CHAPITRE X
LE RIRE DE LINUIVIDU : LHUMOUR
Dans le chapitre précédent nous avons vu comment les progrès de la civilisation ont tendu à calmer les éclats retentissants du rire choral ou collectif. Cependant le meilleur ami de l'homme n'est pas fait pour prendre un auront trop au sérieux. Chassé de la multitude, il a su se déguiser et rentrer à la dérobée dans les demeures des hommes, animant de temps en temps quelque esprit mortel, et le poussant à tirer des objets risibles un plaisir plus tranquille que n'accompagne aucun danger. Ce nouveau don, cette dernière inspiration du mortel par le dieu, est ce que nous appelons l'Humour.
Il n'y a peut-être pas de mot dans la langue anglaise là laquelle il semble appartenir exclusivement) qui soit plus dithcile à définir avec une précision scientifique que ce mot qui nous est si familier. On l'emploie souvent d'une manière extrêment vague, comme lorsqu'on dit d'un homme qu'il a de l'humour, parce qu'il rit volontiers ^ Et pourtant quiconque se donne la peine d'employer les mots dans leur véritable sens, sait combien cette façon de parler est peu exacte. Une incontinence chronique du rire, telle qu'on la trouve dans le type que M. Meredith appelle « l'hypergélasle », forme en effet un contraste marqué avec ce qu'on appelle « l'humour )) quand on veut s'exprimer avec justesse. Le terme, ainsi que peut nous l'apprendre son étymologie, désigne moins la propriété générale de la « risibilité », qu'un certain tempérament particulier, une certaine complexion du sentiment, je dirai plus, un mode
1. Ceci vient sans doute eu partie de ce que la langue anglaise ne possède pas d'autre mot qui, à lui seul, désigne directement et clairement la disposition ou sentiment subjectif qui se manifeste par le rire.
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d'organisation mentale. Nous ne pouvons donc penser à l'appliquer à la race ; nous trouverions même difïicile d'accorder à celte qualité un cai-actère assez général pour parler des humoristes comme d'une classe. L'homme ou la femme qui possède l'humour doit ce privilège, avant tout et essentiellement, à la possession, qui ne s'achète à aucun prix, d'un esprit vraiment individuel.
Il ne faut jamais perdre de vue ce mélange tout à fait particulier d'éléments chez la personne qu'on appelle humoriste. Il la voue à un isolement relatif dans l'expression vocale d'un sentiment qui fut primitivement social et communicatif. Qu'un grand nombre de personnes s'accordent pour exprimer ensemble leur humour, c'est une idée inadmissible. Un homme qui a développé ses dispositions humoristiques devra s'estimer heureux si, dans son entourage, il en trouve un ou deux autres capables de comprendre et de partager quelquefois son rire discret.
Et pourtant, bien que l'humour consiste essentiellement, dans chaque cas particulier, en un mélange unique d'éléments divers, il a certains caractères généraux. A quelle sorte de tempérament, de constitution mentale pensons-nous, quand nous nous accordons à voir dans Shakespeare, Cervantes, Goldsmith, Sterne, Lamb, Dickens et George Eliot des humoristes ?
Ce que nous pouvons dire avec confiance, c'est que quelquesuns des caractères que présente le rire ordinaire ne se trouvent pas dans l'humour. Il est bien éloigné de la gaîté prompte, réflexe, de l'enfant ou de l'adulte insouciant. Son rire n'est pas seulement plus calme, il est aussi plus lent et chargé d'un sens plus profond. En outre, il est émis sur un ton bien diflférent de la fanfare brutale et méprisante des premiers hommes. Il s'exhale en notes contenues et presque tendres. C'est en même temps le rire où l'on sent le moins le point de vue de l'intérêt personnel : on n'y entend rien du clairon triomphal; à peine y devine-t-on la conscience de la supériorité à laquelle la production même de ce rire peut donner un droifmomentané. C'est pourquoi on peut hésiter à décerner le titre d'humoriste à un écrivain dont le rire (même quand le public lui donnerait le nom d'humour) commence à laisser dominer une note de dérision méprisante.
Ces contrastes nous indiquent assez clairement certains caractères positifs des manifestations de l'humour. Un regard à la fois enjoué et réfléchi, promené tranquillement sur les choses ; une manière d'accueillir les spectacles amusants, qui semble, dans sa modération, donner satisfaction au sens du ridicule et demander pardon de ce qu'il y a de peu délicat dans une pareille jouissance ; un mouvement expansif des esprits du dedans au dehors, rencontré et retardé par le courant contraire d'une sorte de bienveillance pensive, voilà quelques-uns des traits dominants qui se révèlent clairement dans l'humour.
Au premier abord, il parait impossible de considérer cette attitude mentale subtile et complexe comme un développement de la gaîté naïve et plutôt grossière des temps primitifs. Pourtant un examen rapide des exemples les mieux choisis de ce que les connaisseurs appellent humour, suftirait à montrer qu'il se nourrit, à bien peu de chose près, des mêmes aliments que la gaîté des Grecs ou celle du moyen âge. Le bouleversement des choses, surtout quand il les fait tomber de haut; les bévues et les maladresses de toute sorte; les bizarreries humaines, quand elles atteignent des proportions surprenantes; toute vanité qui se gonfle pour forcer une attention qui se refuse; les mille déguisements des mortels; la disproportion entre les choses et les exigences des circonstances ; les extravagances, les perversités et les folies sans nombre de l'humanité; tout ce qui fait éclater le rire sans pensée de l'homme sans culture, fait aussi vibrer so/^o vocela. note plus lente de l'humoriste.
Notre grande humoriste a dit : « Quel([ue étrange que semble une pareille filiation, cette admirable et délicieuse combinaison de plaisanterie, d'imagination, de philosophie et de sentiment, qui constitue l'humour moderne, tire probablement sa première origine de la moquerie cruelle du sauvage devant son ennemi torturé ; tant est forte la tendance des choses vers le bien et vers le beau^. »
Certes, quand nous affirmons que l'humour, si noble et si doux, descend d'une origine si barbare, nous ne voulons pas dire que sa genèse ait été ni soudaine ni directe. Ainsi que nous