Ward, op. cit., Il, pp
édifié une fortune a quelquefois obtenu le succès par Thabile emploi de son savoir: cependant la présence, ou l'absence, de qualités autres que les qualités intellectuelles, paraît jouer de notre temps un grand rôle dans les mouvements soudains d'ascension sur l'échelle ploutocratique.
Ainsi que nous pouvons l'apprendre dans la comédie de Molière, le spectacle d'un homme qui, du bas de l'échelle sociale, jette sur les degrés les plus élevés d'ardents regards de convoitise, a quelque chose de comique, à la fois pour ceux qui sont au même niveau que lui et pour ceux dont il ambitionne l'élévation. Plus tard, lorsque le regard de convoitise est suivj d'un effort pour grimper réellement, les tentatives malheureuses peuvent provoquer la gaité au point que les larmes obscurcissent la vue. Et quand l'ambitieux atteint son but, la gaîté y trouve encore son compte ; car il est peut-être plus difficile de garder convenablement l'équilibre à cette hauteur nouvelle, qu'il ne l'était d'y parvenir; surtout quand les parents et les autres attributs de son humble état d'autrefois persistent à s'attacher au parvenu.
D'autre part ces rapides ascensions nous donnent fréquemment le spectacle d'impostures amusantes : en effet on a vu, comme le dit Schopenhaner, des hommes qui n'avaient aucun des mérites requis, de vrais profanes, se pousser jusque dans les cercles littéraires, et usurper une sorte de distinction d'emprunt, à l'aide d'artifices d'ailleurs aussi anciens que vulgaires.
Les changements de classe nous procurent encore d'une autre façon le spectacle amusant de la fraude Quand les personnages les plus haut placés dans le monde rendent hommage à la divinité des hommes d'argent ambitieux, en se livrant eux-mêmes au trafic sous des noms empruntés, la gaîté de Midas et de toute sa caste méprisée trouve l'occasion de se donner carrière.
Nous pouvons à présent indiquer l'effet général des mouvements sociaux que nous venons d'esquisser, sur la qualité et le mode de distribution des manifestations de l'hilarité dans une nation.
a. — Tout d'abord, le flot de la culture^ à mesure qu'il avance et se répand, tend visiblement à élever le niveau général du goût et à développer l'aptitude à juger la qualité du plaisant.
Ce résultat, bien qu'il soit dû en partie au développement de l'art et à l'extension de son influence éducatrice, est au fond l'effet direct du progrès intellectuel et de cette augmentation de la délicatesse de sentiment qui parait dépeindre de ce progrès. On peut décrire ce changement en disant que le critérium de l'idée tend graduellement à fiagner du terrain en enveloppant, sinon en réduisant celui de lacoulume. Le rire primitif, vide de tout contenu intellectuel, devient moins général; le rire de l'intelligence plus fréquent. Cet effet de l'introduction des idées se produit chez les membres de toutes les classes, dans la mesure 011 ils entrent dans le groupe de culture le plus élevé. C'est ainsi que les façons de penser particulières à telle localité, à tel groupe social, commencent à perdre de leur importance dans notre rire.
Cet effet de lextension du point de vue intellectuel se réfléchit dans toutes les variétés distinguées de l'art comique. Tout sentiment trop marqué de la dignité du rang, surtout quand le groupe présente un aspect peu imposant, qu'il s'agisse de la « petite noblesse » dans quelque capitale en miniature sur le continent, ou des familles qui composent « la société » dans une ville obscure de province en Angleterre, frise de bien près le ridicule. D'autre part, si la classe inférieure s'exagère la dignité d'une personne ou d'une classe qui est au-dessus d'elle, surtout si cet excès de respect s'accompagne d'humbles courbettes, il prend un air de servilité plaisante dont la juste appréciation suppose une certaine maturité de l'esprit.
La tendance générale de ce progrès des idées n'est jusqu'à présent que très imparfaitement comprise. La marche de lespril, comme parfois la marche des armées, n'est pas si uniforn)émenl triomphante qu'on se le ligure communément Une partie considérable de la gaité de ce qu'on appelle les classes instruites, n'est encore que légèrement influencée par la perception délicate et profonde des qualités du plaisant ; tandis que, pour la majorité non cultivée appartenant à tous les niveaux sociaux, il serait difficile de découvrir dans ses rires aucune trace distincte d'un dépôt dû au flot montant de l'instruction. On pourrait aller jusqu'à supposer qu'aujourd'hui même, dans leur appréciation du plaisant, les habitués d'un a Music Hall »
de la première classe à Londres, ne sont guère, ou peut-être ne sont pas du tout, pour la pénétration intellectuelle et la délicatesse du sentiment, au-dessus de ces foules du moyen âge qui accouraient pourvoir et pour entendre les facélles du j on g leur ^ ; tant l'influence des causes de raffinement est lente à s'infiltrer des couches de culture les plus élevées dans les couches inférieures.
b. — Le changement amené dans la qualité du rire social par une infusion d'idées a été certainement accompagné par un changement dans sa quantité, comme le montre le déclin de la gaîté populaire si démonstrative autrefois. Celte diminution du rire collectif, dont on a déjà dit un mot, et que reconnaissent tous ceux qui ont étudié le passé, est due en grande partie à ce que les manifestations plus simples et plus cordiales de l'hilarité populaire ont baissé le ton. Le changement est assez important pour motiver une étude rapide.
Dans les sociétés d"un type simple le rire le plus franc et le plus bruyant venait probablement des couches les plus basses. Il suffit de rappeler celui de l'esclave chez les Égyptiens ou chez les Romains. Ce qui permit plus tard au rire de se donner carrière, ce fut V organisation de la joie sous forme de spectacles et de divertissements populaires. Peut-être le germe dune telle organisation se trouvait-il dans cette fête annuelle célébrée « en l'honneur du très joyeux dieu du rire », qui nous est rappelée par Apulée-. On peut citer en exemples les réjouissances à l'occasion de la moisson et des vendanges, d'où naquit la comédie grecque, et les divertissements tumultueux de la multitude dans les foires et les fêtes du moyen âge. Ce qui fait croire que le peuple possédait par excellence les secrets du rire, c'est le fait que des esclaves, soit Grecs, soit Romains, étaient choisis comme bouffons par les grandes maisons. Les fous qu'entretenaient les Orientaux appartenaient probablement à la même classe ^ Plus tard les fous des cours européennes étaient tirés des classes les plus humbles.
Un mot peut résumer les caractères de ce type primitif de la