‹ Essai sur le rireChapitre 65 sur 112 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Dans les deux chapitres précédents nous aA'ons suivi les premières phases du développement du rire dans l'individu, et nous avons jeté un coup d'oeil sur ce qui correspond à ce développement dans la vie des sociétés sauvages. Si maintenant nous cherchons à pousser plus loin cette recherche psychologique, et si nous nous demandons comment la gaité de l'enfant, en se développant, se transforme en ce sentiment complexe qu'on appelle de notre temps l'humour, nous nous trouvons forcément arrêtés. Cependant une chose est claire : aucun de nous n'aurait acquis ce don prédeux sans l'action éducatrice de la culture sociale très avancée ginrfmsMtnenotre milieu intellectuel et moral. Il semble donc qu^ nous faille étudier à présent ce mouvement de culture sociale lui-même, considérer Timpulsion'du rire comme un des traits de la vie de société, et chercher comment elle a été transformée, jusqu'à devenir presque méconnaissable, par le mouvement du progrès social.

Si nous tentions de donner une énumération complète de tous ces changements sociauxf, cela nous mènerait évidemment fort loin. On pourrait soutenir avec beaucoujfde vraisemblance que chacune des principales manifestations de l'évolution sociale — dans les conceptions intellectuelles, 1^ &fnHmeaJ,iêjn^aux,J^ liberté sociale et politicjj]£yJa riches^a^a^difTérenjiiaJaon des classes et des rangs — a entraîné comme effets des modifications de l'impulsion du rire, dans son intensité, dans son mode de distribution, dans la manière dont elle se manifeste, soit dans la | vie de chaque jour, soit dans l'art. Mais nous n'avons pas besoin ; de considérations si profondes. Il suffira de retracer brièvement ^ celles des phases de l'évolution sociale qui amènent manifeste-

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ment comme conséquences directes des modifications considérables de l'esprit de gaîté.

Il nous faut, dans cette recherche, commencer par définir l'aspect social du rire. Nous avons touché ce point dans le dernier chapitre à l'occasion de notre étude sur la gaîté des sauvages ; nous avons maintenant à l'examiner de plus près. ^

Un de ses caractères les plus manifestes est sa nature contagieuse, dont nous. avons déjà parlé ^. Le pouvoir si marqué que possède le rire de provoquer une imitation machinale est significatif à plusieurs points de vue. Il montre d'abord qu'une partie considérable de l'hilarité humaine n'est, pour ainsi dire, qu'une résonance de surface, aussi vide d'idées quune toux ou un bâillement contagieux. Mais il montre aussi que le rire est social en ce sens qu'il est essentiellement choral et par suite propre à unir. Un rassemblement de rustres qui rient en regardant un pitre à la foire, tend momentanément à former un groupe cohérent; et l'habitude de rire ensemble tendra à consolider ce groupe.

Lorsque le rire collectif est moins machinal et naît de la communauté des idées et des sentiments, son pouvoir de contagion joue encore un certain rôle. Le rire des autres, qui nous répond sur le champ, les éclats de notre propre gaîté se noyant dans le bruit de la gaîté générale, tout cela semble effacer pour un moment les limites de notre personnalité. Le fait de nous être réjouis ensemble en donnant libre cours au rire, bien qu'il nous touche moins profondément que le fait d'avoir pleuré ensemble, n'est peut-être pas moins efTicace pour cimenter une camaraderie durable.

Cependant le côté social du rire comprend encore bien autre chose. On reconnaît en général que le sentiment qu'il exprime a pour objet quelque chose d'humain. Or ceux qui, directement ou indirectement,'Tui servent de cible, sont disposés par tous pays, tant que la grâce d'une aimable patience ne prévient pas cet effet, à trouver désagréable et blessant le rôle qu'on leur fait jouer. En cela donc le rire semblerait être anti-social, propre à diviser les hommes; et l'histoire de la littérature nous fournit,

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