Georges Eliot Essays, pp
LE RIRE DE l'iNDIVIDU : l'hUMOUR 277
l'avons déjà dit, c'est un sentiment singulièrement complexe. Il suppose chez celui qui le possède une réunion toute particulière de qualités, qui ne peut se produire que rarement. Or, l'étude du développement de l'individu, comme de celui de la race, nous apprend que ce groupement de qualités est, parmi tous les produits qui sortent du laboratoire de la nature, un des plus délicats, et qu'il exige d'elle un effort de préparation très spécial.
Quoiqu'on ait raison d'appeler l'humour un sentiment, sa condition la plus apparente, sinon la plus importante, est un développement de l'intelligence. C'est un excellent exemple de ce que M. Meredith appelle « le rire de l'esprit », expression qui suppose, cela va sans dire, que nous possédons cet esprit. Nulle part il ne prospère mieux que sur le terrain des idées. Cependant cet élément inlellecluel , qui est pour l'humour d'une importance vitale, n'exige pas la subtilité de l'esprit; moins encore la présence d'idées qui dépassent le niveau des intelligences ordinaires. Ce qui est nécessaire, c'est un esprit porté à réfléchir sur ce qu'il observe (une ménagère entendue peut le posséder), ayant en lui assez de vie et d'initiative pour s'élever au-dessus d'une banale et passive acceptation des choses, pour les pénétrer des clartés d'une critique toule fraîche.
L'élément intellectuel qui distingue surtout l'observation humoristique est un large développement de ce pouvoir d'embrasser les choses dans leur ensemble et dans leurs rapports, qui est à la racine de toutes les perceptions élevées du risible. C'est, plus particulièrement, une habitude mentale de projeter les choses sur leurs arrière-plans, de les considérer au milieu de tout leur entourage, en tant que cela implique ces relations de contrariété qui sont, comme nous l'avons reconnu, de l'essence du plaisant, au sens rigoureux du terme. Celte compréhension de l'entourage dépend d'un processus de réflexion Imaginative ; car larrière-plan que demande l'humour n'est pas l'arrière-plan visible, mais il doit, dans une large mesure, être une restauration ou plutôt une construction.
Cette introduction dans l'humour d'une certaine activité de pensée ou de réflexion, a cette conséquence curieuse qu'il ne se
contente pas de se jouer autour du domaine du sérieux, comme fait le rire primitif et simple, mais qu'il embrasse et s'assimile une sorte de demi-jeu oii un certain sentiment de l'importance des choses, de leur valeur et des effets qu'elles ont sur notre bonheur, met une sourdine à la gaîté. C'est là le paradoxe, le secret de l'àme à qui l'humour est cher, secret irritant à la fois pour les personnes purement sérieuses et pour les plaisantins au cœur léger. Pour le bien comprendre, nous aurons besoin, comme on le verra bientôt, de considérer d'aufres éléments que l'élément intellectuel. Cependant nous ferons bien de noter le fait que la possibilité de cette réunion de l'esprit de jeu et du sérieux dans l'humour trouve sa condition intellectuelle dans un pouvoir mental plus large pour embrasser et saisir les choses.
Notre analyse des objets qui excitent l'homme à rire a fait voir que l'aspect risible coexiste presque toujours avec d'autres aspects. Le même défaut physique qui est plaisant peut être fâcheux au point de vue esthétique ou hygiénique, et ainsi de suite. Et quoique bien des écrivains, depuis Aristote jusqu'à Bain, aient eu soin d'indiquer que le défaut ou la dégradation risibles ne doivent pas atteindre par leur importance la limite où commence la laideur pénible et oîi naît le blâme, il est parfaitement clair que, étant donnée une faculté de perception prompte et compréhensive, avec la disposition à réfléchir sur les objets perçus, le caractère sérieux de ce qui nous amuse pénétrera aussi dans le champ de la vision.
C'est ainsi que, chez ceux en qui s'est développé l'organe de combinaison nécessaire, une sorte de vision mentale binoculaire est devenue possible. Nous trouvons un plaisir pensif à considérer Don Quichotte, l'Oncle Toby et les autres héros de l'humorisme, justement parce que nous sommes dans des dispositions oii, tout en nous livrant à un spectacle amusant, nous embrassons néanmoins dans nos réflexions le sens plus profond qu'il contient, et nous en subissons l'impression.
Pour expliquer comment l'humour considère les choses, il faudrait suivre et retracer toutes les interpénétrations subtiles du joyeux badinage et de l'observation sérieuse, d'une imagination légère et enjouée et d'une grave raison. Nous ne pouvons ici qu'indiquer leurs modes de combinaison.