‹ Essai sur le rireChapitre 49 sur 112 · Sarasin. Forschiinr/en anf Cei/lcui. p. .i-iT · texte numérisé non relu

Sarasin. Forschiinr/en anf Cei/lcui. p. .i-iT

LE ItlME DES SAUVAGES 2i:i

nous rapporte que les membres de certaine tribu, quand ils sont assis autour du feu, s'amusent à taquiner les femmes jusqu'à les mettre en colère, ce qui excite toujours une grande gaîté. La taquinerie, ajoute-t-on, est rude d'ailleurs et peu décente ^ D'autres exemples d'une pareille aversion pour ces douches de bruyante raillerie nous sont fournis par les curieuses épreuves des Groenlandais, dont nous parlerons bientôt.

D'autre part de nombreux témoignages nous montrent que les jeux taquins, avec leurs rudes plaisanteries, sont généralement pris en bonne part. Le jeune homme qui supportait la farce piquante de la feuille de pandanus peut se comparer sans désavantage à ce policeman de Londres qui se plaignait à cet égard récemment aux juges des attentions délicates qu'avait eues pour lui une beauté de l'East End en chatouillant d'une plume légère certaine partie de son visage officiel. On nous assure quelquefois que les plaisanteries sont reçues avec bonne humeur tant qu'on voit qu'elles sont faites de même. Il en est ainsi en Afrique chez les Hottentots et chez les Cafres, d'après des autorités déjà citées -. On nous dit des Taïtiens que les plaisanteries faites à leurs dépens ne sont jamais prises en mauvaise part ^.

Il est évident que dans les formes rudes de gaîté que nous venons de décrire, il y a beaucoup de place pour un certain sentiment de supériorité et de mépris. J'ai peur que tel n'ait été l'avis des femmes qui étaient en butte à la grossière taquinerie des hommes. Chez les sauvages, comme chez les enfants, nous pouvons supposer que ces provocations enjouées ne restent pas toujours dans de justes limites, et que de temps à autre elles se laissent pénétrer par l'élément brutal de 1 humaine nature. Nous n'en serons pas surpris si nous nous rappelons combien de fois il arrive à ce que nous appelons humour chez les hommes civilisés de devoir à ce même élément une partie de son piquant.

Cette attitude de supériorité et de mépris semble, comme on

1. Sproat, Scen.es (Oïd Sludies of Savage Life (1S58), p. 51. i. Wood, op. cit., I, p. 261, et Shooter, op. cit., p. 233. 3. TurnbuU, op. cit., p. 372.

pouvait s'y attendre, se manifester plus clairement dans les plaisanteries qui s'adressent à d'autres qu'aux membres de la tribu, et particulièrement dans le rire général qu'excitent dans une tribu les membres des tribus rivales et peut-être hostiles. On nous dit que dans certains cas il tient de la moquerie et de la dérision. Parmi les sauvages et dans les sociétés primitives, écrit une autorité, quand le chef siégeait dans sa grande salle au milieu de ses guerriers, on s'amusait à tourner en ridicule ennemis et adversaires, à rire de leurs faiblesses, à plaisanter sur leurs défauts, à leur donner des sobriquets, et ainsi de suite ^. Le sauvage, qui en cela ressemble encore à l'enfant, est sujet à la vanité ; il croit volontiers que ses façons de faire l'emportent de beaucoup sur celles des autres hommes. Par suite il rira, avec un certain mépris au fond du cœur, des efforts maladroits d'un homme d'une autre tribu pour tuer, par exemple, une tortue ; il donnera un sobriquet à l'homme blanc ; il contrefera avec un talent d'imitation admirable quelques-unes de ses manies, par exemple celle qu'il a d'ouvrir des routes et de faire des échanges.

Un des caractères de cette jovialité des sauvages est si souvent indiqué par les voyageurs que je ne puis le passer sous silence. Nous avons vu que la taquinerie qui s'adresse aux femmes prend fréquemment une forme indécente. On ne cesse de nous répéter que les facéties des sauvages ont ordinairement quelque chose de bas et d'immoral. Plus la plaisanterie est grossière, nous dit un observateur, et plus elle est goûtée par les naturels de la Côte d'Or-. Les plaisanteries des insulaires du Pacifique sont, nous dit-on encore, basses, immorales et dégoûtantes ^.

Peut-être n'est-il pas permis à l'Européen de savoir ce que la gaîté du sauvage a de pire en ce genre. Toutefois il ne faut pas prendre trop au sérieux cette grossièreté. Pour la simplicité de ces peuples primitifs, peu entravés par les lois de la décence telles que les connaissent les peuples civilisés, il est possible qu'il n'y ait ici aucune idée de prendre plaisir à l'immoraliti'

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