CHAPITRE VIII
Dans le dernier chapitre nous avons jeté un coup d'oeil sur les formes primitives du rire humain tel qu'on le trouve chez les enfants. Nous pouvons maintenant, pour être complet, étudier rapidement la gaîté dans l'enfance de la race, autant du moins qu'elle se rétléchit dans le rire de ces tribus sauvages que l'homme civilisé a pu observer directement.
Nous devons nous attendre à trouver des deux côtés des traits similaires : spontanéité, absence de réflexion, entière simplicité. En même temps, et nous devons aussi nous y attendre, le rire des sauvages nous mettra plus directement en contact avec les conditions sociales qui contribuent à déterminer les directions que prendra la gaîté. L'étude des sauvages est l'étude d une âme collective, c'est-à-dire celle d'une forme typique d'idées, de sentiments et de tendances psychiques répandus dans lensemble d'une communauté. Ses formes de gaîté, ainsi que ses manifestations émotives plus sérieuses, ont été observées comme traits communs aux membres de la société constituée par la tribu.
Disons d'abord un mot sur les sources où nous puisons nos informations. Tout le monde sait que l'homme civilisé est aux prises avec les plus grandes difficultés quand il essaie d'entrer en contact avec l'àme du sauvage. Naturellement ces difficultés augmentent quand il s'agit d'étudier une émotion qui d'ordinaire se manifeste avec une franchise et une rapidité instinctives tant que le milieu lui assure la liberté, mais qui tend à se dissimuler dès qu'un élément étranger apparaît pour introduire un sentiment de gène. La présence d'étrangers aussi complètement en dehors de la vie des sauvages que le sont les mission-
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naires ou les fonctionnaires des nations civilisées, doit, à ce qu'il me semble, tenir chez eux en échec l'impulsion du rire. Peut-être aussi l'étranger qui visite une tribu sauvage lui fournit-il, et parfois tout à fait à son insu, dans son aspect, son costume, sa manière d'être, une foule de sujets de rire que neutralise le sentiment de ce qu'on doit à un hôte.
Que l'envie de rire soit en pareil cas contenue et cachée, ce n'est pas là une simple supposition, mais un fait que les voyageurs attestent nettement. Le sauvage étranger à toute discipline montre quelquefois un empire sur lui-même comparable à celui dont fait preuve un Français bien élevé lorsque, dans une rue de Paris, un jeune Anglais lui adresse bravement la parole dans une langue qu'il prend naïvement pour celle du pays. L'anecdote suivante nous en fournit un exemple. Une assemblée publique était réunie dans un village d'Afrique. Un Anglais qui se trouvait là monta sur un de ces troncs d'arbres abattus qui servent de bancs dans les villages indigènes. L'arbre roula et l'Anglais ht une lourde chute. Personne ne sourcilla et l'assemblée entière demeura aussi grave que si l'incident avait fait partie du programme. Un observateur mal instruit aurait pu conclure inconsidérément que la tribu manquait du « sens de l'humour ». Le narrateur de l'incident, qui savait mieux à quoi s'en tenir, nous cite le fait comme une preuve frappante d'empire sur soi-même. Selon le même écrivain les sauvages Africains permettent à un Européen de les traiter comme des enfants; mais c( ils s'amusent à ses dépens quand il est parti, et même en sa présence, s'ils savent qu'il ne comprend pas leur langue » ^
Ces considérations nous préparent à comprendre comment on a quelquefois pris les sauvages pour des êtres sans vivacité, qui ne savent pas rire. C'est une idée qu'on rencontre souvent chez ceux qui ne les ont pas visités, et que nous trouvons exprimée dans un passage dune des histoires de Peacock. Dans Crolchet Castle M. Mac Queedy soutient cette thèse que le rire est « une action involontaire développée chez l'homme par le progrès de la civilisation », et ajoute « que le sauvage ne rit jamais »-.