‹ Essai sur le rireChapitre 67 sur 112 · ESSAI SCU LE UlltJ · texte numérisé non relu

ESSAI SCU LE UlltJ

d'être commise, la note querelleuse retombe facilement au joyeux diapason du rire. Les difTérences introduites par la variété des industries et par d'autres causes, ainsi celles qui distinguent le campagnard et le citadin, le marin et le terrien, le soldat et le civil, servent à déterminer de nouveaux centres de rire collectif et de nouveaux points d'attaque.

La formation des group^s sociaux multiplie encore les aliments et les occasions du rire enintroduisant des différences notables et frappantes de conduite, de costume et de langage. C'est ainsi que le champ du bizarre, de l'absurde, de ce qui choque nos propres habitudes et les règles reconnues par nous, a été élargi et fertilisé. Une simple différence de localité peut I suffire à produire des différences de ce genre. Il n'y a pas si longtemps encore, on pouvait entendre, dans l'Ouest de l'Angleterre, les brocards que les gens de telle petite ville faisaient pleuvoir sur ceux de telle autre. Nous lisons qu'au moyen âge, quand les différences de costume et de langage étaient beaucoup plus marquées qu'à présent, les satires sur les habitants de certaines localités étaient assez communes; quoiqu'il y eût probablement dans ces railleries, parfois blessantes, autre chose que le sentiment du comique qui réside dans la bizarrerie*.

L'utilité immédiate de cette moquerie joyeuse à l'adresse des autres groupes consiste principalement, comme celle des railleries qui s'échangent d'une tribu sauvage à l'autre, à conserver les caractères propres de chaque groupe. Mais la manière dont 1 s'exerce le rire qui porte sur les distinctions de classe nous le

(montre rendant encore un autre service. Quand un groupe s'est familiarisé avec les façons distinctives d'un autre, il tend à les regarder comme légitimes et convenables pour ce dernier ; et il ■ peut porter cette idée qu'il a de leur convenance jusqu'à fortifier le sentiment particulier du groupe voisin en raillant ceux de ses membres qui ne se conforment pas à leurs coutumes groupales. Des coutumes distinctives ont été conservées non seulement (adoptons, en en modifiant le sens, des termes employés par le moraliste) par des « Sanctions internes », consistant soit dans des pénalités sérieuses, soit dans le ridicule infligé par les mem-

1, Wright, Hislotji of Carica(i/re taid Grolesc/itc, j). KSI,

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bres du même groupe, mais aussi par des « sanctions externes » prenant la forme de moqueries venues du dehors. Si le soldat a conservé son attitude imposante, peut- être le doit-il autant aux joyeuses attaques des civils contre ceux à qui elle fait défaut qu'à la discipline militaire et à l'esprit de corps. Gomment un pauvre hérosmarcliant d'un pas chancelant sous son uniforme aurait-il pu échapper à l'œil des bourgeois en quête d'un sujet de risée? Les plus belles occasions pour maintenir ainsi bon gré mal gré, par le rire, les membres des autres groupes à la hauteur morale qui leur était propre, s'offraient quand un genre de vie particulier leur imposait une règle spéciale de conduite, et surtout quand cette règle était sévère. Le héros de pacotille, essayant de cacher sous ses airs de bravache sa lâcheté réelle, a été, chez les anciens comme chez les modernes, un des personnages favoris de la comédie. Un exemple bien frappant de cet usage du rire se trouve dans les railleries dont le peuple criblait le clergé au moyen âge. Les caricatures qui nous représentent, par exemple, le moine sous la figure de Maître Renard occupant la chaire, tandis que plus bas un Coq lui sert de sacristain, les Contes sans nombre qui racontaient ses actes d'immoralité ingénieusement combinés, et leur infligeaient souvent un châtiment bien mérité, prouvent bien qu'il y avait dans ce rire populaire de la haine et du mépris, et qu'il avait en partie pour objet de démasquer et de châtier la classe des célibataires. C'est ce qu'on peut affirmer, bien que souvent, dans ces Contes (et il ne faut pas l'oublier) le saint homme sorte sain et sauf de ses expériences dangereuses ; et ce fait nous donne lieu de croire qu'au fond du sentiment populaire se cachait quelque chose, non seulement de l'étonnement joyeux de l'enfant en présence de la ruse hardie, mais je ne sais quelle tolérance sympathique pour une caste dont les épaules supportaient un joug passablement pesant. L'attitude mentale du narrateur nous rappelle assez bien, de temps à autre, celle d'un bon bourgeois Anglais en présence d'un matelot ou d'un soldat ivre K

1. iM. Jos. Bédier. dans son étude intéressante sur L'esprit des Fabliaux, bien qu'il soutienne que les fabliaux n'avaient pas, en général, de portée sociale, est obligé d'admettre que, lorsqu'il s'agit des prêtres, ces « Contes à rire en vers » traliissent une véritable haine, haine que respirent, ajoutet-il, d'autres formes de la littérature du nu)yen âge.

James Sii.lv. — Le Rire. IG

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Une autre classe affichant de hautes prétentions et sur laquelle s'exerça largement ce contrôle du rire, est celle des médecins. Ce sont eux qui, après le guérisseur des ùmes, font aux mortels les plus belles promesses. Dans Gil Blas, dans les comédies de Molière, dans une foule d'autres ouvrages, nous pouvons voir comment leurs méthodes et leur pédantisme d'autrefois égayaient par leur ridicule les profanes intelligents.

Jusqu'ici nous n'avons rien dit du rang occupé par les groupes ainsi formés. La distinction entre deux castes, lune plus élevée, l'autre plus basse, la première ayant plus ou moins d'autorité, l'autre étant plus ou moins dépendante, finit par devenir le Irait le plus important du groupement social par l'énergie avec laquelle elle développe le rire social. Ainsi que nous l'avons vu, notre gaîté dépend beaucoup des dignités, des droits que prétendent avoir à notre respect les choses qui sont au-dessus de nous; tandis que, d'autre part, le rire dédaigneux qui s'est produit bruyamment et longtemps implique un rapport de supérieur à inférieur, ne fût-ce que la supériorité momentanée que donne la moquerie. Toutes les phases de la formation groupale paraissent indiquer dans une certaine mesure cette distinction entre une classe élevée et une classe inférieure. La forme de société la plus simple qu'on puisse imaginer comporte des sujets et un chef qui gouverne la famille, le clan, ou la tribu. De là l'importance énorme du groupement social comme condition de rire collectif.

Dans quelle mesure les personnages à qui l'autorité appartenait ont-ils donné satisfaction à leur sentiment d'autorité en se moquant et en riant de leurs inférieurs, il sérail, bien entendu, difficile de le dire. Quand le pouvoir est réel et absolu, il a d'autres manières d'exprimer le mépris. Sans doute la littérature nous montre parfois la classe inférieure tournée en ridicule par un personnage d'un rang élevé; et c'est ainsi que le poème provençal de Bertrand de Born (vers 1180) traite avec mépris les vilains. Toutefois, comme la plupart du temps les auteurs des œuvres littéraires n'appartiennent pas à la classe qui gouverne, elles jettent sur ce sujet peu de lumière'. Tout

1. Bédier fait remarquer, dans l'ouvrage cité plus haut, que les fabliaux,

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ce qu'on peut supposer avec quelque probabilité, d'après les rapports ordinaires des parents et des adultes avec les enfants, et ceux des blancs avec leurs esclaves de couleur, c'est que le pouvoir a toujours été tempéré par une certaine bonté, et que de ce mélange il est résulté une certaine somme de gaîté et d'enjouement, propre en même temps à corriger et à rapprocher.

Le rire moqueur du supérieur éclate particulièrement dans certains cas où l'autorité n'est pas aussi réelle qu'elle pourrait l'être. On pourrait presque dire que le rire de l'homme à l'adresse de sa peu docile moitié retentit aigrement à travers les siècles. Nous pouvons lire, dans des papyrus égyptiens du xiv^mij^ujaii^ siècle avant Jésus-Christ^ les ioîùH^ës^un m^i nommé Anoupoui. Les comiques de la Grèce ne trouvaient aucune injTirrîrop amère ou trop grossière pour les femmes-. Dans la littérature latine nous trouvons des portraits satiriques de différents types de femmes présentés sous diverses figures d'animaux : renard, jument, etc. ^ Ce qui prouve quelle triste opinion avaient des femmes leurs maîtres et seigneurs dans la société du moyen âge, c'est qu'ils étaient bien convaincus qu'il n'y avait pas autre chose à faire- avec elles que de lies frapper sans pitié (toute surveillance étant parfaitement 'aine), afin qu'elles fussent toute la journée occupées à pleurer'. Quelquefois, comme dans les Mille et icne Nuits, ce mépris prend la forme d'un blâme amer ; mais dans la plupart des cas il résonne, avec une note plus éclatante, dans le rire de la comédie. Ici la satire même laisse le plus souvent de côté tout ce qu'elle a de farouche, et prend un ton de bonne humeur pour accepter l'irrémédiable.

Si l'établissement des rangs sociaux a de la sorte ouvert une

sortis de la classe bourgeoise et composés pour elle, prennent le parti des vilains et de leur faiblesse plutôt que celui des chevaliers qui possé daient la force (p. 291 et siiiv.). Cf. cependant Wright, op. cit.. p. 114.

L Voyez Maspero. Les coules populaires de VEgypte, Introduction (« Conte des deu.K frères »).

2. PereyGardner. Grcek AnliquHies, p. 353. .'3. Tyrrell, Latin Poetry, p. 2:20. — Ces rapprochements satiriques se Il trouvaient déjà dans Simonide d'Amorgos. (vi» siècle AC.) 4. Bédier, op. cil., p. 279.

vaste carrière à la moquerie hautaine des supérieurs, elle a aussi assuré aux inférieurs des occasions sans nombre de prendre leur revanche en riant des autorités.

Il serait difficile de dire à quel moment dans l'histoire de l'humanité un tel rire devint possible. Dans les sociétés du type le plus simple, le contrôle sévère exercé sur les jeunes gens par les hommes faits de la tribu doit avoir empêché, par un obstacle insurmontable, les fils de rire aux dépens des pères, comme nous le leur voyons souvent faire dans la comédie ancienne et moderne. Les peines qui attendaient quiconque eût enfreint les règles du cérémonial étouffaient nécessairement toute envie de rire, si parfois il s'en produisait. On dit que, dans une certaine tribu, lorsqu'il arrivait au chef de trébucher, ses sujets devaient faire semblant de trébucher aussi pour cacher sa maladresse ^ L'utilité de cette coutume singulière consistait peut-être en ce qu'elle supprimait radicalement l'envie de rire. Toutefois cette théorie suppose une espèce de courtisans bien différents de ceux d'aujourd'hui; car on peut affirmer des nôtres qu'ils verraient bien des faux-pas, et des choses pires de beaucoup, sans éprouver une envie de rire trop irrésistible.

Tout ce qu'on peut supposer c'est que quand les hommes commencèrent à discerner et à railler gaîment ce qu'il y avait de plaisant dans l'autorité et dans ses façons solennelles de s'affirmer, ce fut dans leurs moments de liberté, quand ils étaient à l'abri des regards des dénonciateurs.

Ce que nous savons du rude labeur des esclaves dans l'antiquité nous donne lieu de croire, non seulement qu'ils savouraient le jeu après la peine, mais aussi qu'ils s'égayaient, quand ils pouvaient le faire sans danger, aux dépens du maître. Quand nous lisons que l'ouvrier égyptien s'amusait « du plus petit incident qui survenait au cours du travail : d'un apprenti qui se faisait une coupure au doigt, d'un camarade endormi sur sa tâche et que le surveillant réveillait à coups de] fouet », et ainsi de suite, ne pensons-nous pas que cette gaîté exprimait en même temps un esprit de bravade à l'égard duj

i. H. Spencer. Principles of Sociology, « Ceremouial Institutions *,| p. L'Oo, 206. (Trad. fi\, Paris. F. Alcan.)

surveillant ? Nous trouverons facilement la réponse à cette question, si nous songeons aux écoliers anglais d'aujourd'hui et aux rires que prudemment ils étouffent à demi sur le terrain de jeu ou au dortoir. Il ne faut pas s'étonner si ces escapades périlleuses de l'esprit de gaîté ne nous ont pas été transmises. Ce qui est encore plus significatif, c'est une autre peinture tracée par la même main, et qui représente une dispute entre ouvriers et surveillants où « le bâton a beau intervenir », si bien « qu'il se passe au moins une heure avant que le calme soit rétabli m^ Ceci ne nous rappelle-t-il pas le fou rire des écoliers à la vue d'une cérémonie bien ordonnée se changeant tout à coup en une scène de désordre ? Ce qui confirme cette interprétation, c'est que ces mêmes égyptiens étaient très capables de s'égayer quand un incident imprévu troublait une solennité ; par exemple quand un abordage culbutait la table richement servie du repas funéraire, ou qu'une momie tombait sur le prêtre en train de la conduire en grande pompe à sa dernière demeure-.

Chez les Romains il était certainement permis à l'esclave, dans une certaine mesure, de rendre au maître ses rires méprisants. Cela devint un privilège bien reconnu pendant une .^ j i des principales fêles de l'année (Saturnalia). Dans les pièces de H^-i PlauTîê" les esclaT5FndFptnteTrr~S'regard de la tyrannie sous j \(j\j4^ laquelle ils vivent « un esprit de joyeuse bravade »•% et nous

ne devrons pas être surpris de ces libertés, si nous nous rappelons que de nos jours il faut que l'instituteur soit presque parfait pour ne pas trouver opportun, je ne dis pas de laisser ses élèves desipere in loco, mais de souffrir qu'ils s'égaient légèrement de temps à autre à ses dépens. L'art d'amadouer les gens par des plaisanteries, que miss Kingsley trouvait si utile quand elle avait affaire aux nègres de l'Afrique Occidentale, peut sans doute manquer son but, et sa vertu ne consiste peutêtre qu'à substituer aux façons tyranniques des manières légères et enjouées. Cependant un rire franc, quand tout senti-

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