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Doran. Histonj of Court Fools. pp

LE RIRE DANS l'ÉVOLUTION SOCIALE 269

gaîté populaire : elle était enfantine. L'esclave ou tout autre travailleur opprimé pouvait écarter sans etVorts, dans les heures données au jeu, les idées de labeur et de châtiment. Devant son maître et les traitements qu'il recevait de lui, son attitude paraît avoir été celle de la résignation produite par une habitude de toute la vie. Il est probable qu'il pouvait s'égayer doucement aux dépens de son surveillant ; mais il ne paraît pas avoir nourri contre lui une animosité profonde.

Cette forme naïve du rire populaire fit place à un type moins enfantin quand le menu peuple commençaà comprendre un bon nombre d'hommes libres qui étaient capables de se faire des opinions à eux et ne manquaient pas de hardiesse pour revendiquer le droit de les exprimer. Il suit de ce qui a été dit plus haut, que la liberté nouvellement conquise dut amener naturellement quelques critiques moqueuses des autorités. Cette tendance de la foule en joyeuse humeur fut aussitôt reconnue par les autorités, qui la combattirent par une censure rigoureuse. Nous avons un exemple de cette censure dans les règlements de police qui gênèrent l'introduction à Rome de la comédie athénienne. Les magistrats exigèrent que le lieu de la scène fût toujours placé hors de Rome, comme pour prévenir toute attaque directe contre les institutions et les personnes romaines^. L'église du moyen âge montra la même hostilité contre les éclats d'une gaîté libre eksans scrupules. Peut-être ce sentiment était-il en partie inspiré par une réprobation morale très légitime de la grossièreté qui s'étalait dans les chansons, les contes, et ainsi de suite. Il semble cependant que la plupart des ordonnances prohibitives eurent pour cause la crainte qu'avaient les ecclésiastiques de ne plus dominer en sûreté l'esprit du peuple.

Toutefois il ne fut pas facile d'imposer silence au rire populaire, une fois qu'il se fut entendu lui-même et quil eut reconnu sa force. Aristophane et le public dont il excitait le rire furent, pour quelque temps du moins, plus forts que le démagogue

■I. Tyrrell, Lalin l'oe/rij, p. 43 et suiv. Les licences de la coiiiédioii'recque priiiiilive la firent interdire par Pisistrate. Cdmnie le remarque le l'roIVsseiir P. Gardner. « les tyrans n'ont point le sens de l'humbur et craignent le ridicule ». [Greek Anliquilics, [j.ijdij .

qu'ils tournaient en ridicule. Sans doute le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiatique sont souvent parvenus à étouffer à demi pendant (jnelque temps les formes grossières du rire : mais on a reconnu qu'il était impossible de l'étouffer complètement dans les sociétés libres. Au moyen âge, nous dit-on, latmosphère de gaîtésélevait parfois à de si hautes températures que les hommes d'église eux-mêmes se joignaient à des chants qui n'étaient guère décents ' . L'histoire moderne de la satire politique fournit mille exemples de la puissance du rire populaire. C'est ainsi que, du temps des Stuarts, le peuple pfotesta par des satires contre l'abus des monopoles-. Le rire se montra si fort que les politiques, n'ayant pu le débusquer de la scène, entreprirent de le faire servir à leurs propres fins''. Si les genres les plus licencieux sont maintenant bannis de la scène, la caricature politique est florissante et vigoureuse ; elle a osé attaquer la royauté même, pendant une période de quelque durée '.

Certainement c'est dans le peuple que la bienfaisante habitude de la gaîté a trouvé son soutien. Si nous regardons le peuple comme représenté aujourd'hui par les paysans, les ouvriers et la partie inférieure de la classe moyenne, il faut avouer qu'il semble avoir perdu sa note joyeuse. Le réservoir qui, dans le passé, entretenait le courant de la gaîté nationale, a certainement baissé de niveau et menace même de se dessécher. Mais nous reviendrons bientôt sur ce point.

c. — Gomme dernier effet sur lequel il faut insister ici, nous trouvons sous le rire d'un peuple une attitude singulièrement composite. J'entends par là une agglomération de tendances mentales qui impliquent des manières de voir différentes, et différents types des convenances, et par conséquent du risible.

Dans le chapitre précédent nous avons vu comment le rire choral des sauvages suivait les directions des tendances autoconservatrices de la tribu. Ce mouvement inconscient, par lequel l'humeur joyeuse s'adapte d'elle-même aux fins de la vie collective de la tribu, a persisté à travers tous les changements intro-

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