Simcox, Hist. of Latin Litev., I, p
ment de mépris en a disparu, tend nécessairement à mettre pour un moment les gens au même niveau, ainsi que le prouve la revendication immédiate du droit de réciprocité. C'est peutêtre la principale raison pour laquelle l'instituteur est d'ordinaire si sobre dans l'emploi de la manière enjouée. Le son souvent un peu grinçant de son rire paraît y attester la présence de quelques grains de mépris.
Un exemple véritablement charmant de revanche prise sur les maîtres par les personnes qui sont dans leur dépendance se (W trouve dans les représailles de la femme traitée par l'homme avec mépris. ElleaBîïïTTSÏÏïïvént trouvé moyen d'être plus fine que lui, ainsi qu'il en a fait assez piteusenient l'aveu ; et elle a pu rir£jxM^son soûl de la peine qu'il se donn;^it poiirj^enir à bout d'elle. Certainement les fabliaux du moyen âge lui décernent plutôt qu'à son maître le prix de cette joyeuse stratégie. Souvent aussi elle emploie pour le tromper des moyens si simples (lorsqu'elle lui persuade, par exemple, qu'il a rêvé ce qu'il s'imagine avoir bien vu) que la pauvre dupe aurait dû, à ce qu'il semble, en mourir de chagrin. Quand il lui faut recourir à des malices plus subtiles, elle range dans son parti le lecteur impartial en déployant une fécondité et une subtilité d'invention admirables, qualités que M. Herbert Spencer regarderait probablement comme des caractères sexuels secondaires développés par des siècles de tyrannie maritale. Sur les moyens qu'elle a employés de notre temps pour prendre sur l'homme sa revanche, il est inutile de s'étendre. Dans cette bataille éternelle les éclats du rire méprisant semblent avoir aujourd'hui passé d'un camp dans l'autre. Mais ceci ne rentre guère pour le moment dans notre sujet.
On peut ajouter que le rire des laïques contre le clergé nous montre, outre la tendance dont nous venons de parler, un exemple de celte ardeur qui pousse les esprits généreux à s'attaquer aux oppresseurs. Les menaces et les anathèmes de cette classe, soutenus, elle le prétend du moins, par des sanctions surnaturelles, ont toujours irrité les esprits fiers de l'un et de l'autre sexe. Le goût passionné de nos ancêtres pour les récits oîi moines et prêtres jouaient un rôle scandaleux devait une partie de son àpreté à cette rébellion de l'homme naturel
contre les tyrannies spirituelles. Voici un échantillon des ripostes féminines. Gomme une commère babillait à l'église avec sa voisine, le religieux qui prêchait lui enjoignit de se taire. « Je voudrais bien savoir », s'écria-t-elle, « quel est le plus bavard de nous deux »'.
Il est encore une autre variété du rire social qui naît de cette distinction en groupes supérieurs et inférieurs. La tendance des personnages de haut rang à s'affirmer et à frapper leurs inférieurs de respect (tendance, soit dit en passant, que le paon et d'autres oiseaux manifestent en présence de leur inférieur, l'homme) risque de déplaire à ceux devant qui l'on se pavane. Pour ceux-ci c'est autre chose de reconnaître la véritable autorité, autre chose de s'incliner devant ses prétentions exagérées, devant un étalage fastueux de dignité et de pouvoir. De là vient peut-être en partie cette promptitude avec laquelle l'œil égayé découvre le comique que recèle toute fanfaronnade. Le soldat qui, sans aucune nécessité, semble dire à tout venant, par sa démarche hautaine, par les éclats formidables de sa voix et le reste, qu'il possède la fierté et le courage de sa profession, fut probablement de tout temps une source de jouissances comiques, ainsi que nous le rappellent le Mile» gloriosus de Piaule et le Bobadil de Ben Jonson.
Il est évident que toute celte gaîté déployée par les inférieurs aux dépens du supérieur (que celui-ci fût tel en réalité ou seulement dans sa propre opinion), doit avoir exercé, dans la mesure où elle arrivait à son but, une action corrective considérable. Si la raillerie aide le maître à tenir à leur place la femme ou le vassal qui sont dans sa dépendance, le rire de son inférieur est bien plus efficace pour l'empêcher de manquer à ce qui convient à son rang. Noblesse oblige^ est un principe qui contribue beaucoup à maintenir la surveillance railleuse de ceux dont on attend l'hommage. Ceux-ci, nous le savons, ont fait bien des efforts pour obtenir de leurs supérieurs des droits bien modestes. Pour mettre un frein à la tyrannie d'un roi il a fallu peut-être une ligue de ses barons ou une révolte
l.Jiazlitt, New London Jest Book, p. 31, 32. 2. En français dans le texte.
de son peuple; cependant une arme qui ne fait point couler de sang, le ridicule, a fait beaucoup aussi pour tenir en échec les penchants tyranniques. Même dans une nation libre et éclairée, nous pouvons observer parfois chez les fonctionnaires un sentiment exagéré de leur dignité; d"où nous pouvons conclure que la force répressive du rire des inférieurs compte encore.
Le ver de terre, en se redressant ainsi vaillamment, a obtenu des résultats considérables. Comme un lutin familier, l'esprit de gaîté a fixé sa demeure parmi les gens du peuple, et leur a enseigné les sources de rire qui jaillissent pour eux de tout ce qui est honneur et dignité. D'autre part « les grands et les puissants », par un véritable instinct de conservation, ont engagé une guerre impitoyable contre cette attitude irrévérencieuse de la multitude. Nous parlerons bientôt de ces luîtes.
La carrière que les distinctions de groupes et de rangs ouvrent au rire, cette disposition étant donnée, est encore élargie par la circonstance essentielle que les groupes d'une même société ont nécessairement entre eux des relations diverses. Un alliage judicieux d'opposition et d'harmonie dans les intérêts paraît être on ne peut plus favorable à une riche production de gaîté. C'est ce que nous montrent même les situations où Ton commande avec autorité, comme celles du contremaître et de l'officier : ils peuvent se convaincre l'un comme l'autre que la contrainte et la verge sont insuffisantes pour obtenir de leurs subordonnés la somme de travail requise ; ils doivent en conséquence chercher d'autres instruments.
Nous avons déjà montré ce qu'on gagne à faire un adroit usage du rire de cajolerie. Ces effets heureux se manifestent surtout dans les relations entre mari et femme. En effet ce que la situation des conjoints a de plaisant, c'est que, en dépit de profondes différences dans les goûts et les inclinations, et malgré un antagonisme très âpre quelquefois, la communauté nécessaire des intérêts et des vues les attache l'un à l'autre dans une association de tous les jours. Cette nécessité, toujours présente à l'esprit du plus sage des deux, a tempéré le mépris et forcé le railleur à se donner tout au moins les apparences de la bonne humeur. On en peut dire autant des relations générales
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LE RIRE DANS l'ÉVOLUTION SOCIALE 249
entre un sexe et l'autre. La nature et la portée de la plaisanterie qui assaisonne d'ordinaire les premières conversations entre un jeune homn:ie et une jeune femme, sont assez rigoureusement déterminées, d'un côté comme de l'autre, par la conscience des relations qui existent entre les deux sexes. La réserve, une certaine disposition à regarder l'autre avec défiance comme un adversaire, en même temps l'instinct de plaire et de se faire admirer, et le désir de rencontrer des points de sympathie, tout cela se réunit et se réfléchit dans les tours et détours particuliers par lesquels l'esprit de gaîté s'exprime en de telles occasions. V'Vo^?-^ ^^'"'^A>'
Les plaisanteries du marché fournissent un des meilleurs ]
exemples des effets combinés de l'hostilité et du désTrïïë" s'^énTëndre. Les rapports entre acheteur et vendeur amènent mîTTé^occasions de dire, d'un côté comme de l'autre, de j 0 y e uses foITësT L'opposition directe et vivement sentie de s intérêts entraînerait facilement les gens aux façons les plus brusques de « river le clou ». Non seulement la parole est aiguisée par le sarcasme, mais la situation peuj. même amener des représailles sous la forme de plaisanteries de fait. Le marchand, qui est sur son terrâm, a toujours eu l'avantage dans ces joules d'esprit. Son client a dû chercher des consolations dans des satires sur sa friponnerie, comme nous en trouvons tant au moyen âge ^ D'autre part le besoin d'en venir à un accommodement a servi à introduire dans les débats du marchandage une bonne dose du rire conciliant. Le marchand i a toujours su ce que vaut, comme moyen de persuasion, une bonne humeur goguenarde. Si l'on veut voir comment l'esprit de gaîté sait se faire sa place au milieu du sérieux des affaires, on trouvera encore de faibles restes des gaîtés d'autrefois dans | ce qui se passe autour de l'éventaire d'un marchand des rues. ' George Eliott, dans un chapitre de Romola intitulé « Les Pay- j sans à la foire », a peint un charmant tableau oîi nous voyons comment, dans les pays du Midi, cet esprit se déploie. 4
Cette intervention de la plaisanterie employée comme auxi-
J. \Vright. op. cit., p. 133. Nous trouvons dans Bédier, op. cit.. IIF, p. 272 et suiv., une bonne histoire d'un tour joué par un jeune bachelier à un tavemier qui, en lui servant du vin, en avait répandu une partie.
liaire dans les relations sérieuses des groupes se voit dans beaucoup dautres cas où il faut adoucir une opposition et arriver à un modus Vivendi; par exemple dans les luttes entre partis politiques, entre corps religieux, et ainsi de suite. L'apparition du joyeux lutin dans ces rencontres parfois cliaudes entre groupes opposés sert, pourvu qu'il sache se contenir, à rafraîchir l'atmosphère et à tempérer l'animosité par l'impression du moins momentanée d'un contact cordial. Il a beaucoup de pouvoir, en eflfet, pour calmer le malaise et la défiance que les membres d'un groupe quelconque sont sujets à éprouver lorsqu'ils ont affaire pour la première fois à ceux d'un groupe étranger, surtout si ces derniers sont d'un rang plus élevé.
Nous pouvons maintenant résumer les principaux avantages sociaux du rire qu'échangent entre elles les classes différentes. En premier lieu il sert, comme le rire de la tribu sauvage à la vue de ce que font les autres tribus, à neutraliser toute tendance à imiter les manières et les usages des groupes étrangers Quand nous avons ri d'une chose, il y a peu de chance pour que nous l'adoptions. Grâce à cette fonction du rire les groupes se protègent eux-mêmes. De plus, rire des façons d'un autre groupe, c'est, du moins dans la plupart des cas, goûter le sentiment de notre propre supériorité ; or cette altitude doit avoir encore une influence conservatrice, surtout quand c'est le rire de l'homme fort qui excelle dans sa spécialité, eu présence de l'ignorance des profanes.
"Voyons maintenant l'effet produit sur le groupe aux dépens duquel on rit. Si nous sommes tournés en ridicule par les gens d'une autre classe, il s'en faut de beaucoup que ces railleries nous détachent nécessairement des choses qui en sont l'objet : elles peuvent au contraire, surtout si nous avons le droit de représailles, nous y attacher davantage. Tel est souvent l'eflet du rire d'autrui quand il s'exerce sur ce qui nous est cher. Dans ce cas le rire est excellent pour nous exercer à supporter avec bonne humeur les railleries d'autrui; et cet exercice a sur notre moral les effets d'un fortifiant.
Cependant ce rire inter-groupal ne sert pas uniquement à maintenir les différences caractéristiques. Du moins il possède
LE RIltE DANS L'ÉVOLUTION' SOCL\LK 2ol
aussi, dans toutes les sociétés d'un type élevé, un pouvoir d'assimilation. Il travaille dans une certaine mesure, en introduisant dans chacun des groupes la critique de soi-même, à les débarrasser des excroissances inutiles. Ainsi il contribue à réprimer la vanité de classe,, cette infatuation professionnelle qui s'écrie : « II n'y a rien de tel que le cuir! » cette étroitesse d'esprit qui a été si délicieusement ridiculisée par Molière dans la dispute des professeurs de M. Jourdain. f Q^^jy^i^
Les rires du dehors ont toujours été à l'œuvre pour corriger chaque groupe de ce sentiment exclusif de sa propre importance ; ils ont servi à entretenir entre les groupes diflerents des relations amicales , à empêcher l'esprit de corps de chaque section ou profession d'étouffer cette forme plus large de conscience sociale que nous appelons sentiment national, et le sens commun de la communauté. Nous nous étendrons bientôt davantage sur ce point.
Jusqu'à présent nous avons montré comment le développement du rire a favorisé ce qu'on pourrait appeler les formes constructives des sociétés. Nous n'avons rien dit de l'effet des mouvements sociaux, de toutes ces modes successives qui transforment les manières, le costume, etc., et de ces mouvements plus durables qui constituent ce que nous appelons le progrès social. La moindre rétlexion fera voir que dans ce flux continuel de tout ce qui compose une société, dans les modifications incessantes de la coiffure et du reste, dans l'écroulement des croyances et des institutions anciennes foulées aux pieds par « la marche irrésistible de l'intelligence », nous avons pour les ébats des esprits du rire un champ au moins aussi vaste que dans les distinctions et les rapports étrangement complexes des classes.
Peut-être convient-il de parler tout d'abord des mouvements de la mode. On peut les délinir des changements dans le costume, les manières, et ainsi de suite, qui se distinguent des améliorations contribuant au progrès par deux caractères : 1° ils sont capricieux et non pas dus à un choix rationnel de ce qui est le meilleur; 2° la durée en est relativement courte. Quand nous disons d'une certaine manière de faire qu'elle est <à la mode, nous donnons à entendre peut-être tout à fait à
notre insu, qu'elle n'a pas le cachet d'une amélioration, et que par conséquent elle n'est pas sûre de durer.
Une mode diffère d'une coutume en ce que par essence elle se communique avec une extrême facilité d'un groupe à un autre, et même d'une nation à une autre. Ainsi son développement appartient à une période relativement avancée de l'évolution sociale. L'empire passager qu'elle exerce sur les hommes et les femmes s'explique par le fait qu'elle s'adresse à deux de leurs instincts les plus puissants : passion de la nouveauté et tendance à imiter ceux qui sont au-dessus de nous.
Sans sortir de la diffusion intra-nationale des manières, nous remarquons que le mouvement normal de la mode va du rang ou des rangs les plus élevés aux rangs inférieurs. Il est possible que ce mouvement ait commencé de très bonne heure dans l'évolution des sociétés où les distinctions de classe étaient rigoureusement maintenues. L'attitude du respect à l'égard des supérieurs a comme concomitant psychologique la tendance à les imiter. De même que les enfants copient volontiers la voix et les gestes de celui qu'ils respectent, de même les sauvages sont portés à copier les Européens qui savent se faire respecter. Les cérémonies des sociétés primitives, et même celles des sociétés d'une haute complexité, par exemple les rites de l'Eglise, offrent une assez large carrière à cette flatterie par l'imitation. Nous pouvons supposer sans témérité que la tendance à adopter les manières des personnages d'un rang élevé a toujours été à l'œuvre. Dans les phases primitives de l'histoire des hommes, cette tendance était tenue en échec par la force de la coutume et de la législation, par exemple par les lois somptuaires. Cette imitation venue d'en bas frappe nécessairement à la racine ces différences extérieures, celle du costume, par exemple, dont le respect avait grandement contribué à maintenir entre un groupe et un autre les distinctions de classes. Elle ne pouvait faire céder ces barrières que graduellement. Et la chose, en vérité, paraît si difficile que, selon une supposition de M. Herbert Spencer, la mode, en tant qu'imitation des personnes élevées par leur rang et leur autorité, commença par un changement de coutume ; ainsi, par exemple, dans la règle dont nous avons déjà parlé, qui voulait que, quand le roi
faisait un faux-pas, les courtisans présents imitassent sur le champ sa maladresse.
Il est probable que l'imitation de ce qui est distinctif et permanent dans le costume et les manières de la classe supérieure précéda sensiblement l'imitation des changements que nous appelons du nom de modes. Comment ces deux sortes d'imitation sont-elles liées entre elles, c'est ce qui ne me paraît pas tout à fait clair. Les gouvernants et leur entourage immédiat, piqués de voir le vulgaire adopter leur manière d'être, essayèrent-ils de gagner une marche sur les imitateurs en changeant leurs usages ? A en juger d'après ce qui se passe aujourd'hui, on répondrait volontiers « oui ». On m'assure que nos dames ont une très grande répugnance à porter un chapeau à la mode, dès qu'il commence à être porté par les ouvrières ou quelque autre groupe inférieur. Quoi qu'il en soit, il paraît certain que les « leaders de la société », tandis qu'ils conservent pour des cérémonies spéciales un costume distinctif, certaines formes de langage, et ainsi de suite, se plaisent, en dehors de ces circonstances, à changer tout cela de temps en temps. De tels changements peuvent provenir des caprices d'un «leader » guidé luimême par quelque inventeur, ou bien ils peuvent être un emprunt fait à une mode étrangère. Enfin les leaders peuvent ne pas appartenir tous à la cour : on met au compte des universités l'invention d'un grand nombre de ces jolis termes d'argot, dont l'emploi semble indiquer qu'on occupe un certain rang dans l'échelle sociale, qu'on est tout à fait « dernier cri ».
Parmi tous ces changements de modes on peut voir persister certaines parties de la coutume. Si nous prenons le costume féminin d'aujourd'hui, nous remarquons qu'en dépit de tentatives comme celles desBloomeristes, les jupes continuent à être une partie caractéristique du vêtement des femmes. Pour la largeur et môme pour la longueur, les modes peuvent changer, passer, revenir ; la jupe, en tant que jupe, semblent ne devoir jamais passer.
Même lorsque la tendance à adopter le costume et les manières des hautes classes put se manifester avec une certaine liberté, il dut s'écouler un temps considérable avant qu'elle pût agir sur tous les rangs. Chaque classe, tandis qu'elle
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s'empressait dimiler celle qui était au-dessus d'elle, devait naturellement s'opposer à ce que le mouvement d'imitation descendit davantage.
Nous voyons la mode, en descendant ainsi des rangs supérieurs aux rangs inférieurs, agir sur la coutume et en subir les effets à son tour. Dans quelques cas l'imitation qui vient d'en bas peut s'arrêter assez rapidement parce que les moyens lui manquent pour se rapprocher de son modèle. Le bonheur de porter des perles ou les autres pierres précieuses qui sont à la mode du jour, est refusé à la jeune couturière. Encore y a-l-il ici des consolations sous la forme « d'imitations ». Il est peu probable aussi que les rangs inférieurs de la classe moyenne, pour ne rien dire des villageois, soient atteints dhine passion folle pour le style de la Reine Anne dans l'architecture domestique. Même quand il s'agit de costume, des distinctions délicates, que l'œil purement masculin aurait bien de la peine à préciser, semblent s'imposer, par exemple dans l'architecture du chapeau féminin, quand les rangs inférieurs prétendent s'approprier un nouveau modèle. Ici encore la mode est visiblement contrariée par les coutumes de la classe. Des idées de simplicité coquette, sans rien de tapageur ni de prétentieux, paraissent prévaloir, du moins en théorie, chez les modistes, les femmes de chambre et les autres personnes qui travaillent à satisfaire les besoins de l'aristocratie et de l'opulence. Cette expression même « le monde à la mode » (fashionable 'World) mplique que la mode, dans tout son luxe et sa magnificence, est un monopole.
L'imitation des manières du « grand monde » par la classe moyenne est, dans la plupart des cas, une reconnaissance assez claire d'une certaine supériorité sociale. Un des exemples les plus amusants de ce snobisme peu dissimulé est la poignée de main en l'air dernièrement en vogue. Une mode pareille arrive aisément à la connaissance du vulgaire dont l'œil est toujours prêt à saisir dès leur première apparition, par la voie du théâtre et des journaux illustrés, toutes les nouveautés caractéristiques du « High Life ». Un point qui mérite d'être noté ici, c'est l'exagération de ce que les imitateurs regardent comme l'essence de la nouvelle mode, il serait curieux de savoir quelle
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idée symbolique (s'ils en avaient une) les gens qui paraissent tenir tant à élever la poignée de main jusqu'à la hauteur des yeux, attachaient à ce rite fashionable.
Cette imitation empressée et presque simiesque des façons de la haute société doit tendre, cela est évident, à efTacer dans la vie ordinaire les traits visibles auxquels on reconnaît les classes. Il suffit de comparer le spectacle qu'offre une foule dans le Londres d'aujourdhui à celui d'une foule dans une ville du moyen âge, tel que le représentent les vieilles gravures,, pour voir quelle triste monotonie le pouvoir de la mode a fait régner dans les costumes.
Les rapports entre ces mouvements delà mode et le rire sont nombreux et assez visibles. Le premier de ces mouvements à lui seul, l'adoption d'une mode étrangère par les chefs d'une société, offre un spectacle des plus amusants à ceux qui sont à l'affût du ridicule. Comme nous voyons bien grimacer la folie qui se cache au fond de toute soumission servile à la mode, dans cette histoire des chefs néo-zélandais qui, poussant jusqu'à la fureur la mode établie par d'autres de donner de grandes fêtes, allaient souvent, pour rendre leurs banquets plus somptueux S jusqu'à réduire leurs peuples à la famine ! D'ailleurs, quand une cour suit une mode étrangère, il y a toujours là quelque chose qui éveille chez les sujets l'esprit malicieux du rire. Il n'y a pas si longtemps de cela, les costumes dont certaine cour européenne fit l'emprunt à une autre, et ceux qu'elle lui prêta à son tour par suite de relations de famille, donnèrent lieu à bien des rires moqueurs dans chacune des nations intéressées.
Cependant c'est dans la descente précipitée de la mode de rang en rang, et dans les incidents qui l'accompagnent, que l'amateur de ridicule trouve surtout de quoi se satisfaire. La hâte folle des personnes qui ne veulent pas se laisser distancer dans cette sorte de course suffît à faire naître en foule les spectacles plaisants ; car l'apparition soudaine d'une grande et séduisante nouveauté, celle, par exemple, d'un chapeau ou d'une locution de haute marque, nous apporte quelque chose
i. H. Spencer, op. cit., p. 208.
de cette gaîté délicieuse oîi la vue d'un clown plonge nos enfants. C'est une absurdité énorme que nous saluons d'une explosion retentissante d'hilarité. Jamais en effet, l'irrationalité des actions humaines ne se révèle d'une façon si directe et si évidente que lorsqu'une mode, qui a régné assez longtemps pour être acceptée de tous, est ainsi brusquement supplantée par une nouvelle venue. De là le rire méprisant déversé à flots sur les modes nouvelles par les poètes comiques et les satiriques '.
Et ce n'est pas tout ; il y a mieux encore. La conduite de l'ambitieux imitateur a son absurdité comique même pour les yeux les moins pénétrants. Cette sorte de vanité qui consiste à vouloir sortir de notre rang est toujours observée, par ceux à qui l'on fausse compagnie, avec une gaîté qui n'est pas sans aigreur : or, ceux qui montrent un empressement trop manifeste à s'approprier une mode nouvelle sont facilement regardés comme des personnes qui essaient de s'élever au-dessus de leurs pareils. Si le vernis de la mode s'applique en couche trop épaisse, comme c'est presque toujours le cas pour ceux que tourmente la forme la plus vulgaire d'ambition sociale, le comique devient plus irrésistible encore. Dans ce cas, le spectacle unit aux transformations impayables du clown quelque chose de l'effronterie du charlatan.
De nouvelles occasions de gaîté naissent du conflit entre l'instinct d'imitation, qui veut qu'on soit à la mode, et le respect pour les coutumes de notre propre groupe. Une exagération dans le costume ou le langage, qui semble dénoter un effort pour franchir les barrières de la classe, ne peut que divertir le spectateur porté à la gaîté. Les ménagères de la classe moyenne égaient, dit-on, la monotonie de leurs après-midis dominicales en faisant à la dérobée gorge-chaude de leurs bonnes qui sortent endimanchées. Les villageoises qui connaissent ces bonnes, si elles pouvaient étouffer une admiration envieuse, jouiraient sans doute encore plus gaîment de ce spectacle. En général, toutes les fois qu'on a l'air de se dresser sur la pointe des pieds
1. Curlius fait cette remarque à propos des poètes comiques : « Ce fut d'abord contre la nouvelle mode du jour qu'ils dirigèrent leurs coups ». (Hist. of Grée ce, II, p. 539.)
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pour dépasser de la tète ses pareils, on excite autour de soi un rire légèrement malveillant : or l'adoption hardie de la toilette à la mode est la manifestation la plus reconnaissable de cette manie de nous grandir. La situation a aussi sa drôlerie réjouissante pour un spectateur plus complètement désintéressé. La lutte qui s'engage dans le cœur palpitant d'une jeune femme, qu'elle soit blanche ou de couleur, quand le désir passionné de quelque charmante nouveauté, rendue plus séduisante encore à ses yeux par l'exemple de ceux qui sont au-dessus d'elle, est vivement combattu par le sentiment de sa modeste situation et peut-être aussi par une crainte vague de se couvrir de ridicule, produit sur l'œil qui sait voir un effet en même temps comique et pathétique.
Il est encore, parmi les gaités de la vie, une autre cause d'amusement que nous fournit cet empressement violent à rendre hommage à la supériorité du rang; et peut-être méritet-elle qu'on l'indique. Souvent la flatterie de l'imitation n'est pas plus sincère que celle qui se sert des paroles. Quand l'àme de l'homme ou de la femme est dominée par la nécessité de faire ce qui est fait par d'autres, et surtout par des personnes d'un rang plus élevé, il ne faut plus parler de sincérité. De là mille conséquences, et entre autres celle-ci : que pour le simple spectateur prêt à saisir et à savourer le comique des choses, le spectacle d'une grande démonstration nationale de fidélité au souverain ne peut manquer d'avoir un côté divertissant.
Sans doute, les adorateurs trop pressés de la mode, pour peu qu'ils sachent attendre, trouvent de quoi rire à leur tour. Dès que cette nouveauté, qui excitait d'abord tant de risées, a cessé d'étonner, et que tous les yeux s'y sont habitués, le moment arrive oîi l'on se moque de l'imitateur attardé. Ce personnage si populaire sur le théâtre, « the old dowdy, la vieille ganache », nous est représenté d'ordinaire comme étant par sa mise ridiculement en retard sur notre temps. Cependant le champ de la gaîté qu'inspire uniquement le respect d'une nouveauté sur laquelle jamais la raison neul à se prononcer, est évidemment assez limité.
Nous pouvons arriver maintenant à ces courants plus profonds de changement, dont l'ensemble compose le progrès J\MEs SiLLv. — Le Rire. 17
social. Ils comprennftnl tout ce qui porte visiblement l'homme à des formes plus hautes d'intelligence, de se;itiment et de caractère, à des types plus élevés de vie sociale, et, parallèlement, le développement des institutions par lesquelles ces changements
s'expriment.
Nous pouvons supposer que ces changements progressifs sont dus, soit à ladoption des produits d'une capacité mentale supérieure qui se manifeste chez certains membres de la communauté, soit à la propagation d'idées, d'inventions, d'institutions, qui passent d'un pays à un autre.
11 est malaisé de dire avec précision comment apparaît et comment se répand une amélioration sociale. 11 y faut des hommes d'un esprit Imaginatif, possédant une connaissance vaste des arts mécaniques, de la législation, et ainsi de suite, ou doués d'un sentiment délicat des choses de la beauté et de l'ordre moral. Cependant toute innovation qui tend à s'établir, qu'elle vienne du dedans ou du dehors, trouve dans l'attitude seule des conservateurs un obstacle sérieux. Ici encore il nous semble reconnaître l'inHuence et le charme du rang. C'est seulement quand quelque autorité reconnue proclame la valeur de la découverte nouvelle que la multitude, qui peut être un moment auparavant faisait tout son possible pour la fouler aux pieds, la regarde avec respect et ploie les genoux. Quant à l'adopter librement comme vraie et comme bonne, cela ne vient d'ordinaire que beaucoup plus tard.
Une idée d'une nouveauté saisissante, soit dans la science, soit dans la religion, soit dans les commodités de la vie, a beau être en soi conforme à la raison ; cela ne sert à rien pour la défendre contre les attaques de la gaîté malveillante. L'homme ordinaire, qu'il rieou qu'il reste sérieux, juge les choses sur la règle de la coutume. Ce qui la choque violemment devient pour lui la proie légitime du ridicule. L'histoire des idées et des mouvements sociaux qu'elles déterminent, n'est qu'une longue démonstration de cette vérité L'idée de donner aux femmes plus de liberté et un rôle plus élevé excitait chez les comiques de l'ancienne Grèce et chez leurs spectateurs une hilarité sans bornes. Cette idée a souvent reparu depuis lors, grâce au zèle et au courage de quelques défenseurs isolés ; mais elle conti-
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nuait à provoquer dans la foule des rires bruyants. Il y a moins d un demi siècle, lorsque J. S. Mill plaida pour l'émancipation intellectuelle et légale des femmes, l'effet produit fut d abord une impression presque générale de gaîté. Aujourd'hui seulement, une partie du monde civilisé commence à reconnaître combien est naturelle et juste cette idée que les femmes doivent avoir leur part, à la fois dans les gains intellectuels dus aux progrès del éducation, et dans la grande œuvre du monde.
Cel exemple nous montre combien est puissante la force que doit combattre et surmonter toute idée dont le caractère est profondément révolutionnaire. Il y a trente ou quarante ans, l'idée de Darwin sur les origines de l'homme et sur l'évolution faisait sur la masse des Anglais, y compris un évéque d'Oxford et beaucoup d'autres personnages très haut placés dans l'échelle de la culture intellectuelle, à peu près le même effet que certains enseignements de nos missionnaires sur un sauvage intelligent. La figure du singe, qui est, soit dit en passant, un des plus anciens symboles de la caricature, rendait d'excellents services à ceux qui saluèrent, assez naturellement d'ailleurs, par de bruyants éclats de rire, la théorie subversive de Darwin.
• L'attitude de la foule est à peu près la même en face des premières applications d'une invention pratique. On s'égaya beaucoup en Angleterre quand les élégants de la Restauration empruntèrent à l'étranger une innovation aussi simple que l'emploi de la fourchette ' : et c'est ce que ne doit pas oublier le touriste anglais, quand il est disposé à rire des étrangers qui font du couteau un usage immodéré. En pareil cas, ceux qui sont les premiers à adopter la nouveauté provoquent à peu près autant de rires que les partisans d'une mode nouvelle. D'un côté comme de l'autre, ce qui fait l'absurdité comique de l'adoption, c'est l'originalité délicieuse et l'irrégularité splendide de la chose.
D'autre part nous voyons, ici encore, le rire se retourner contre le rieur. Quoique le respect de la coutume nous porte tout d'abord à tourner en ridicule tout changement soudain et frappant dans 1-es idées ou dans les habitudes de la vie, cependant,