MTS SuLi.Y. — Le Rire
donne au rire son droit incontestable d'être appelé un exercice musculaire. Comme tel il est énergique, d'une action étendue, et va presque jusqu'à la violence. Son influence salutaire, comme celle de la lame du chirurgien, dépendra donc par conséquent de la rapidité avec laquelle il opère.
Ici nous arrivons au revers de la médaille. Si le rire fait du bien par son irruption accidentelle dans un domaine où régnerait autrement une monotonie somnolente, ses avantages sont rigoureusement délimités. Il ne détermine que trop facilement un afflux de sang excessif, qui inonde et détruit, quand il devrait simplement nettoyer. En d'autres termes, le rire bruyant et joyeux, par cela même qu'il est une irruption, un acte désordonné, ne doit pas être prolongé outre mesure.
A quel moment, dans un accès de rire prolongé, les effets fâcheux commencent-ils à se manifester, il est difficile de le dire. N'oublions pas qu'une bonne part de ce qui reste du rire moderne n'est pas du tout d'hilarité pure. Il y a en lui, dès le moment où il éclate, quelque chose d'une sensation cuisante ou d'une pénible mélancolie. Toutefois, laissons cela de côté et ne considérons que ce qui est tout d'abord une franche hilarité; nous trouverons que ce n'est pas chose si simple que de déterminer le moment où la prolongation de cet exercice sera plutôt aff"aiblissante que fortifiante. L'excitation du rire, comme celle du vin, a peut-être besoin d'être proportionnée à la constitution de chaque individu. Parmi les humiliations de la vie nous pouvons ranger celle que nous subissons quand nous découvrons que nous sommes incapables de rire désormais des compositions spirituelles d'un caricaturiste, quand nous ressentons un épuisement douloureux, un affaissement flasque, là où d'autres continuent ù faire résonner leur chœur exhilarant.
Il est naturel de regarder comme un symptôme fâcheux les larmes qui accompagnent souvent un rire bruyant. En efl*et, dira-t-on, les choses qui nous font du bien ne devraient pas nous faire pleurer. Réfléchissons cependant qu'on a vu des hommes pleurer uniquement de bonheur. D'ailleurs les larmes peuvent venir plus promplement chez certains rieurs que chez d'autres. Shakespeare pensait-il donc à un rire violent
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quand il faisait dire à Imogène par Jachimo, que LéonaLus son époux, en raillant l'abattement lugubre de l'amant français « avait les yeux inondés de larmes? « Peut-être, après tout, au siècle de Shakespeare, alors qu'on lâchait davantage la bride au rire, les larmes venaient plus promptement.
Selon Darwin, qui a étudié avec soin les larmes du rire, leur présence pendant un accès violent d'hilarité est commune à toutes les races humaines. Il les attribue à la contraction des muscles du pourtour de l'œil, laquelle a pour objet de comprimer les vaisseaux sanguins engorgés et de protéger ainsi les yeux. Telle est la signification des larmes, soit dans la douleur, soit dans le cas d'une joie débordante. Le paroxysme d'un rire excessif se rapproche ainsi de l'extrême contraire, c'est-à-dire d'une douleur violente ; et ce fait, ainsi que le pense Darwin, peut nous aider à comprendre comment il arrive que, chez les hystériques et chez les enfants, le rire alterne souvent avec les larmes ^
Quoi qu'il en soit des larmes, il n'est pas douteux que le rire violent et prolongé ne fasse du mal d'une autre façon. Le soupir qui suit si fréquemment le rire, et dans lequel on a vu une confirmation de cette vérité générale « que tous les plaisirs finissent par un déboire (in caudâ venenum) », ne doit pas être pris trop au sérieux. 11 est le signe du rétablissement de l'équilibre qui avait été troublé par l'hilarité. Les effets de prostration produits par un rire violent étaient bien connus de Shakespeare. C'est ainsi qu'il parle d'être « frappé au cœur « par le rire, de rire «jusqu'au point de côté ». C'est probablement à la même sensation que pensait Milton quand il parlait du « Rire qui se tient les côtes », d'un cœur « presque brisé par l'excès du rire », et enfin « de rire jusqu'à ce que mort s'ensuive- ». Les rapports américains parlent de tout un monde de
1. Voyez The Expression of Emotions, chap. vi, p. 1C3. Il est curieux de remarquer que Mulcaster et les pliysiologistes récents cités plus haut trouvent qu'il est également salutaire et de pleurer et de rire tout son soûl. Toutefois ils ne mettent pas e.vplicitement l'un et l'autre au même rang comme exercices à pratiquer de temps en temps.
2. Milton, Allegro. — Les paroles de Maria dans La douzième Nuif : « If you désire the spleen ». semblent se rapporter à quelque trouble organique dont on attribue la cause à un rire immodéré.
suites fâcheuses : fatigue, faiblesse, tristesse, vertige, essoufïlement, et ainsi de suite. On peut assurer cependant que ces conséquences désagréables ne nous permettent guère d'appliquer au rire l'épithète par trop forte de « meurtrier ». Dans les circonstances normales ce ne sont que des inconvénients temporaires qui, pour l'ami de la gaîté, ne comptent guère en comparaison des solides bienfaits qu'elle apporte. Quand le rire tue, comme il fait quelquefois, c'est parce qu'il a dégénéré en un état nettement anormal, en s'alliant à une affection nerveuse ou au bouleversement produit par un violent choc moral. Comme on l'a déjà remarqué, le rire, ainsi que le sourire qui en est le commencement, est en général l'expression d'un sentiment de plaisir. Chez les enfants encore naïfs et les sauvages adultes, il est l'expression ordinaire de tous les plaisirs intenses, quand ils amènent « un accroissement soudain de vivacité dans le « ton de plaisir » de la conscience » S par exemple, quand la bonne humeur et la joie débordent. A ce titre il présente une différence marquée avec l'expression des sentiments d'un caractère opposé. Ainsi, tout d'abord, il offre un contraste frappant avec les états de souffrance, de chagrin et d'abattement en général. Il confirme cette loi générale établie par les psychologues, savoir qu'un état de plaisir se manifeste par des mouvements vigoureux et expansifs, tandis qu"un état de peine amène un abaissement de l'énergie musculaire et une sorte de resserrement de l'individu sur lui-même. D'une façon plus spéciale, il forme une antithèse, dans quelques-uns de ses traits du moins, avec l'expression d'une souffrance violente. Darwin remarque que, dans la production des cris de douleur ou de détresse, les expirations sont prolongées et continues, et les expirations courtes et interrompues, tandis que, dans la production du rire nous trouvons, comme on l'a vu, les expirations courtes et entrecoupées, et les inspirations prolongées. Nous avons ici simplement un cas particulier de celle généralisation plus étendue, que « dans leur ensemble les mouvements expressifs chez un homme qui se trouve en veine de gaîté, sont
1. C'est M' Bergson qui traduit ainsi cette phrase dans Tanalj'se qu"il a donnée du livre de M. J. Sully. Revue Philosophique, octobre 1903. Je ne pouvais mieux faire que de lui emprunter sa traduction. (iV. cl. Tr.)
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exactement contraires à ceux d'un homme qu'un chagrin fait souffrir'. »
On voit sans peine combien un tel arrangement nous aide à comprendre les sentiments les uns des autres. Parmi les nombreuses méprises que nous avons l'habitude de commettre en cherchant à lire dans l'esprit de nos enfants, celle qui consiste à confondre leur joie et leur douleur ne peut, et c'est heureux, se produire fréquemment. C'est seulement dans les cas exceptionnels et anormaux, oîi les extrêmes d'une gaîté bruyante et d'une vive douleur semblent se rapprocher, que le langage de l'une peut être pris pour celui de l'autre.
Une question curieuse, que l'esprit ingénieux de quelques psychologues récents nous oblige à considérer, est de savoir si le plaisir, dont on suppose en général que le rire est le résultat ou l'efifet, est réellement avec lui dans ce rapport. Selon la théorie à laquelle je fais allusion ici, et dont le professeur W. James est le défenseur le mieux connu dans notre langue, la rougeur ne peut être attribuée à un sentiment antérieur de modestie ou de honte : sans la rougeur il n'y aurait aucun sentiment de modestie ; en réalité c'est la rougeur même, c'est-àdire la sensation de chaleur qu'elle amène, qui constitue le sentiment. Cette théorie a beaucoup contribué à populariser la psychologie dans ces derniers temps. Elle est, ainsi que je m'en suis aperçu, un morceau délicat pour beaucoup de gens qui n'en trouvent guère de tels dans la psychologie qu'ils étudient en vue des examens. Celui-ci paraît être tout particulièrement du goût des jeunes femmes. L'idée a certainement en sa faveur le charme d'une brillante imagination.
Mais la science, hélas ! est quelquefois obligée de batailler contre la vivacité de l'imagination ; et c'est ici le cas. Quand vous essayez de faire sortir toutes les émotions des modifications organiques, vous vous trouvez dans l'embarras fâcheux de ne pouvoir dire comment ces modifications organiques sont elles-mêmes déterminées. Il faut bien que vous ayez quelque chose du tressaillement émotif et du tressaillement nerveux qu'il amène, avant que vous puissiez faire intervenir l'action