‹ Essai sur le rireChapitre 50 sur 112 · Ellis, op. cit., I. p · texte numérisé non relu

Ellis, op. cit., I. p

reconnue comme telle. Leur rire peut fort bien signifier que pour eux il n'y a rien de malséant à parler sans déguisement des choses que nous voulons tenir cachées; qu'ils sont à peine arrivés au degré de culture où la convention commence à flétrir comme obscènes certaines allusions. C'est à peu près ainsi que, même chez nous, les jeunes enfants rient souvent d'entendre désigner ouvertement par leur nom les choses qu'on ne doit pas nommer. La plupart du temps ce n'est guère pour eux qu'une petite bravade où ils font par vanité une chose insolite qu'ils commencent à croire défendue ; et pourtant ils ont souvent en même temps le sentiment de l'humiliation infligée par un tel langage à la personne mise en jeu '.

Nous pouvons aborder maintenant ces formes du rire des sauvages qui impliquent une façon plus désintéressée de considérer les choses, et un sens rudimentaire de ce qu'elles ont de plaisant. Le plaisir qu'ils prennent à envisager sous ses aspects comiques le monde qui les entoure tient certainement une grande place dans leur existence. On est en droit de supposer qu'ils trouvent là une source d'amusement i»ien plus abondante pour eux que pour la plupart de nos jeunes garçons. En effet, quoique l'intelligence du sauvage ne soit peut-être pas supérieure à celle de nos enfants, son expérience et son bon sens plus mûr lui permettent de distinguer avec autant de pénétration que de rapidité les inconvenances et les absurdités, et d'y trouver des occasions sans nombre de s'égayer.

Si nous cherchons la forme la plus simple de cette gaîté qui sert, comme chez l'enfant, de transition entre l'explosion joyeuse amenée par une excitation soudaine de la sensibilité et la gaîté intellectuelle provoquée par le bizarre, nous la trouvons dans le rire auquel s'abandonnent les sauvages en présence d'une nouveauté qui les frappe et qui en même temps captive leur imagination. Par exemple les indigènes de Bornéo s'amusèrent fort à la vue d'un piano, et quand ils virent les mar-

i. Pour comprendre combien il est facile d'exagérer ce reproche d'immoralité grossière, rappelons-nous ce f|ue dit Von den Sleinen de la gaîté à laquelle se livraient les Indiennes du Brésil quand il leur demandait le nom des différentes parties du corps. On aurait pu voir là, les basses plaisanteries de femmes effrontées. Or, nous dit nettement l'auteur, « ce n'était pas autre chose qu'un rire simple et innocent », op. cil., p. 165.

218 ESSAI sru LE lur.E

teaux sautiller, aller et venir, ils éclatèrent d'un rire bruyant'. De même les Indiens de la Baie d'Hudson prirent une boussole pour un joujou et se mirent à rire, sans vouloir écouter le propriétaire de l'instrument qui leur en expliquait l'usage ^ Ce sont là des exemples assez clairs du plaisir et de la gaîté causés par un objet nouveau auquel on n'attribue aucune valeur sérieuse et qui éveille l'instinct du jeu. Peut-êtrs, dans sa dernière phase, le rire excité parla boussole, ce petit jouet animé, exprimait-il un sentiment obscur de l'absurdité qu'il y avait à supposer que ce joujou si mignon pût opérer tant de merveilles. Ces éclats de rire saluant un objet à la fois nouveau et divertissant, correspondent chez ces hommes simples à ce qui serait chez nous une admiration joyeuse. C'est encore ainsi, lisonsnous ailleurs, que certaines dames africaines, épouses d'un roi nègre, exprimèrent par de bruyants éclats de rire le plaisir que leur causaient quelques œuvres d'art venues d'Europe -^ Nous voyons, chez nos enfants même, comment les objets nouveaux, quand ils ne frappent pas seulement l'esprit par leur nouveauté, mais le retiennent par leur charme, peuvent recevoir cet accueil oîi il n'entre qu'une gaîté pure également éloignée de l'attitude d'une curiosité attentive et de celle de la crainte.

Si de cette manière enfantine de s'abandonner à l'amusement causé par un jouet nouveau, nous passons au fait de reconnaître une chose comme étrangère et opposée aux coutumes de la tribu, la distance est assez grande. Dans ces sociétés primitives les lois non écrites de la coutume jouent un rôle considérable. Tout membre de la tribu qui les viole risque d'être traité sévèrement. Cette raison à elle seule tend chez les sauvages à limiter le domaine du rire. La pression de la coutume est trop tyrannique pour permettre à Fétrangeté et à l'irrégularité de se donner carrière dans la conduite des membres de la tribu. Il faut donc que ces éléments de divertissement leur viennent du dehors ; mais ils leur sont fournis en assez grande abondance par les autres tribus du voisinage dont ils peuvent observer les manières, et plus libéralement

Page 1