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LE RIRE DE L INDIVIDU : L HUMOUR

Une appréciation plus délicate des contrastes et en général des rapports servira souvent à enrichir l'impression donnée par un objet manifestement risible. Un petit enfant aux formes rebondies tombe sur le parquet qui résonne ; le bruit soudain de sa chute égaie tout le monde. L'observateur habitué à une contemplation pensive s'en amuse aussi, mais plus tranquillement; et tout un travail mental vient se mêler à sa gaîté. Son esprit distingue dans cet incident banal bien des choses : peut-être, par exemple, la résistance énergique de la nature qui travaille à rétablir l'équilibre détruit, par de vigoureux efforts qu'atteste maint grognement ; peut-être l'innocuité des chutes quand les os et les articulations sont jeunes, tandis qu'il n'en est pas de même des chutes du vieillard, que celle de l'enfant rappelle de bien des façons à la pensée. C'est une succession d'idées de ce genre, bien que l'esprit ne les suive que d'une façon presque inconsciente , qui donne à cette chute retentissante une partie de sa valeur pour l'observation de l'humoriste.

Ce n'est pas tout : l'intelligence, quand elle s'est habituée à^ une activité large et variée, va, en aiguisant la faculté de saisir les rapports, ouvrir de nouveaux et vastes domaines à la contemplation paisible de l'humoriste. Pour l'homme dont le regard intellectuel est exercé à saisir les rapprochements divertissants, et dont l'esprit est disposé à ruminer ce qu'il a vu, combien de sujets d'amusement peuvent se révéler dans les spectacles les plus ordinaires ; ainsi dans celui d'un homme étique et poussif joignant son filet de voix aux acclamations tonnantes d'une cohue de Jingos au sang riche; ou dans celui d'une femme qui, vigoureusement rossée par son seigneur et maître, se retourne avec un torrent d'injures contre le spectateur malavisé qui essaie de mettre un terme à cet abus de la puissance maritale ' ! La possession d'idées personnelles aidera aussi un homme à bien comprendre par sympathie, et en même temps, à dépasser les points de vue exclusifs, quand ils entrent en collision ; elle lui ménagera ainsi beaucoup de réflexions divertissantes. Ainsi quelle source d'amusement tranquille

1. La première scène du Médecin malr/ré lui prouve que Molière avait observé cette forme originale de fidélité conjugale.

nous ouvre la réponse de M'"^ Flynn, celle bonne dame irlandaise qu'on avait fait comparaître devant le juge pour coups portés à son mari ! Comme ce magistrat compatissant la plaignait de se présenter en pileux état, avec un œil poché et la tête entourée de bandages ; « Oh ! Votre Honneur », cria-t-elle, « attendez donc que vous ayez vu Flynn ». La recherche des proportions exactes dans lesquelles se mélangeaient chez la vigoureuse Irlandaise le goût de la bataille et le désir d'être plainte, nous ouvre tout un champ de réflexions à demi sérieuses, à demi amusantes, sur les rapports des êtres humains entre eux.

Ainsi qu'on peut le voir par ces exemples, le point de vue auquel se place l'observateur humoriste est loin d'être fixe. Tantôt la nouveauté piquante, le sentiment de délivrance au sorlir du stupide lieu commun, viendra de l'application d'une idée raisonnable à des choses qu'on n'est pas habilué à envisager de cette façon ; tantôt, au contraire, l'intelligence se trouvant plus gaillarde, ce qui produit un point de vue nouveau c'est une joyeuse envolée de l'imagination qui va se percher sur quelque sommet bien au-dessus du niveau où s'arrête le jugement de la raison. C'est pour les esprits humoristiques un jeu commun de renverser l'ordre accoutumé des choses, par exemple d'interverlir les rôles entre l'homme et la bête, entre le père et le fils, oîi, comme nous le voyons dans l'expérience imaginaire si joliment racontée par Lewis CarroU, d'enfermer les gens sensés dans les maisons de fous et de mettre les fous en liberté *.

Il suit de là que la réflexion de l'humoriste aura bien des nuances de sérieux. Dans quelques cas la proportion de l'élément rationnel nous amène à parler de l'humour comme d'une sagesse qui s'égaie (ridentem dicere verum) ; dans d'autres, où la prédominance d'une fantaisie capricieuse se rapproche de l'attitude d'un jeu spirituel, nous le décrirons plutôt comme un rire tempéré par un grain de sagesse. On peut dire cependant que, dans toutes les circonstances où se déploie le véritable humour, l'élément rationnel lui-même, sous l'influence de son

i. Sylvie and Bruno. Part II.. p. 132.

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allié, revêt comme un costume de fête, si bien qu'en somme l'esprit tout entier prend vraiment part au jeu ^ L L'état humoristique est cependant bien auti-e chose qu'une M- modification particulière des processus de l'intelligence. II ne P saurait résulter d'un simple et froid enchaînement de perceptions et d'idées. Il signifie que l'état de conscience tout entier est pour quelque temps modifié par l'adoption d'une attitude ou d'une disposition nouvelle. Le jeu de la jeune imagination autour de la figure grave et vénérable de la raison qui se laisse à moitié entraîner à jouer comme elle, vient de cette disposition générale de l'esprit.

Cette disposition mentale amène une modification particulière des processus conatifs. Tout examen plaisant des choses est, comme attitude de jeu, une sorte de relâchement de la concentration rigoureuse d'une intention d'efTort. Toutes les fois que nous rions, ne fût-ce qu'avec un enfant devant les facéties d'un clown, nous sommes délivrés de la contrainte exercée sur nous par les intérêts pratiques et même théoriques, qui tiennent d'ordinaire nos esprits assujettis quand nous nous livrons à une observation attentive. Dans ces moments de gaîté nous nous abandonnons au chatouillement exercé par l'objet sur nos perceptions et nos tendances idéationnelles. Dans l'humour cet abandon prend une nuance de sérieux, non parce que le relâchement de la tension conative est moins complet, mais parce que l'abandon est celui d'un esprit si bien habitué à la réfiexion que, même quand il joue, il ne perd pas complètement de vue la signification sérieuse des pensées qui lui procurent son divertissement; en effet il reconnaît vaguement la valeur des idées régulatrices auxquelles il suffit que la plus légère allusion soit faite pour qu'il soit en état de se livrer à une critique enjouée des objets qui se présentent.

Cependant le secret le plus profond de la disposition humoristique gît dans une modification particulière du ton de sentiment de la conscience. Ici, et cela saute aux yeux, nous avons affaire à un exemple spécial de complexité. Le rire coloré

1- Ainsi lorsque Addisun dit {Spedalor, N" 3n) que l'Iumiour devrait toujours être sous le contrôle de la raison, sa remarque [)arait, d'une manière qu'on est tente d'uppeler caractéristiffue. tombera faux.

d'une teinte légère de tristesse, est un mélange de tons de sentiment, de tons aussi qui semblent directement opposés et en apparence inconciliables entre eux.

La gaîté du rire commence à être compliquée d'un ton secondaire plus grave par Tintroduction à demi forcée dans la conscience de la signification sérieuse des choses. Avoir la pensée, même peu distincte, que le monde a son côté sérieux, c'est perdre la note purement gaie du rire de l'enfant, c'est ajouter au rire une nuance de tristesse.

Cependant une complication plus sérieuse survient quand le côté regrettable de l'objet risible se fait sentir. L'effet produit alors sur 1 humoriste n'a rien de commun avec celui que produit le spectacle de la sottise sur la personne portée au mépris. Il est le contraire même du sentiment de Thomme qui se réjouit de la déconfiture d'autrui. On y trouve le sens de la pitié qu'inspirent les choses. Un véritable humoriste est essentiellement un être de sympathie, exercé dans l'art si humain de se mettre à la place d'autrui. de considérer les actes et les paroles des hommes sous la chaude lumière que projettent les affections humaines. Quelques-uns, en efifet. regardent la sympathie comme le premier des caractères distinctifs de l'humour ^ Mais il paraît bon d'ajouter que c'est seulement l'infusion d'une certaine dose de sympathie dans noire contemplation joyeuse des choses, qui nous permet d'aller loin sur le chemin de l'appréciation humoristique. Une sympathie qui marcherait d'un pas trop rapide pour que le sens du plaisant pût aller de front avec elle dans une camaraderie amicale, finirait, comme Flaubert nous dit que cela lui est arrivé dans la dernière partie de sa vie -, par imposer silence au rire.

Quand nous sommes ainsi arrivés à reconnaître le côté regrettiible de ce qui nous amuse, faisons un pas de plus, et nous arrivons à distinguer ce qui, à son tour, adoucit la tristesse du regret, c'est-à-dire ces fils déliés qui rattachent le défaut risible à des éléments d'une réelle valeur. L'humour, du

1. Voj-ez, par exemple. Hoffding, Ouf Unes of Psycholoffy. pp. 294, 293.

2. Cité par Dugas, op. cit., p. 98. Flaubert indique peut-être ici une cause qui contribue beaucoup à arrêter le développement du sentiment complexe de Ihumour.

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moins quand il est de l'espèce la plus riche, arrive certainement à considérer, à découvrir dans la qualité risible ou dans ce qui s'y rattache, des indices de ce qui est estimable et aimable.

La disposition à penser du bien de ce qui nous amuse peut venir tout d'abord d'un mouvement de gratitude. Nous sommes en général si bien disposés à la reconnaissance envers celui qui nous divertit que, même quand nous savons qu'il nous a procuré ce plaisir d'une façon complètement involontaire, nous ne pouvons nous empêcher tout à fait de lui oflfrir nos remerciements.

Poursuivons : souvent, si nous considérons avec réflexion la chose qui nous amuse, nous voyons qu'elle est liée avec ce qui est réellement estimable. Ce sont les exagérations des bonnes qualités qui sont si amusantes, surtout lorsque, par pure obstination, elles tendent à envahir la personne entière et à fâcher en môme temps quelles divertissent. Quelquefois la comédie (ainsi dans lAlceste de Molière) nous montre le risible inséparablement uni à l'excellent. Mais c'est seulement l'humour du genre le plus réfléchi, celui auquel nous verrons que la comédie ne fait pas appel, qui sait reconnaître pleinement cette coexistence de la qualité et du défaut.

Quelquefois aussi, même quand nous ne pouvons discerner comment il est en partie racheté par sa connexion organique avec une chose louable, le défaut risible peut prendre l'apparence d'une imperfection de caractère pardonnable et presque aimable. 11 en est ainsi de ces petites imperfections qui se rencontrent chez des hommes reconnus comme foncièrement bons, qui les rapprochent de nous et par là nous permettent de les comprendre. Il en est ainsi encore des ignorances et des simplicités des enfants, qui, alors même qu'elles nous font sourire, font voir tout ce qu'elles valent comme manifestations sincères de la nature enfantine.

En parlant d'un sentiment d'humour nous entendons dire que la disposition bienveillante se combine avec la gaîté du rire dans un type nouveau de conscience émotionnelle. De plus cette combinaison paraît amener la présence simultanée dans la conscience des deux éléments, et non pas seulement une

alternance rapide de deux phases de sentiment. C'est la naissance simultanée et la fusion partielle d'un ton de sentiment gai et d'un triste, qui différencient l'humour proprement dit du sentiment de certaines époques auxquelles le voisinage intime du risible et du pathétique dans les choses était assez familier, comme nous pouvons le voir dans les vers de Pope sur Addison :

Qui ne rirait de voir qu'un tel homme existe ? Qui ne pleurerait en songeant que c'est Addison^?

D'ailleurs, comme fusion harmonieuse d'éléments, le sentiment de l'humour contraste avec ce simple mélange d'ingrédients, les uns agréables, les autres pénibles, que Platon pensait découvrir dans le rire-.

La psychologie des émotions est encore arriérée et nous savons bien peu de chose sur les lois de leur fusion ^ Un ou deux points cependant peuvent être efïleurés ici.

Rappelons-nous que deux sentiments excités en même temps peuvent s'enlre-choquer et refuser de se combiner pacifiquement en un même tout. C'est en effet ce qui arrive le plus souvent quand ils sont de nature contraire, comme l'orgueil et la tendresse, et quand tous deux sont excités énergiquement. La fusion émotionnelle . signifie que cette contrariété est surmontée de façon ou d'autre, que les processus émotifs constituants se combinent pour former un courant nouveau de conscience. Ce n'est pas que les éléments doivent disparaître complètement dans le produit : ils peuvent y rester, comme des tons subsistent dans une corde, à demi perçus, quoique profondément modifiés par leurs concomitants. L'exercice de notre mémoire nous montre cet état de fusion" partielle, dans les moments oîi le plaisir de retrouver les impressions perdues est tempéré par le regret.

Les conditions de cette réunion paisible et harmonieuse de

i. Pope. Prolof/ue of Lhe Sulires. To Arbiilhnol.

±. Platon, Philèbe, Traduction de Jowett. IV, p. 04 et suiv.

3. Une des meilleurs discussions qui aient paru récemment sur ce sujet se trouve dans l'ouvrage de Lehmann déjà cité : voyez pp. 247-251 et

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sentiments dissimilaires sont variées. L'effet peut être favorisé par la présence de points d'affinité entre les éléments; ainsi les sentiments qui élèvent leurs objets, comme l'amour et l'admiration, se combinent sans peine. Cela est vrai, dans une certame mesure, des éléments constituants de l'humour; puisque lamusement et un sentiment de bienveillance pour celui qui nous amuse, s'accordent naturellement ensemble. Pourtant cette considération ne paraît pas nous aider à comprendre comment deux dispositions diamétralement opposées comme l'hilarité et la tristesse, peuvent arriver à se combiner! Peut-être approcherons- nous de la solution en partant de ce fait, que la même présentation fait appel simultanément aux sentiments dissimilaires. Quand le fait se produit à plusieurs reprises, il est probable que des modifications organiques peuvent être opérées par l'action simultanée du double stimulus. Personne ne commence par se sentir gai et triste au même moment. L'enfant et le sauvage peuvent avoir un mouvement de pitié tendre pour une difformité désagréable à voirmais ce mouvement ne vient qu'après que le rire a cessé. La co-présentation du triste et de l'amusant avait été répétée, soyons-en sûr, pendant bien. des générations humaines, avant que les deux courants pussent se réunir et couler paisiblement dans le même lit.

Ceux qui trouvent le fait fondamental dune émotion dans un processus organique largement diffusé, peuvent supposer que de semblables répétitions d'une excitation émotionnelle complexe sont capables de modifier en quelque façon le système nerveux, de manière à permettre la combinaison de quelques parties au moins des résonnances corporelles des émotions constituantes. Une chose en effet, et c'est le fait déjà rappelé qu'il y a une certaine communauté de processus physiologique dans le cas du rire et dans l'expression de la douleur, peut nous aider jusqu'à un certain pointa comprendre la combinaison i. Cependant une inhibition réciproque des deux groupes de processus organiques en jeu semble ici être le facteur principal. Les mouvements plus énergiques du rire sont contenus sans

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