‹ Essai sur le rireChapitre 81 sur 112 · Op. cit., p · texte numérisé non relu

Op. cit., p

LE RIRE DE l'iNDIVIDU : l'hUMOUR 287

l'attente de cequi est habituel) une certaine somme de sérieux et

► de respect, quand nous réfléchissons qu'une chose qui vaut inhniment mieux que les règles conventionnelles des manières (Sitte), c'est-à-dire la pureté des dispositions naturelles (Denkungsartj, n'est pas complètement éteinte dans la nature humaine'.

Notre analyse de l'humour peut encore nous aider à comprendre quelques faits bien reconnus. Elle nous enseigne qu'il ne faut pas nous attendre à trouver chez les jeunes gens un sentiment si complexe qui implique aussi une amère réflexion • Il est le privilège d'un âge qui s'est fait un trésor d'expérience et qui a appris à réfléchir. 11 ne faut pas non plus, ainsi que cela ressort de ce qui a été dit plus haut, le chercher dans la jeunesse du monde. Et si l'humour, du moins dans ses manifestations les plus nettes et les plus complètes, est propre aux temps modernes, a la période dont le début est marqué par le grand trio, Rabelais, Cervantes, Shakespeare, c'est que comme la musique, il s adapte a merveille aux tendances de 1 esprit nouveau.

Si nous saisissons bien cette comple.xité fondamentale de 1 humour, nous comprendrons aussi plus facilement les variations curieuses d'attitude entre les races et les peuples 11 y a des régions de la civilisation dans lesquelles, autant du moins que nous pouvons en juger par les manifestations de la littérature le rire semble rester au niveau de la gaîté simple de 1 enfant, ou tout au plus un peu au-dessus. Ceci parait être vrai de certaines contrées de l'Orient où un goût très marqué pour le plaisant coexiste avec une gravité d'esprit prédominante sans qu 11 y ait interpénétration de l'une par l'autre et presque sans contact^. De même chez certaines races de l'Europe méridionale, dont la littérature amusante est fort riche la fusion du sérieux et de 1 enjoué, qui est l'essence de l'humour parait n'être que très imparfaitement atteinte. La gaité des

288 ESSAI SUn LE RIRE

contes du moyen âge et la gaîté du Français qui, en dépit dune ou deux exceptions littéraires, aime à tenir séparées sa pensée et sa gaîté dans leur pureté et leur netteté originelles ^ Des Français comme MM. Taine et Scherer ont pleinement reconnu le fait que lliumour et un produit du Irisle Sord. Quels caractères de race ont servi à en favoriser le développement dans cette région, c'est ce qu"il nest pas facile de dire. Peut-être l'explication la plus acceptable se trouve dans cette hypothèse qu'un vigoureux germe de rire, fécondé par la disposition à une mélancolie méditative , tend toujours à engendrer quelque chose du genre de l'humour, et que, comme nous le verrons bientôt, l'utilité semble n'être pas étrangère à sa conservation.

La complexité de ce sentiment peut encore, si l'on en tient compte, jeter là lumière sur les modifications qu'il subit chez les peuples à qui l'on a raison den attribuer la possession. On rend compte en gros de ces différences en disant que les proportions de la gailé et de la gravité, de la réflexion sérieuse et de l'imagination enjouée, varient indéfiniment. Elles ne sont certainement pas les mêmes, par exemple, chez l'Anglais, rAméricain, l'Ecossais et l'Irlandais. Cependant cette considération n'explique pas toute la dissemblance. Puisque l'humour est un enjouement modiiié par tout ce qu'il y a de sérieux dans le tempérament d'un homme, nous devons nous attendre à le voir se différencier en une foule de nuances, selon le courant d'idées, d'intérêts, d'impulsions, etc., qui distingue une sorte d'esprit ou de caractère d'une autre.

Nous ne pouvons bien comprendre le contraste entre l'humour de l'Anglais et celui de l'Américain, ou entre celui de l Irlandais et celui de 1 Ecossais, que lorsque nous comprenons les dififérences du caractère de ces peuples. Une histoire amusante venue d'Irlande ou d'Ecosse, lorsqu'elle a été, bien entendu, produite pour la consommation locale, semble rappeler par son parfum tout le tempérament, l'esprit et le caractère du peuple où elle est née. C'est cette complexité de

1. M. Bédier caractérise d'une façon délicate cet esprit français tel qu'on le trouve dans les Contes : il montre son manque de profondeur et d'arrière-pensée, son assaisonnement de malice, son joyeux bon sens, son ironie qui, bien qu'un peu rude, est cependant précise et nette. Op. cit.. p. 278.

LE lilHE DK l'individu : l'hUMOLIÎ 289

sentiment qui est cause que certains efforts aimables pour faire comprendre l'humour des autres pays par la publication d'un choix d'exemples sont d'une touchante inutilité. Comment espérer, par exemple, que l'Anglais ordinaire sache bien savourer ce délicieux mélange de gaîté enfantine, de prompte imagination, de sympathie alerte, d'ouverture de cœur et de sentiment profond et contenu, qui s'offre à lui dans l'humour de l'Irlandais? Il suffit de se rappeler avec quel air de supériorité il rit le plus souvent d'une naïveté irlandaise, comme si elle était nécessairement une bourde inconsciente ; tandis qu'elle peut être, en réalité, l'expression charmante du trait de caractère le plus aimable ^

Une reconnaissance exacte de la complexité de l'humour nous révèle un point d'une importance capitale : ce sentiment, en ce qu'il implique une fusion parfaite de l'enjouement et de la gravité, du rire agressif et de la réflexion bienveillante, est de sa nature, comme on l'a déjà fait entendre, un don des individus plutôt que des races. Il présuppose comme base un tempérament que sans doute certains caractères de race peuvent favoriser, mais qui ne se réalise que là où la nature tombe sur des proportions déterminées des éléments par la réunion desquels elle produit un individu ; et ce mélange est une opération si délicate que l'humour, du moins celui de la qualité la plus riche, se transmet peut-être moins fréquemment des parents aux enfants que les formes spécilîques du talent.

Les écrivains d'autrefois, en traitant de l'humour, avaient recours à leur théorie générale d'après laquelle les tempéraments étaient formés de certains éléments physiques. Le savant Burton, par exemple, dans le chapitre déjà cité, discourt agréablement de douces vapeurs qui s'échappent du cœur, et pense qu'elles peuvent nous expliquer pourquoi les mélancoliques ont de l'esprit, comme l'avait remarqué Aristote. Le passage est intéressant en ce qu'il indique que l'antiquité reconnaissait la connexion entre le rire et la disposition mélancolique. On

1. Cette qualité, qui rachète les naïvetés irlandaises (Irish biiUs), a été entre aperçue par les Edgeworth dans leur essai sur ce sujet, où ils parlent de l'habitude qu'ont les Irlandais d'employer un langage figuré et spirituel. Voyez The Book of Bulls par G. R. Nelson, dans lequel est reproduit l'essai des Edgeworth.

.l\Mns Sri.Lv. — Le Itire. li)

290 ESSAI sLit LE r.ir.E

peut citer aussi des témoignages modernes. Ainsi Savage Lindor remarque que Ihumour authentique, aussi bien que le véritable esprit, demande une intelligence solide et étendue qui se trouve toujours unie à la gravité ' : et Tennyson observe que Thumour « est généralement plus fécond dans les esprits humains les plus élevés et les plus graves -. »

La nécessité de cette gravité profonde et robuste, sinon d'une tendance marquée à la rétlexion sombre, semble confirmée par ce que nous savons des grands humoristes. Sainte-Beuve représente Rabelais, qui était un grave docteur et qui personnifiait si bien, dans ses leçons publiques à Lyon « la majesté de la science », comme écrivant dans le dessein tout à fait sérieux de jeter en avant certaines idées de grand sens, « dans un rire immense ». On en peut dire autant de Cervantes qui, dit-on (bien qae lassertion ait été contestée), imagina son délicieux roman dans l'enceinte lugubre d'une prison pour dettes '. La germination du sens de la gaîté dans le terrain d un caractère sérieux a été notée en effet chez quelques-uns de ceux qui représentent les inspirations légères de la comédie; et ce fait nous rappelle le rapport plus général entre le rire et le sérieux, dont on a parlé dans un des chapitres précédents. C'est ainsi que Sainte-Beuve écrit au sujet de Molière : « On l'appelait le contemplatif; il avait même de la tristesse, de la mélancolie, quand il était seul' ». Victor Hugo l'a appelé quelque part « ce moqueur pensif comme un apôtre ». Ceux qui ont connu Sheridan et d'autres comiques de profession ont remarqué qu'on ne les voyait presque jamais sourire.

11 est facile de voir que la transformation du rire opérée dans l'humour entraînera une modification considérable dans l'étendue du plaisir. Tandis que, comme on l'a admis, les changements opérés dans le sentiment et dans l'attitude mentale tendront à restreindre la gaîté débridée d'autrefois, ils ajouteront de vastes régions au domaine du risible.

i. Cité par Meredilh, op. cit., p. 37.

Page 1