse. Lorsque, par exemple, au onzième mois, Ruth, assise sur le parquet, tendait les bras pour être relevée, et que sa mère, au lieu de faire ce qu'attendait l'enfant, se baissait et l'embrassait, c'était un rire à toute volée qui n'en finissait plus. L'accroissement d'activité musculaire qui se déploie dans les ébats joyeux et pétulants conduit au développement de l'esprit de gaîté d'une autre façon encore. Un enfant vigoureux, fùt-il du sexe féminin, devient agressif et s'essaie, pour jouer, à divers genres d'attaque. Ainsi que nous l'avons vu, le chatouillement n'est qu'une forme entre beaucoup d'autres de la taquinerie, où celui qui est taquiné est supposé trouver son amusement aussi bien que celui qui le taquine. Si maintenant nous considérons l'enfant qui taquine, nous verrons qu'il commence de très bonne heure à exercer son propre pouvoir et la patience d'autrui. Une de ses premières facéties est de tirer les favoris. Ruth se donnait ce divertissement dès la première semaine de son cinquième mois. A la fin du sixième ce petit bourreau connaissait très bien son pouvoir : « elle ne cessait de tirer, avec des rires et des cris de triomphe, le nez, les oreilles et surtout la barbe et les cheveux de la personne qui la tenait ». Le petit C, au même âge, prenait plaisir à tirer les cheveux de sa sœur, et les cris qu'elle poussait n'avaient d'autre résultat que de le faire rire aux éclats. A mesure que l'intelligence se développe, il entre plus de ruse dans ces facéties. A l'âge de dix-sept mois, une autre petite fille, dont j'ai parlé ailleurs en la désignant par l'initiale M., demandait à son père, d'un air très impertinent, son a tic-tic »; et quand il se baissait pour lui donner sa montre, elle lui tirait la moustache de toutes ses forces « en étouflfant de rire ».
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Ce ne sont pas seulement les personnes, mais aussi les bêtes que les enfants taquinent ainsi. Rutli, âgée de seize mois, poursuivait le chat avec des éclats de rire. Un petit garçon à peu près du môme âge allait beaucoup plus loin : il prenait la houppe à poudrer sur la toilette oii elle était placée, marchait sans hésiter sur le chat Moses qui, sans défiance, était assis devant le, feu, et se mettait à le poudrer en accompagnant d'un ricanement bref chaque application nouvelle delà houppe.
Ne voyons pas dans ce rire l'expression d'une joie cruelle à la vue de la souflfrance'. Les actes malicieux de Ruth prenaient d'ordinaire des formes qui n'ofïraient même pas un semblant de cruauté. C'était uniquement par espièglerie que, dans son vingt- deuxième mois, quand sa grand-mère la soulevait entre ses bras pour lui souhaiter une bonne nuit, elle essayait d'empoigner ses lunettes et même son bonnet, en riant de tout son cœur. C'était à peu de chose près dans les mômes dispositions que l'autre petite fille. M., prenait plaisir, à l'âge de deux ans, à dénouer les cordons du tablier de sa bonne, et s'amusait à d'autres malices pareilles.
En de semblables cas il faut voir dans l'humeur rieuse une sorte de transport causé par la conscience de forces nouvelles, une exultation qui grandit à mesure que devient plus clair chez l'enfant le sentiment qu'il est capable de produire des effets frappants. Ruth, dans son onzième mois, après avoir soufflé vigoureusement dans un sifflet, promenait ses regards en riant sur sa tante et les autres personnes présentes. Certainement ici le rire était causé par le plaisir d'exercer un pouvoir nouveau. Ce sens du pouvoir implique une forme plus nette du sentiment de la personnalité. 11 se peut qu'un enfant sente très vivement grandir cette conscience du moi dans ces moments où il vient d'acquérir un pouvoir nouveau, comme il la sent grandir dans les moments de douleur intense. Ce rire fournit donc un bon exemple de ce « triomphe soudain » sur lequel llobbes insiste.
1. Parmi toutes ces facéties enfantines, voici celle qui m'a paru la plu* propre à faire supposer chez sou auteur quelque désir de faire du mal. La petite M..., âgée de deux ans, se tenait debout sur le pied de sa mère en disant : « Oh 1 mon pauvre orteil ! » Mais il parait bien probable (lue dans de pareils amusements l'idée de soutlrance ne peut être sérieusement présente à lesprit de l'enfant.
J"ai supposé que dans ce rire malin nous avons affaire à une forme de taquinerie enjouée. Le petit assaillant trouve du plaisir à son attaque et compte que nous en trouvons aussi. La complaisance des autres, alors même qu'ils apportent à ce jeu moins d'empressement, éloigne toute idée de désobéissance ou d'infraction à la règle delà part de l'enfant.
Toutefois les choses n'en restent pas d'ordinaire à ce point où la plaisanterie est parfaitement innocente. Les énergies croissantes de l'enfant, encouragées par l'indulgence qu'on lui témoigne dans ces jeux par trop vifs, l'entraîneront certainement bientôt à des actes d'une véritable turbulence. Ruth, par exemple, à l'âge de vingt et un mois environ, s'allongeait hardiment sur la table à la fin d'un repas, empoignait les salières, et s'échappait alors en riant pour courir de côté et d'autre. Vers le même temps environ, elle manifesta ce nouvel esprit de turbulence en lançant une assiette à travers la chambre et en commettant d'autres actes de mutinerie. Je crois que les petits garçons se livrent très volontiers à des amusements d'un genre violent dont ils n'ignorent pas le caractère désordonné. Un d'entre eux, âgé de deux ans et huit mois et demi, aimait fort à défier l'autorité en retirant les épingles à cheveux delà coififure de sa mère, en pataugeant dans les flaques d'eau du chemin à côté d'elle, et ainsi de suite; ce qui la jetait dans une grande perplexité tout en causant à l'enfant un plaisir manifeste.
Dans ces accès de gaîté turbulente nous voyons quelque chose de plus qu'une dépense de forces accumulées, plus qu'un débordement dejoyeuse vivacité : ils sont compliqués par un nouveau facteur, par une sorte de défi et de rébellion. Un enfant de deux ans a déjà eu l'occasion d'apprendre ce que c'est qu'une vraie désobéissance, et l'on peut dire qu'il s'est développé chez lui des idées simples d'ordre et de loi. Nous pouvons raisonnablement en inférer que, dans ces amusements turbulents, il n'ignore pas tout à fait qu'il brave la loi. La présence de ce nouveau facteur se reconnaît dans l'altération des sons même du rire. Chez Ruth, on nous dit qu'ils prenaient une certaine rudesse, et n'avaient plus leur intonation naturelle et joyeuse. Elle se reconnaît encore dans le caractère de la plaisanterie ; car, ainsi que l'observe Miss Shinn, Ruth « essaya mainte et
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mainte fois de voir jusqu'où elle pouvait aller sans danger dans ses espiègleries malignes ».
Cette conduite nous ofifre, je pense, un exemple assez frappant du rire dont s'accompagne l'attitude d'une personne qui rejette une contrainte habituelle. C'est chez les enfants ce qui correspond au rire des vauriens qui aiment à casser les vitres, aux amusements turbulents et grossiers de la multitude dans ces jours de lete où règne une joyeuse folie.
Assurément il peut y avoir bien des degrés dans ce défi à l'ordre jeté en connaissance de cause. La plupart du temps, dans ce que nous considérons chez un enfant comme une gaîté turbulente, cet élément du rire peut être faible et seulement à demi conscient; mais par moments il devient distinct et passe au premier plan. Ainsi chez Ruth, au onzième mois, ou vit paraître une expression spéciale de défi lorsqu'elle désobéissait : c'était une petite grimace comique, avec un froncement du nez, qui accompagnait le rire. Le petit C, dès le début de sa troisième année, faisait entendre un rire bref et moqueur quand on lui défendait quelque chose, par exemple de frapper le chien qu'il avait pour camarade. Il gardait ensuite le silence et riait d'une sorte de rire dédaigneux. Quelquefois, dans ses moments d'indocilité, il allait jusqu'à frapper un membre de sa famille et à rire ensuite. Son rire prenait parfois un ton frappant de dérision.
Dans cette note de défi belliqueux nous trouvons un trait de parenté avec le rire « claironnant )) du vainqueur. Cependant on peut se demander si un enfant si jeune peut prendre l'attitude mentale d'une moquerie méprisante. Freyer nous dit qu'il n'a jamais observé le rire du mépris dans les quatre premières années'.
Quand la conscience qu'il sort de la règle devient chez l'enfant plus distincte dans ces petites révoltes et commence à le gêner, le rire devient moins bruyant et exprime davantage un enjouement atïecté. L'enfant apprend à se contenter d'une feinte de rébellion, d'une turbulence apparente. Ruth, le
1. Op. cit., [}. 1!)G. J"ai entendu dire qu'on l'avait rencontré chez une fillette Je trois ans et demi. Ce point aurait certainement besoin d'èire déterminé i ar dis observations plus précises.
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deux cent trente-sixième jour, riait tandis qu'elle faisait semblant de désobéir en arrachant avec ses dents des pétales de ileurs, et, le quatre cent cinquante-cinquième jour, en se fourrant des boutons dans la bouche. Le petit C, à peu près au même âge, avait sa façon à lui de faire de la désobéissance un jeu. Un jour que, dans son dix-septième mois, sa mère lui ordonnait de rendre une image dont il s'était emparé indûment, il s'avança vers elle et fit mine de lui tendre son butin, puis tout à coup il retira les mains avec de grands éclats de rire.
Un état d'esprit plus compliqué se montre quand cette affectation de désobéissance accompagnée de rire prend -un air « fripon ». Nous avons alors, non seulement un élément de léger malaise, mais aussi un élément de conscience de soimême ; et tous deux, en se réunissant, donnent un caractère distinct à l'ensemble de l'attitude mentale et à son expression.
Cet embarras causé par la conscience de soi-même ou la timidité devant l'examen sévère d'autrui, paraît, comme nous le savons, quelque temps après les formes de crainte plus simples. Chez Ruth, ces sentiments paraissent s'être manifestés le cent vingt-troisième jour par une attitude distinctement « friponne )). Son grand-père lui ayant adressé la parole pendant le dîner, elle détourna la tête autant qu'elle put. Le cent quarante et unième jour, tandis que sa bonne la tenait dans ses bras, elle sourit à son grand-père et à d'autres personnes, puis courba la tète bien bas. Celte expression de timidité friponne ressemblait davantage à une explosion nerveuse dans le onzième mois, un jour qu'on plaça la petite fille sur ses pieds dans un coin oîi tout le monde la regardait, et qu'elle se mit à rire ; elle riait de même lorsque, dans son treizième mois, elle se Foulait à terre pour montrer ses petits talents. Ce rire, où l'on sentait qu'elle était un peu embarrassée de sa personne, ne se confondait pas, nous dit-on, avec l'e.'cpression du contentement de soi-même.
Cet élément d'embarras timide prend une grande importance lorsque l'enfant s'amuse à chercher jusqu'où il peut s'émanciper. Chez le petit garçon C, dont on vient de parler, il se montrait dans l'expression malicieuse des yeux levés en l'air.
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comme dans son rire bref et à demi nerveux, lorsqu'il se trouvait en face de Tautorité et qu'il se disposait à jouer à la désobéissance. Un rire fripon plus complet se présente souvent au cours d'un jeu un peu risqué, comme quand un enfant d'un an et demi se désigne lui-même, alors qu'on lui demande de montrer du doigt une autre personnel En pareil cas le rire paraît chercher à écarter un risque possible. Quand la timidité masque davantage l'envie de jouer, et que l'expression ne dépasse pas l'ébauche d'un sourire, l'espièglerie d'un enfant prend facilement un air de parenté avec l'humour des grandes personnes.
Un exposé complet de la façon dont le rire se développe dans ces premières années pour devenir un élément des jeux de l'enfance, serait d'une grande valeur. Il nous aiderait en particulier à voir comment cette réaction en arrive à se coordonner d'une manière déterminée avec le sens de la feinte enjouée et l'état d'esprit où l'on rejette les contraintes fatigantes de la réalité. La gaîté bruyante des enfants quand ils lâchent la bride à leur imagination atteste le poids de ce fardeau et le ravissement qu'on éprouve à s'en décharger pour un moment..
Quand nous cherchons les premières traces du rire de jeu et de défi, l'influence du rire des autres ne nous trouble guère. Sans doute même ici cette influence agit. Bien souvent les parents et la bonne riront des espiègleries hardies de l'enfant, et ce rire réagira sur celui de l'enfant lui-même. De même dans le rire de jeu, auquel d'autres personnes prennent part d'ordinaire, on retrouve celte action du rire des gens plus âgés. Mais en somme les manifestations sont spontanées, et c'est tout au plus si elles sont renforcées par leur liaison sympathique avec celles d'autrui.
11 en est tout autrement quand nous venons à considérer les premières occasions oîi l'enfant s'égaie et rit en présence d'objets plaisants. L'influence d'autrui complique alors le phénomène d'une manière beaucoup plus sérieuse. Reconnaître un
1. Preyer observa pour la première fois le rire fripon à la Qn de la seconde année {op. cit., p. 190). Il ne delinil pas son expression « Schehuisches Laclien ».
objet comme plaisant, c'est y découvrir jusqu'à un certain point une qualité qui agit sur les autres aussi Lien que sur nous-mème. Il faut donc ici prendre quelques précautions quand on veut noter les premiers exemples bien nets de la perception de celte qualité. Avant que le langage vienne fournir à l'individu qui rit le moyen d'expliquer ce qui se passe en lui, nous ne pouvons pas affirmer avec certitude qu'un enfant, par cela seul qu'il rit en présence d'un objet, reconnaît que cet objet a quelque chose d'objectivement plaisant. Comme nous l'avons vu, un tel rire peut s'expliquer complètement par la supposition que l'objet a sur la sensibilité de l'enfant un efTet exhilarant ou réjouissant. D'autre part, lorsque l'enfant est capable de parler, nous nous trouvons en face de la difficulté, déjà indiquée, qui vient de ce que les déclarations d'un enfant sont sujettes à être influencées par le fait que les personnes de son entourage rient de certaines choses et les déclarent risibles. Cependant, ici encore, la spontanéité de l'enfant et la manière dont il laisse voir les causes de sa gaîté, peuvent nous permettre de surmonter la difficulté.
L'étude que nous avons faite des conditions de la perception donne lieu de croire qu'il ne faut pas s'attendre à ce que la bizarrerie des choses excite de très bonne heure un véritable plaisir. Et ceci tout d'abord par cette raison que le nouveau, surtout s'il est étrange, fût-il de nature à provoquer un rire joyeux, peut aisément amener d'autres attitudes mentales propres à arrêter le rire. Un enfant, dans la première année de sa vie et peut-être plus tard, est facilement troublé, sinon alarmé, à l'aspect d'objets nouveaux, de sorte qu'il ne sent pas ce qu'ils ont de réjouissant ; ou, s'il le sent, des signes de crainte peuvent accompagner son rire. Ruth, à son deux cent cinquante-quatrième jour, devant un petit chat que son père lui apporta pour le lui montrer, passa par « toutes les gradations qui vont du rire et de la joie à la peur. » En second lieu (et ceci est plus important), le fait de reconnaître un objet comme plaisant suppose que l'expérience a déjà fait son œuvre en organisant un sentiment rudimentaire de ce qui est habituel. Et ceci implique encore un certain développement de la conscience sociale et d'une idée de l'ordre commun des choses.
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Or tout cela exige un certain temps. On ne peut raisonnablement chercher une véritable perception du risible par l'enfant que quoique temps après qu'on a vu paraître chez lui l'imitation du rire d'autrui et des gestes du jeu. Cette imitation fut observée pour la première fois chez le petit C..., dans son neuvième mois. On ne peut guère l'attendre non plus avant que l'enfant ait commencé à comprendre assez le langage des autres pour remarquer comment ils s'accordent à désigner et à dépeindre certains objets comme drôles ou plaisants : or il ne commence à le comprendre que dans la seconde moitié de l'année. Aussi je n'oserais dire qu'il reconnaisse clairement un objet risible comme tel avant le troisième quart de l'année. On allait donc, selon moi, un peu vite lorsqu'on disait d'un enfant de cinq mois, qui riait toujours immodérément lorsqu'un médecin à la mine très joviale, le vrai portrait de Santa Claus, lui faisait une visite, qu'il manifestait le sens de l'humour'.
Une fois que l'idée des objets ordinaires du rire commence à devenir claire chez lui, l'enfant est capable, bien entendu, de développer des perceptions du plaisant qui lui sont personnelles; et c'est ce qu'il fait certainement assez vite. La fraîcheur de ses impressions, l'absence des effets de l'habitude, qui, dans un âge plus avancé, ôtent aux perceptions leur vivacité, font de lui un excellent explorateur dans les domaines si vastes et si mal connus de Sa Majesté le Rire.
Parmi les objets sensibles qui éveillent les premiers le rire de l'enfant, citons les sons nouveaux et singuliers de divers genres ; car ils se prêtent fort bien à l'étude des transitions par lesquelles l'enfant passe du simple cri de joie à l'hilarité avec laquelle il accueille un peu plus tard tout ce qu'il trouve « drôle ». De bonne heure dans la seconde moitié de la première année, un enfant bien portant commencera à ne plus se laisser alarmer par les sons inconnus et à trouver de l'amusement dans ce qu'ils ont de nouveau et de bizarre. Au|deux cent vingt-deuxième jour environ la brave petite Ruth pouvait rire, non seulement d'un bruit singulier, comme celui que produi-
1. Voj-ez Miss Hogan, Stud]/ of a Child., p. 18. Pour les enfants anglais c'est Santa Claus (sans doute altération de saint Nicolas) qui leur apporte ;i Noël, s'ils sont sages, friandises et jouets.
James Sii.i.v. — Le Rire. 1,'î
sait sa tanle en frottant contre ses dents une tasse de métal, mais encore des sons du piano. Le fils de Preyer, vers la fin de sa première année, avait l'habitude de fire des sons nouveaux et peu ordinaires, par exemple des notes du piano, d'un gargouillement dans la gorge ou du bruit qu'on faisait pour se la nettoyer, et même du tonnerre.
Les articulations singulières paraissent, à cet âge, particulièrement propres à provoquer le rire. Dès le cent quarante-neuvième jour, Ruth riait de nouveaux sons inventés par sa tante, comme « Pali ! Pah ! » Les sons gutturaux hétéroclites semblent avoir surtout provoqué son hilarité.
Quand les mots et leurs formes les plus communes ont commencé à devenir familiers, ceux qui sont nouveaux et d'une sonorité peu ordinaire, les noms en particulier, sont souvent salués par un éclat de rire. La petite M..., à l'âge d'un an et neuf mois, fut très frappée de l'exclamation « good gracions ! » (bonté divine \) que sa mère fit entendre en s'apercevant que l'eau filtrait à travers un plafond : l'enfant la répétait, quelquefois, uniquement pour s'amuser, « en riant aux éclats ». A l'âge de deux ans et sept mois, elle se mit à rire en entendant pour la première fois le mot « Periwinkle » (pervenche).
Dans ces cas et dans ceux du même genre oîi l'hilarité est excitée par des sons, nous trouvons en germe, bien avant la fin des neuf premiers mois, le sentiment de l'étrangeté et de la drôlerie. Le développement précoce de ce sens du plaisant dans les sons est favorisé par le pouvoir qu'ils ont pour frapper la conscience de l'enfant. Ils ont, d'ailleurs, pour ses jeunes oreilles, une physionomie très caractéristique qui s'efface probablement à mesure que l'individu se développe, et qu'il les écoute, non plus pour leurs qualités propres, mais uniquement comme signes représentatifs des choses qui nous intéressent. On peut décrire comme il suit le processus psychique impliqué dans la transition. Les sons, tandis que parleur soudaineté inattendue ils sont propres à surprendre le moi hors de ses gardes et à produire une sorte de choc nerveux, sont aussi de tous les excitants sensibles le plus propre à faire naître la joie. Le moi vibrant soudainement d'une énergique commotion joveuse, tel est le fait fondamental. Et la rudesse du choc ne
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détruit pascGt efîet, quand l'organe du sens s'est développé et fortifié. Au contraire, elle y ajoute quelque chose sous la forme d'un rebondissement agréable après un moment d'inquiétude naissante^ Leriredel'enfanten enlendantlespremierssonsdepiano, qui ont souvent effrayé les enfants et d'autres jeunes animaux^ est en partie un cri de victoire. Nous trouvons ici encore dans la joie un élément de « triomphe soudain », alors que le nouveau moi qui se développe a vaguement conscience de sa supériorité sur le moi demi alarmé^et frémissant du moment d'avant.
Il est évident que la manière dont le risible sera accueilli variera beaucoup selon la condition psycho-physique de l'enfant. Le même enfant qui rit aujourd'hui d'un son nouveau sera demain alarmé, s'il est d'une humeur différente, par une surprise de l'oreille absolument identique.
Mais il y a quelque chose de plus dans ce rire. L'attaque soudaine et légèrement troublante de l'oreille par des sons nouveaux prend facilement pour la conscience de l'enfant l'aspect d'une sorte de jeu. Rappelons-nous seulement les rimes de la « Nursery », dont parle Miss Shinn : si elles excitent la gaîté à coup sur, c'est par un choc tout à fait inattendu qui se produit aux derniers mots; et ce jeu ressemble de près à celui où l'enfant, dans sa petite voiture, était lancé d'une personne à l'autre, chaque voyage finissant par un bon coup sec. Le plaisant de ces rimes réside dans le choc, qui n'est cependant qu'à moite inattendu. C'est ce choc même qui est l'âme du jeu badin, puisqu'il arrive à la fin d'une série de sons tranquilles et réguliers. Est-ce que les sons nouveaux, les intonations gutturales et le reste, ne peuvent pas affecter l'enfant de la même manière et comme une sorte de jeudésordonné? Pour l'oreille d'un enfant, très sensible aux qualités intrinsèques du son, tout cela peut contenir à un haut degré ce qui exprime la disposition au jeu. Et ce que je dis ne s'applique pas seulement à des exclamations comme « Pah ! Pah ! » qui sont clairement reconnues comme un jeu, mais à beaucoup d'autres que la bonne ou la mère font en tendre lorsqu'elles veulent divertir l'enfant. Peut-être ces gargouillements qui excitaient la gaîté du petit garçon de Preyer, lui faisaient eux-mêmes l'effet d'un rire.
i. Cf. et' qui a été dit au chap. v, p. 131, à propos de la théorie de Leigh Hunt.
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Cette tendance à regarder certains sons comme une sorte de jeu semble nous fournir un anneau de la chaîne psychique dans le développement du goût pour l'étrange et l'extraordinaire. Nous avons vu comment la tendance au jeu cherche à se satisfaire quand la contrainte de la règle est trop à charge. Je suppose que cette joie que font naître le bizarre et l'e.vtraordinaire vient de cette inclination à un jeu désordonné où Ton enfreint la loi. Un enfant est sujet à se sentir accablé par les règles de bienséance qui lui sont imposées. Les règles condamnent une quantité effrayante de bruits comme « vilains w : et la prohibition tend à orienter l'instinct du jeu dans la direction même des sons interdits. Les enfants ont d'ailleurs une façon à eux de projeter leurs impressions et leurs inclinations dans les choses que nous appelons inanimées. X'est-il pas dès lors tout naturel qu'ils voient dans ces bruits violents, qui se produisent avec si peu de cérémonie, une sorte de jeu qui rejette bien loin l'ordre et la règle?
Dans le domaine du monde visible il est rare que les objets se présentent avec assez de soudaineté pour produire un choc ou une secousse. Cependant il y a, même dans cet ordre de choses, une large place pour l'action de l'inattemiu sur la sensibilité de l'enfant. Les premiers excitants visuels du rire : la figure soudainement découverte dans le jeu du « bo-peep ». le retour inattendu d'un visage familier après un certain temps d'absence, la transformation instantanée des traits bien connus lorsque la mère fait une grimace, montrent avec quelle promptitude ce qui est nouveau et surprenant en ce genre peut agir dans l'enfance sur les muscles du rire.
Ici encore nous pouvons voir comment l'hilarité excitée par le nouveau et l'insolite sort de la gaîtédu jeu. Les déformations volontaires du visage maternel provoquent le rire quand, ayant cessé d'alarmer, elles sont prises comme une plaisanterie '. Selon certain observateur, ces grimaces deviennent un divertissement habituel vers la fin de la seconde année-. L'accueil joyeux fait par le bébé à son image vue dans un
i. Certainement ce fut de très bonne heure que Ruth commença à rire en voyant les grimaces de sa mère. :!. Hopan. op. cit., p. 71.
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miroir, qui se produisit chez Ruth au deux cent vingt et unième jour (huitième mois), et chez le fils de Preyer à la fin du neuvième, n'est-il pas comme une bienvenue adressée à un compagnon de jeu nouvellement découvert? Peut-être ce petit garçon d'un an et demi, que j'ai déjà cité, quand il riait en voyant une balle de ping-pong rebondir, ou un rideau à ressort monter et descendre avec rapidité, montrait-il qu'il trouvait là quelque chose d'analogue à un jeu.
Cette coopération de l'inclination aujeu dans la perception du risible que les objets risibles contiennent, se manifeste encore plus clairement dans l'effet des actions et des postures. La promptitude avec laquelle l'œil de la gaîté saisit tout ce qui ressemble à un jeu turbulent, se voit dans le rire qu'excitait chez cet enfant dont j'ai déjà parlé la vue des gambades d'un cheval ou d'un autre animal. Ruth, à son quatre cent quarante et unième jour, s'amusa beaucoup des gambades joyeuses d'un chien. Ce qui excite surtout la gaîté, ce sont des mouvements rapides et d'apparence folâtre chez de graves personnages dont le maintien est d'ordinaire plein de dignité. La petite M..., à liige de dix-huit mois, poussa de bruyants éclats de rire en voyant son père qui courait pour attraper le train tandis que son mouchoir flottait derrière lui hors de sa poche. Cette soudaine révélation de la disposition aujeu, les enfants peuvent la devoir à certaines postures et à certaines manifestations expressives. Les lois redoutables des convenances ne tardent pas à donner un air de licence enjouée à certaines postures, et particulièrement à celle d'une personne étendue de tout son long. Le petit C..., âgé de vingt mois, riait de bon cœur en voyant sa sœur étendue dehors par terre. Les grimaces, la moue et les choses de ce genre, deviennent plaisantes justement parce qu'on sent qu'elles sont contraires aux convenances : ce sont des choses qu'un fait seulement dans un moment de désordre, que ce soit par jeu ou autrement. Il est bien possible que ce qui paraît comique aux yeux de l'enfant dans les formes des animaux, ainsi le cou démesuré de la girafe, lui semble tel en éveillant l'idée d'actions comiques et malséantes, comme si Ton essayait par exemple de s'allonger le cou ainsi qu'Alice in Wonderland.
Cette façon joyeuse de reconnaître l'irrégularité dans la con-
duite des autres nous montre sous la première forme le sens du risible perçu non seulement dans une violation de la règle mais aussi comme perte de dignité. C'est ce que nous reconnaissons dans des cas comme celui du petit garçon riant à la vue de sa sœur étendue à terre, surtout quand nous apprenons que le même enfant, à l'âge de vingt-six mois, exprima un grand mépris en voyant un Japonais allongé sur le gazon dans le parc de Heath. L'enfant, qui allait s'y promener chaque jour, semblait fort disposé à y faire observer rigoureusement son propre code des bienséances. Peut-être devons-nous expliquer aussi par ce sentiment d'une dignité compromise l'attitude du même enfant quand, à l'âge de vingt-huit mois, il s'égaya fort de voir son père aplatir un vieux chapeau. Le rire, compliqué maintenant par un nouvel élément de supériorité consciente d'ellemême, dut prendre un accent de triomphe, bien que nous n'ayons plus l'oreille assez fine pour distinguer avec sûreté ce changement de ton. Ce n'est pas tout; peut-être le rire qui se produit fréquemment chez les enfants dans leur seconde année, quand ils voient du désordre dans la coiffure ou les vêtements des autres et surtout de leurs supérieurs, implique-t-il chez eux la perception d'une sorte de dérogation.
Le rire produit par la nouveauté dans les objets du monde visible laisse assurément distinguer des tons de gaîté assez variés. A mesure que les formes de perception plus élevées commencent à se développer, le rire de joie, qui a paru le premier, peut persister et se combiner avec des formes postérieures plus spéciales. La gaîté bruyante témoignée par Rutli dans son trentième mois quand on lui mit une nouvelle paire de mitaines, était surtout un transport de joie, bien qu'il s'y mêlât probablement un sentiment vague de la bizarrerie du fait. D'autre part, quand la petite M..., à l'âge de vingt et un mois, éclatait de rire en voyant une poupée qui avait perdu ses bras, ce rire indiquait chez elle, on peut le présumer, avec le sentiment d'une bizarrerie absurde dans cette forme mutilée, cette impression obscure et pourtant vivement ressentie, que les convenances du monde des poupées étaient foulées aux pieds.
On peut dire que d'autres formes du développement de ce rire primitif provoqué par les spectacles amusants ont leur origine
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dans le divertissement du jeu avec ses feintes ou petites comédies. Le fils de M'^ Ilogan, à l'âge de deux ans et deux mois, riait des efforts prodigieux que sa bonne paraissait faire pour lui mettre ses souliers, lesquels souliers, au lieu de chausser docilement ses petits pieds, s'échappaient comme des fous pour reprendre leur liberté. Ce rire était provoqué par la drôlerie de la chose, et probablement aussi par la pensée que tout ce que faisait la bonne était un jeu. Cependant on y pouvait trouver aussi, je pense, le sentiment naissant de l'absurdité de cet avortement d'un grand effort. En effet l'enfant, vers le même temps, riait aussi quand la bonne, non plus pour jouer cette fois, essayait en sautant de suspendre un vêtement à un clou placé un peu trop haut pour elle. Peut-être, après tout, ne regardait-il cet exercice que comme la continuation du jeu. Cependant il paraît raisonnable de supposer qu'une des sources de ce courant de joie était la perception de l'aspect amusant d'un échec, d'un effort qui manquait son but et naboutissait à rien.
J'ai été surpris, je l'avoue, de voir avec quelle précocité certains enfants paraissent rendre hommage à la correction dans les manières. On dit que la petite M..., n'ayant pas plus de quatorze mois, se mit à rire d'un petit garçon qui, debout près de sa voiture d'enfant, lui demandait un baiser. Elle avait l'air, quelque absurde que cela paraisse, de comprendre la situation ; et le baiser, nous dit-on, se faisait attendre. Le rire était-il dû simplement à un accès de timidité nerveuse; ou indiquait-il le sentiment obscur d'un manque de savoir-vivre de la part du jeune galant? Il faut être bien prudent quand on veut dégager le sens de ces réactions expressives. Un petit garçon de dix-huit mois éclata de rire en voyant sa culotte glisser sur ses pieds. Mais cette gaîté ne pouvait venir que d'un sentiment du comique que présentait un accident aussi insolite ; peut-être aussi l'amusement des témoins y était-il pour quelque chose. On ne peut, bien entendu, éprouver à cet âge un véritable sentiment de honte ; et cependant l'éducation avait pu déjà faire sentir à Tenfant combien il est inconvenant et choquant de nous délivrer mal à propos des vêtements qui nous gênent.
Le rire des enfants, dans les trois premières années, nous
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indique assez clairement comment apparait chez eux un sentiment sommaire de ce qui est plaisamment disparate dans le costume et la conduite. Leurs yeux sont très attentifs et pénétrants pour tout ce qui a rapport à la correction des vêtements. Ruth qui, dans son treizième mois, s'était si fort égayée de ses mitaines neuves, ne s'égaya pas moins, à peu près à la même date, de voir son chapeau rose sur la tête de sa tante. Dans ce cas, on voit très bien que la chose avait aux yeux de l'enfant le caractère d'un jeu. Il paraît assez certain, en sfTet, que cette forme déjà élevée de la perception du risible est amenée par l'idée de jeu. Les enfants, lorsqu'ils jouent, ne se contentent pas de rejeter les règles du décorum et de faire des choses déplacées ; ils mettent de côté toutes les idées de convenance, et se lancent dans une foule d'actions et de paroles décousues et contradictoires. L'attitude de jeu, dans sa liberté qui ne connaît pas de loi, tend à l'inconséquence. De là vient la facilite avec laquelle l'enfant interprète de telles inconséquences comme un jeu.
Il en est de même lorsqu'un enfant lit des histoires comiques sur ce que font les bêtes et les gens. Il peut, à certains moments, prendre assez au sérieux les fables et d'autres récits imaginaires ; mais si son esprit est tourné à l'amusement, il appréciera vivement dans les livres de la nursery la conduite follement décousue de leurs héros. La petite M..., à l'âge de deux ans sept mois, riait follement en entendant un passage d'une histoire où il était question de petits chats qui disaient : « Garçon, cette viande de chat est coriace « ; elle demandait, tout en riant : « Avez-Aous jamais vu des bêtes si drôles ? »
A côté de ce sentiment naissant du comique que présente le spectacle de l'incohérent, nous trouvons la première manifestation, très rudimentaire, d un genre d'amusement apparenté de très près au précédent, celui qui vient de l'absurde. Los enfants ne connaissent, dit-on, aucune mesure du probable ni du possible ; ils acceptent de confiance, sans discussion, les imaginations les plus fantasques. Cependant l'expérience commence pendant les trois premières années son œuvre d'éducation, et dr temps en temps on peut reconnaître chez eux à certains indices qu'ils sentent ce qui est d'une invraisemblance éclatante. Un
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petit garçon d'un an et demi environ, dont nous avons déjà parlé, se mit à rire quand sa tante lui demanda ce que disaient les vagues, qu'il observait gravement. Le petit G..., âgé de vingt-deux mois, eut un véritable accès de gaîté à l'idée de s'envoler en l'air. Quelqu'un lui avait dit qu'il volerait comme un oiseau; et s'emparant de l'idée, il ajouta : « sœur voler air )>, « dada voler air ». Cette dernière idée d'un cheval ailé charmait surtout ce bébé, qu'on ne pouvait encore soupçonner de connaître la mythologie grecque.
Enfin nous pouvons dire quelques mots de la première apparition du goût pour les jeux de mots et pour l'esprit du geore le plus léger. Ce goût naît, cela est évident au premier coup d'oeil, de l'élément du jeu, du plaisir de faire semblant. Les plaisanteries verbales, ces jeux un peu risqués où l'on s'essaie à faire des mots un usage incorrect, et ainsi de suite, sont une manifestation habituelle du besoin de gaîté qu'éprouve lenfance. Le fils de M'*^ Hogan avait vingt mois quand la fantaisie lui prit de donner aux choses des noms qui ne leur appartenaient pas, de dire, par exemple, un couteau au lieu d'une fourchette. Ruth fît la même chose vers la fin de sa troisième année. Beaucoup d'enfants paraissent, vers la fin de cette période, prendre aux jeux de mots un plaisir extraordinaire. Les enfants satisfont encore à peu de frais leur penchant à la gaîté en racontant des choses fausses, non pas sérieusement, mais « pour rire », comme ils disent. Ruth eut à la fin de sa troisième année cette manie d'inventer des menteries pour se divertir. Un enfant hasarde souvent cette sorte de jeu verbal quand on l'appelle pour une leçon de morale ^.
Le môme penchant malicieux à tâler les autorités mène à une sorte de jeu où se montre un certain esprit de répartie. Ce joyeux échange intellectuel d'attaques et de ripostes, qui, dans la vie de l'adulte, égaie si souvent la gravité des situations, naît assez naturellement chez les enfants de leur dépendance même à l'égard des grandes personnes. Leurs tentatives enjouées de
i . Ici nous siip[iriinons un jeu de mots enfantins f|u'on pourrait se risquer à traduire ainsi : Un enfant entend dire à sa mère ([u'eile vient d'aller voir M"'° P'ouchette; il lui demande si elle n'a pas vu aussi M"'° Cou teau.(iV.c/w //'«(/.)
2. Voyez mes Etudes sur l'Enfance (Trad. franc., Paris, F. Alcan).
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désobéissance sont souvent accompagnées de jolis exercices d'escrime verbale dont le piquant cause, tout au moins à celui qui livre le combat, un vif plaisir. Cette dialectique divertissante peut même s'élever assez haut en administrant quelque correction sérieuse. Une bonne disait sottement à une petite fille de deux ans et trois mois que, si elle tirait la langue, elle aurait des taches sur la figure. L'enfant, après l'avoir écoutée gravement, se tourna vers elle et, mettant le doigt sur un bouton que la bonne avait au menton, demanda, avec le plus gai des sourires, « comment Lizzie (c'était la bonne), avait attrapé tache là ».
Peut-être en avons-nous dit assez, dans cet examen si rapide du rire des enfants, pour montrer que, pendant les trois premières années, les principales formes de la gaîté des adultes sont toutes esquissées. L'humour même, qui semblerait exiger la maturité du sentfment et de la réflexion, commence pendant celte période à s'annoncer modestement. Le jeune G... dans son vingt et unième mois, avait trouvé moyen de tordre si bien son cheval en caoutchouc que la tête de l'animal était prise entre les jambes et la queue. Il commença par rire très fort, puis s'attendrit en disant d'un ton de compassion : « pauvre dada w; et il oscilla ainsi d'une attitude émotive à l'autre.
Cette apparition de deux sentiments distincts quoique réunis est, cela va sans dire, une chose très dilîérente de ce sentiment d'une nature très complexe que nous appelons « humour ». Miss Shinn nous dit que chez Ruth, à la première période de gaîte enfantine en a succédé une autre d'esprit sérieux et pratique, oîi l'humour ne trouve pas de place. Peut-être viendra-t-il plus tard. En tout cas nous devons reconnaître dans ce rire des premières années quelque chose qui est bien loin de l'humour des adultes : c'est un fond primitif de pure gaîté qui n'est compliqué ni de réflexion ni de tristesse. Jai atteint mon but si l'on a pu distinguer dans ce rire des indications légères et rudimentaires des lignes principales de diflFérenciation que le rire humain suivra dans son développement.