Causeries du Lundi, vol. III, p
LE RIRE DE l'iNDIVIOT : L HUMOUR 291
Quant à ce qui regarde la restriction, on peut prolester contre une idée fausse fort répandue, suivant laquelle le développement de l'humour fait perdre le goût des formes de gaîté plus simples. J'ai connu des humoristes à l'air mélancolique qui possédaient la faculté précieuse de s'unir aux rires des enfants. Ce que l'humour restreint incontestablement, ce sont toutes les tendances du rire où il reste des vestiges de violence et de brutalité.
D'autre part, le champ oi^i l'humour voltige en butinant son miel est beaucoup plus vaste que toutes les régions que connaît une gaîté plus rude et plus brutale. L'introduction d'un élément de réflexion et celle de points de vue plus élevés étendent l'horizon jusqu'à des distances incalculables.
Le changement de point de vue signifie, d'un autre côté, que nous pénétrons au-dessous de la surface des choses, pour atteindre les réalités voilées à demi, et que nous les envisageons au milieu d'un réseau de relations. De ces deux facultés, la première se manifeste par la façon plus délicate dont l'humoriste considère la conduite des hommes comme une révélation de leur caractère.
Ce qui multiplie les sources de jouissance, c'est que, même chez l'homme qui se surveille, les faiblesses intellectuelles et morales ont une manière de se trahir au dehors très favorable au spectateur humoriste dont lœil mental est adapté comme il convient. Quand, par exemple, une jeune institutrice, à qui un examinateur demandait d'expliquer ces mots « tendance congénitale )), écrivait : « c'est une tendance à être congénial et aimable : les enfants sont loin de se ressembler sous ce rapport», ce qui rendait Terreur amusante pour le lecteur, c'était la naï- . veté avec laquelle se trahissait la préoccupation de l'aspirante qui pensait aux ennuis et aux plaisirs de sa profession ^ Et quand une autre aspirante, en énumérant les qualités d'un
1. Congénial étant beaucoup moins usité dans notre langue qu'en Anglais et n'ayant pas tout à fait le même sens, la réponse est moins plaisante assurément dans notre traduction que dans l'original. Dédommageons, s'il se peut, le lecteur, en l'avertissant que notre Dictionnaire de l'Académie a fait entre les deux mots (congénial, congénital) une confusion analogue à celle de l'institutrice Anglaise : du moins c'est Littré qui l'affirme. On aime à croire que cette erreur ne fit pas refuser l'aspirante. (N. du tvad.)
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maître, écrivait : « H devrait être aussi intimement familiarisé avec le fonctionnement d'un esprit d'enfant que le mécanicien avec sa machine », la drôlerie de la comparaison pour le lecteur venait de ce qu'il découvrait une habitude anti-scientifique d'esprit, assez naturelle d'ailleurs chez une travailleuse zélée à l'excès, et que cette habitude s'introduisait, sans qu'elle s'en aperçut, dans une réflexion théorique.
Ces révélations involontaires et naïves s'ofiFrent à l'œil vigilant de l'humoriste partout où se trouvent des hommes. Pareilles à du givre au soleil, elles recouvrent tout ce qui l'entoure, et il y projette inconsciemment le reflet de ses habitudes d'esprit et de ses goûts : c'est ainsi que, dans une grande ville, l'œil de l'observateur est frappé par une juxtaposition bizarre du vulgaire et de l'héroïque dans les noms des rues ou dans ceux des locomotives qui vont et viennent sur les rails.
A ce don de pénétration subtile, la faculté de l'humour joint cette vision des rapports qui caractérise un jugement supérieur. En effet, ce que nous qualifions de plaisant dans les. caractères est toujours jusqu'à un certain point une question de rapports. Ainsi que je l'ai fait entendre plus haut, c'est le spectacle d'un certain trait placé dans un milieu particulier qui amène le sourire. Une faiblesse cachée peut amuser par sa juxtaposition avec quelque chose qui est respectable ou du moins qui paraît l'être. Chez certaines personnes impulsives, par exemple, l'œil de l'humoriste discerne une régularité presque admirable dans le retour fréquent des inconséquences; tandis qu'au contraire, dans un caractère d'une autre sorte, le même observateur notera plutôt de l'inconséquence dans l'exercice d'une qualité ; par exemple lorsqu'une personne, généreuse d'ordinaire, se laisse aller à une sorte de lésinerie dans certaines petites dépenses particulières, comme pour montrer que même une qualité morale solidement enracinée a besoin des lumières de l'intelligence. Dans bien des cas, l'amusement fourni par l'observation des caractères est causé, moins par la perception de la juxtaposition de quelque chose de respectable avec quelque chose de légèrement méprisable, que par la découverte d'une contradiction entre le caractère et le rôle assumé à un certain moment. Ainsi, par exemple, un sentiment énergique de jus-
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tice se montre chez un grand garçon dans l'exagération originale qui consiste à se faire plus que justice à soi-même. Si l'on voulait rechercher tout ce qui se masque imparfaitement, on ne saurait trouver de champ plus fertile que les manières des personnes qui sont bien au-dessus de tout soupçon de faute grave. C'est peut-être chez certaines femmes que nous trouvons la finesse la plus pénétrante pour cette divination humoristique des caractères; par exemple lorsqu'elles entreprennent de déchiffrer le palimpseste des manières chez l'homme dont l'éducation s'est faite assez tard : elles découvrent en effet des traits de la main lourde et maladroite dautrefois sous l'écriture légère conquise à l'aide d'une culture récente. C'est encore à une perception délicate des rapports qu'il faut
attribuer l'aptitude à jouir des spectacles sans nombre qu'offrent à notre amusement les hommes jetés dans les circonstances où ils sont le moins à leur place. Les situations dans lesquelles se plaît souvent à nous placer le dieu malin qui semble le metteur en scène du grand spectacle de marionnettes, suggèrent à l'observateur humoriste une multitude de réflexions ironiques. La nécessité d'affronter les choses que la destinée ne nous destine jamais à affronter fait de nos actes un spectacle divertissant pour les yeux pétillants qui nous surveillent.
Comme elles sont amusantes, par exemple, ces mille rencontres que la juxtaposition sociale amène et qui plongent dans l'embarras les personnages mis en présence ! Lorsque ce n'est pas un accident, mais bien l'initiative étourdie des gens oublieux des bornes de leur capacité, qui les fait tomber dans la situation gênante, par exemple lorsqu'on s'embarque par politesse dans une conversation en langue étrangère avec un compagnon de voyage, ou que le plus hésitant des hommes entreprend de faire une proposition de mariage, la valeur comique de la situation s'accroît singulièrement pour l'observation de l'humoriste.
Ce qui est vrai pour un sens dessus dessous passager dans les choses l'est aussi pour un contraste plus durable entre le caractère et le milieu. Dans ce cas un don plus spécial de vision humoristique devient nécessaire ; car pour la plupart des gens ce qui dure semble se légitimer par le fait même de
sa durée. Vous pouvez faire de l'homme le moins qualifié pour ces emplois, soil un évêque, soiL l'éditeur d"un journal comique ; et vous verrez que le temps fera bientôt son œuvre, et que la plupart des spectateurs trouveront le personnage à sa place. Voyez même deux époux mal assortis : ils finiront par sembler jusqu'à un certain point faits l'un pour l'autre, grâce à cette influence de l'habitude sur les jugements humains. Mais l'œil du spectateur humoriste, éclairé par la réflexion, s'amuse à percer tous les voiles de la convention et de l'habitude.
Cette observation moqueuse des caractères et des habitudes mentales de ceux qui nous entourent est devenue pour quelques personnes un passe-temps favori. L'intérêt plus vif qui s'attache de nos jours à l'étude des caractères, et que la fiction moderne reflète en même temps qu'elle le développe, a fait contracter à ce petit nombre de personnes une habitude presque méthodique d'observer leurs amis et leurs connaissances, qui peut fournir une ample matière au rire tranquille de l'humoriste. Une partie de la joie discrète qu'il éprouve naît des agréables surprises qui résultent, d'un côté de la complexité des produits organiques, de l'autre des limites de notre faculté de prévoir. La vue de la métamorphose morale qui semble se produire chez un homme soumis à l'influence d'une force nouvelle, soit par exemple qu'il se marie, soit que la folie guerrière envahisse le milieu social où il vit, peut fournir ù l'observateur humoriste un divertissement très analogue à celui qu'il trouverait dans l'apparence dune transformation physique. Il est évident que dans cette habitude contractée par l'humoriste dobserver ceux qu'il connaît, il y a un mélange d'amusement et d'intérêt bienveillant. C'est en effet la note dominante de cette psychologie à laquelle s'essaient aujourd'hui beaucoup de personnes instruites par nos meilleurs romans. La combinaison de l'attitude enjouée et de l'attitude respectueuse ne se montre nulle part plus clairement que dans nos jugements nouveaux sur la diversité des caractères et des individualités. En observant le résultat de quelque nouvelle expérience de la nature sur la variabilité du type humain, on éprouvera toujours quelque chose de cette gaîté que provoque la vue d'une bizarrerie nouvelle; mais l'intérêt nouveau que
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nous inspire l'individualité, que nous ne confondons pas avec l'excentricilé, ramène les manifeslalions de la gailé aux notes discrètes de Tlunnour.
Le développement de la faculté humoristique étend d'une autre manière encore la sphère du risible. Dans la nature simple des enfants et des adultes sans culture, la plaisanterie et le sérieux tendent à rester séparés. L'introduction d'un élément sérieux dans l'amusement, qui est à la base de l'humour, fait brèche dans le mur qui les sépare. En conséquence l'humoriste, quoique profondément sérieux, se montrera disposé, au milieu des occupations graves, à céder un moment à la sollicitation de quelque suggestion plaisante. Ceux qui excellent dans la causerie et la correspondance, y compris les femmes, dont l'oreille est si prompte à saisir les bouillonnements de la gaité, sont ainsi sujets à interrompre momentanément le discours sérieux par des regards jetés à la dérobée sur les côtés amusants des choses ; et bien des personnes qui se prennent pour des humoristes sont sujettes à être choquées de cette manière d'agir. Cependant, à vrai dire, la proportion dans laquelle un homme réussit à laisser le rire pénétrer dans la sphère du sérieux sans que le solide fondement de sa gravité en soit ébranlé, donne peut-être la meilleure mesure de la vitalité de son humour. Sans cette invasion résolue, bien que parfaitement respectueuse, de l'humour dans le domaine du sérieux, une bonne partie de notre littérature moderne fût restée impossible. Nous reviendrons sur ce point : peut-être suffit-il en ce moment d'appeler l'attention sur un ouvrage d'un de mes amis dont le sujet pourrait paraître terriblement sérieux, puisqu'il ne s'agit de rien moins que de la logique; ouvrage qui essaie, avec un succès remarquable, tout en conservant la dignité de la science, d'en égayer l'austérité par un bon nombre de remarqués et d'exemples amusants ^.
Cependant la multiplication des sources de plaisir, qui se produit quand la gaîté réfléchie fait place à l'humour; n'est pas due uniquement à l'introduction d'un élément sérieux. Une des raisons qui apportent le plus d'obstacles au rire ordinaire, c'est