‹ Essai sur le rireChapitre 56 sur 112 · Hind, Canadian Red River expédition. II, p. 13.'i · texte numérisé non relu

Hind, Canadian Red River expédition. II, p. 13.'i

o- Aoyez Lini^- Hotli. Saraira/,- and BriLisIt Romeo, l.p. 7.^.

Nous trouvons un élément intellectuel incontestable dans le rire que provoquent chez les sauvages les idées de Thomme blanc sur le commencement et sur la lîn des choses. Celui qui les interroge sur leurs croyances leur fait peut-être TefTet d'un sceptique parfaitement déraisonnable fouillant jusqu'à la racine de ces choses que les hommes sensés acceptent comme s'expliquant d'elles-mêmes. Les membres d'une tribu de l'Australie Centrale (la tribu Arunta) furent pris d'une folle gaité, quand on leur demanda comment leurs ancêtres lointains s'étaient procuré les pierres ou les bâtons sacrés qu'il leur avaient transmis de génération en génération. Cette idée qu'il pouvait avoir existé quelque chose avant leurs premiers pères, les frappait par son ridicule. Pour eux, l'explication dernière de toutes les coutumes de la tribu était celle-ci : « nos pères l'ont fait, et c'est pourquoi nous le faisons aussi. » Essayer de remonter au delà de la tradition, c'était contester qu'elle se suffit à elle-même et par suite émettre un paradoxe absurde ^ Nous avons ici une altitude mentale qui se rapproche et se distingue tout à la fois de celle de nos enfants ; car ceux-ci conservent la tradition et sont disposés à accepter l'autorité ; mais en même temps ils s'obstinent énergiquement à demander « ce qu'il y avait avant ».

Il semble que lintelligencen'en soitplus seulement às'éveiller, mais qu'elle soit déjà capable de fonctionner assez subtilement chez le sauvage, quand il découvre le ridicule dans les idées de l'homme blanc au sujet de la vie à venir. Parmi ces êtres simples à qui on enseigne les dogmes de la religion chrétienne, combien s'en trouve-t-il qui les acceptent comme indubitables? On aurait bien de la peine à le dire. Peut-être en estait beaucoup qui n'attachent aucun sens précis à ce qu'ils entendent. Parfois^ cependant, nous les voyons rire hardiment de ce qui les frappe comme vraiment absurde. Un maître qui intruisait les indigènes australiens avait un jour essayé d'expliquer à Lin noir intelligent la doctrine de l'immatérialité et de l'immortalité de l'ànie. 11 apprit plus tard que son élève avait quitté la leçon pour rire à son aise de cette idée absurde « qu'un homme pût vivre, aller

1. Spencer and Gilleii, The Saiice Tribea of Central Auslralia, p. 130.

LE lUUK DES SAUVAGES 225

t't venir sans bras, sans jambes et sans bouche pour manger « '. Le matérialisme grossier de ce néophyte et la peine qu'il avait à s'assimiler des idées spiritualistes ressemblaient beaucoup à ce que nous observons chez nos enfants.

Dans ce rire que provoquent nos manières et nos idées notre supériorité incline à ne voir que l'ignorance et l'étroitesse d'esprit des rieurs. Il est possible cependant que de temps en temps le sauvage, en s'égayant à nos dépens, se montre réellement supérieur à nous. Son bon sens est peut-être capable de découvrir les énormes folies dans lesquelles l'Européen éclairé montre, soit en matière d'habillement, soit sur d'autres points, une obstination si comique. On l'a vu aussi faire résonner la note satirique et regarder avec un rire méprisant « l'Européen stupide et content de soi, qui prêche si bien et pratique si mal ce qu'il prêche- ».

Voyons maintenant rapidement comment agit l'instinct du rire dans les limites mêmes de la tribu. Il tient une certaine place dans la vie des sociétés sauvages, ainsi que nous l'avons fait voir en parlant de leurs taquineries. Il ne faut pas s'attendre à trouver ici un large champ pour le jeu de ce qilë nous appelons l'esprit comique. Comme nous le verrons plus tard, cet esprit ne prend hardiment son essor que lorsque le, progrès de la civilisation introduit une plus grande diversité de classes et une plus grande liberté dans les manifestations de la personnalité, pour les femmes comme pour les hommes.

Un exemple assez clair du rire (|ui sadresse à des membres de la même tribu nous est fourni par la gaîté qui se déploie, dit-on, dans les concours athlétiques ou autres où l'adresse est mise à l'épreuve. Chez les naturels de Victoria, nous dit-on, un amusement favori des jeunes gens consiste à lancer la javeline et à se livrer à des exercices du même genre. Ces luttes d'adresse sont assaisonnées d'une forte dose de rire, bien que les hommes plus âgés soient là pour instruire la jeunesse, et que l'on fasse

1. Gideon Lang cité par Bonwick, Dail>/ Life ofllie Tasmanians, p. 174.

2. C'est ce que Nansen dit de Tattitude des Esquimau.^ à l'égard des Danois qui s'établirent au Groenland en 1728. Voyez Ef:quhni> Life. pp. 100,

iKmks Sii.i.v, — ],(• Wwc. 1.'»

226 ESSAI SLli LE RlUE

quelques efforts pour maintenir la discipline'. Assurément cette gaîté correspond, ou peu s'en faut, au rire de nos écoliers sur leurs terrains de jeu. Elle exprime la vive jouissance que causent le jeu et ses triomphes. En même temps si, comme on peut le supposer, elle est dirigée contre les maladroits, elle prend une signification sociale. Elle devient une sanction « sociale » qui excite le jeune homme à faire de son mieux dans l'épreuve. Un autre exemple nous montre le rire s'exerçant aux dépens d'un camarade qui tente sans succès de faire une chose à laquelle il n'était pas du tout préparé. Parmi quelques Européens qui voyageaient chez les Weddas, il y en avait un qui possédait le talent de remuer les oreilles. On demanda à l'un des naturels d'en faire autant ; et les autres, sachant ce qu'il avait à faire, l'observaient attentivement. L'homme désigné pour cette épreuve levait au ciel des yeux ahuris, et les oreilles restaient « comme clouées à sa tète ». Devant la drôlerie de cette attitude un des regardants éclata de rire tout à coup, et les autres aussitôt firent chorus ^ Ici nous voyons un rire qui s'exerce aux dépens d'un membre de la tribu en face des Européens, et qui ressemble exactement à celui qui s'adresse à l'Européen même. Certainement c'est à peu près cette espèce de rire qu'excitent les gens qui étalent leur incapacité, surtout lorsqu'avant leur échec ils ont fait éclater leur vanité et leur jactance. A cet égard encore nous trouvons dans le rire du sauvage la même note de gaîté que sur nos terrains de jeu et dans nos cirques.

Une des premières formes que prennent les assauts réciproques de rires et de railleries entre groupes différents, est celle qui se produit d'un sexe à l'autre. La vie sauvage nous fournit des exemples fort nets de plaisanterie inter-sexuelle, sans parler de la taquinerie qui, ainsi que nous l'avons vu, est un jeu à deux. Dans une collection de dictons et d'anecdotes de l'Afrique Occidentale nous trouvons celle qui suit : Une femme chargea son mari de surveiller son pot au feu en son absence. A son retour elle vit qu'il avait recueilli toute l'écume et l'avait déposée avec

Page 1