Ling Roth, Abofifjines of'Tasmania (2« édit.), p
été victimes de cette fausse alarme la firent payer plus tard aux mystificateurs. Ils réussirent à les épouvanter en imitant si bien le rugissement du lion que les autres s'enfuirent jusque dans le camp en poussant des cris de terreur. Dans d'autres cas la plaisanterie sert à venger quelque grief sérieux et peut même être dirigée contre un supérieur européen. Miss Kingsley raconte que quelques-unes de ses « dames » africaines en voulaient à l'employé d'une compagnie de commerce, qu^i avait essayé de les séparer pendant qu'elles plantaient du manioc, pour les empêcher de bavarder. Elles se vengèrent plaisamment en enterrant leur tyran sous une petite meule de foin et en criant : « Sortez de là, homme blanc ! Moi femme mariée respectable! » et ainsi de suite. Elle donne un autre exemple de la disposition de ces dames à se venger en riant. Un jeune officier noir avait été grossier avec elles; elles l'en punirent par une plaisanterie un peu forte, en le jetant dans « le liquide boueux qui passe pour de l'eau « '.
En rapport étroit avec ces taquineries nous trouvons l'habitude de railler les défauts physiques en les contrefaisant et en inventant des sobriquets. Ces sortes d'attaques plaisantes semblent être dirigées le plus souvent contre les étrangers; mais on cite des cas où un membre de la tribu a été discrètement contrefait en son absence. Il paraît probable, bien que je n'aie pas trouvé le fait rapporté expressément, que souvent le divertissement que ces hommes simples tirent de leurs causeries nocturnes égayées par le rire, consiste en des attaques taquines contre les imperfections ou particularités physiques de certains membres de la tribu; mais pourtant, de ce que nous verrons plus loin, on devrait inférer qu'un rire général à l'adresse d'un étranger est le trait le plus habituel de ces divertissements pris en commun.
Dans toutes ces gaîtés taquines il est facile de voir beaucoup de cas qui nous frappent comme des marques de cruauté ou du moins d'insensibilité.* Il est trop naturel que l'hilarité des peuples qui sont aux degrés les plus bas de l'échelle de la civilisation prenne de temps en temps cet aspect. On dit, par exemple,
1. Tiré d'un article sur Les femmes de l'Ouest-Afrique, publié par le « Dailj' Telegraph ».
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qu'ils rient aux éclats des efforts désespérés d'un homme qui se noie ^ En somme, cependant, la gaîté de ces peuplades, quand elle ne prend pas pour cible un membre de la même tribu, est rude sans doute et souvent très grossière; mais elle ne paraît pas si brutale qu'on pourrait s'y attendre.
Nous comprendrons que les sauvages fassent une si large dépense de gaîté dans ces plaisanteries en action, taquineries, moqueries, tours joués aux membres de la même tribu, si nous réfléchissons que le rire est un fait social et qu'il contribue pour une grande part, comme nous le verrons bientôt, au jeu régulier et facile, sinon à la conservation même de l'organisme social.
Pour voir quelle est la significatian de ces taquineries joyeuses, il nous faut considérer de quelle façon elles sont reçues. Et tout d'abord, ce qui n'est pas douteux, c'est que les sauvages, de leur nature, n'aiment pas du tout qu'on rie d'eux. Il serait bien étrange qu'il en fût autrement, puisque les singes au-dessous deux, et au-dessus d'eux les hommes civilisés, manifestent la même aversion. C'est un fait qui paraît avoir été remarqué tout particulièrement chez certaines races. Les Weddas de Ceylan, qui, nous lavons vu, n'ont pas frappé tous leurs visiteurs par leur amour pour le rire, témoignent, quand des plaisanteries sont dirigées contre eux, un déplaisir marqué. On nous dit qu'ils sont très vexés (gereizt) quand on rit d'eux (ausgelacht). On nous rapporte qu'un de ces hommes qui. pendant une danse, se voyait ainsi traité par un Européen, décocha une flèche contre le rieur -. Même chez nous, de pauvres barbons puniraient bien aussi rudement, je le sais, les sarcasmes de jeunes étourdis : et l'on a vu un jeune homme même lancer une pierre à un railleur qui allait trop loin. Le mécontentement excité par l'attention moqueuse dont on est l'objet, se remarque aussi chez d'autres sauvages. Un écrivain
i. C'est ce que déclare le professeur Bain dans son Eiif/lisli Coiupu.silioii and Rhetorici). 237. Il ui'a été impossible de vériller cette assertion ; mais M. Ling Roth m'assure qu'elle est probablement e.vacte. 11 dit (juil se souvient d'avoir lu dernièrement un récit où des Chinois se divertissaient dun spectacle semblable: un d'entre eux mit bien son bateau à l'eau, mais uniquement pour sauver un chapeau.