‹ Essai sur le rireChapitre 76 sur 112 · Ward. Enql. dram Poets, 11. pp · texte numérisé non relu

Ward. Enql. dram Poets, 11. pp

3. On dit que la saLire de Gibber « Non-Jiiror » vahit à son auteur une pension et le titre de Poète Lauréat (Wright, op. cit., chap. XXll).

LE RIRE DAXS l'ÉVOLUTION SOCIALE 271

duits par le jeu de la mode et par les mouvements de l'évolution sociale. Nous, Anglais d'aujourd'hui, qui voyageons beaucoup plus que nos ancêtres dans les pays étrangers, qui pouvons même apprendre les langues qu'on y parle, nous conservons la tendance à résister à l'importation des choses qui nous frappent comme non anglaises. Dans certaines circonstances, par exemple quand la fièvre guerrière échauffe le sang, et qu'on se sent critiqué par des étrangers, cet attachement à ce qui est national croît en netteté et en vivacité et se réfléchit d'une manière évidente dans les manifestations de la gaîté compatible avec les dispositions du moment.

<ie point de vue de la tribu a toujours coexisté avec le point de vue plus étroit et plus relatif du groupe, tel que nous l'avons fait connaître plus haut, bien que, dans les circonstances ordinaires, il ait moins prédominé dans les manifestations joyeuses des hommes. Le rire du moyen âge à l'adresse des prêtres fut de temps en temps inspiré par le sentiment patriotique ou national, quand le peuple commença à voir en eux les serviteurs d'un pouvoir étranger.

Ce n'est pas tout : bien souvent, quand le peuple rit de ce qui est à ses yeux « l'absurde », dans ce rire, que nous pouvons appeler le rire du sens commun, c'est eiicore le point de vue de la tribu ou de la société qui est adopté/; et ceci est encore vrai de la majeure partie au moins d'une communauté qui marche à Tavant-garde de la civilisation. Quand nous sourions de ce qui nous parait une idée peu naturelle ou une habitude étrange, nous sommes en réalité guidés par cette préoccupation : « qu'est-ce que disent et pensent les gens qui nous entourent? Quelles paroles et quelles pensées attendent-ils de nous?» Cette soumission docile à une coutume vaguement formulée, oîi l'on ne s'inquiète pas un instant de ce que cette coutume peut avoir en soi de raisonnable, se retrouve aussi dans les jugements portés par les hommes ordinaires sur les côtés risiblcs de l'immoral. L'empressement à payer ses dettes, par exemple, semblera à la plupart des hommes sagesse ou sottise, selon la coutume de leur tribu, bien que sur ce point deux opinions de classe puissent se faire distinctement sentir : par suite le rire peut se porter, quand la coutume change, de celui dont la lenteur à tenir ses

engagements donne à supposer qu'il se trouve dans une gêne d'ailleurs soigneusement cachée, sur celui qui témoigne, dans des questions insignifiantes, une hâte indigne d'un homme comme il faut.

Il semble résulter de ce qui précède que lesadataptions du rire à des normes plus universelles, à l'idée d'une convenance inhérente aux choses, est une sorte d'addition artificielle à des tendances plus profondes et plus instinctives. L'homme ducommun, quand il s'égaie du spectacle de quelque folie ou vice risibles, ne dépasse guère le point de vue de la coutume, en vertu duquel ce que tout le monde fait est bien fait. C'est seulement quand une culture plus élevée a dégagé ce qu'il y a d'universel dans le risible comme dans son opposé le raisonnable, que les idées interviennent fréquemment. Cette épuration de notre rire par l'intervention des idées est surtout l'œuvre des hommes de pensée, par exemple du moraliste, du critique littéraire, et pardessus tout de l'artiste, dont c'est le rôle propre d'enrichir de beauté le domaine du plaisant. Celte fonction de l'art sera le sujet d'un chapitre ultérieur.

Dans ce chapitre-ci nous avons traité uniquement de ce que j'ai appelé le rire choral, celui des groupes grands ou petits. 11 y a cependant un autre genre de rire, le rire particulier à l'individu quand il est seul ou en compagnie d'amis qui pensent comme lui. Ce genre a aussi ses pré-conditions dans les processus de l'évolution sociale tels que nous venons de les indiquer.

11 est évident que ce rire indépendant serait impossible dans les stages les plus bas de cette évolution. Dans l'état sauvage ou demi-sauvage, le membre bizarrement constitué dune tribu (si toutefois un tel être était possible), qui serait sujet à éclater de rire devant les cérémonies absurdes de sa communauté, courrait certainement des risques sérieux. Il a fallu des siècles de progrès social pour établir les conditions où l'individu peut librement et sans danger se livrer à l'humeur joyeuse.

Cette liberté pour chacun de choisir ses propres façons et sujets de rire s'est affirmée graduellement comme une partie de ce tout qui constitue à nos yeux la liberté individuelle. Peutêtre même peut-on la regarder comme la phase la plus élevée' et la plus complète de cette liberté.

Ce n'est pas le moment d'étudier plus à fond les conditions complexes d'où dépend ce développement d'un rire individuel plus libre. Peut-être suffit-il ici d'indiquer la nécessité d'un progrès dans les idées, et la possibilité pour les hommes, pour le petit nombre, tout au moins, de se faire des jugements personnels, que ce progrès implique. Pour rire de son propre rire un homme doit commencer par avoir des idées et des perceptions qui lui soient propres.

On ne pourra comprendre plus complètement les conditions préalables d'un rire indépendant que lorsqu'on en aura soigneusement examiné les traits caractéristiques. Dans le chapitre suivant je me propose d'examiner cette variété de l'humeur joyeuse, qui semble être un attribut de l'individu arrivé à son développement complet. Cet attribut est ce qu'on désigne spécialement, de notre temps, par le terme d'humour.

James Sully. — Le Rire.

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