J.o()ic dediiclive ami Indiicfive, par Carveth Read
296 ESSAI sriî LE IlIItE
qu il est le plus souvent désagréable pour la personne qui en est l'objet. Ce déplaisir, nous l'avons vu aussi, est dû au ressentiment naturel que nous éprouvons d'être humiliés et traités en inférieurs. Tant que résonne distinctement dans le rire la note primitive du mépris, il faut le comljattre; mais quand il s'adoucit et s'imprègne de bienveillance, nous sommes prêts à retirer notre opposition. Il n'y a rien de bien terrible à voir la gaîté s'exercer sur nos faiblesses et même sur nos petits malheurs, tant que nous savons qu'un visage ami se cache sous le masque rieur. Dès qu'une personne, par sa façon de rire, donne l'assurance que tout mépris est noyé dans un sentiment, plus bienveillant, elle peut rire de ses enfants, que dis-je ? de ses parents mêmes, fussent-ils âgés et infirmes. Et il n'est pas toujours nécessaire que l'on connaisse d'avance cette disposition amicale : il y a quelques personnes dont le rire sans aigreur désarmera sur le champ toute résistance chez un étranger, par exemple chez l'enfant des rues, quoique celui-ci ait la double susceptibilité de la pauvreté et de la jeunesse.
De cette franche acceptation par nous du rire amical d'autrui à l'habitude de nous juger nous-même avec humour, il semble qu'il n'y a qu'un pas à faire. Si l'humour implique en quelque mesure une projection sympathique du moi dans l'objet observé, il ne doit pas être difficile de tourner un regard humoristique sur nos propres faiblesses. Il y a bien des façons de s'observer soi-même, et il en est quelques-unes (par exemple les jugements portés par le « moi spectateur » chez cette jeune femme si curieuse, Marie Bashkirtselîj, qu'un abîme sépare de l'observation humoristique de soi-même. Cette dernière façon est peutêtre la plus rarement pratiquée. Avant d'en être capable, il faut qu'une personne ait non seulement développé en elle un « moi plus élevé )), capable de juger à la lumière des idées, mais quelle ait appris à se voir elle-même telle que la voient les autres et surtout les spectateurs doués d'humour : or c'est là une chose presque aussi difficile que de jeter un regard sur le sommet de sa propre tête.
Les actes du moi inférieur, ou plutôt du groupe inférieur des divers moi, sont de nature à fournir un ample fonds d'amusement, cela va sans dire. La nature humaine est un composé si
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|- étrange, même chez les meilleurs d'entre nous, qu'il suffit d'avoir de bons yeux pour y découvrir des contradictions, ainsi que de fausses apparences qui masquent la vérité. Ainsi on y surprend fréquemment les progrès furtifs de tendances nais^ santés qui semblent nous appartenir à peine et que nous sommes tout prêt à désavouer; plus souvent encore on rencontre toute une moisson de petites inconséquences dues à la complexité de nos opérations mentales et à cette circonstance en quelque sorte fatale que, malgré la prédominance temporaire dans notre être de la meilleure partie de nous-même, les forces en apparence domptées se trouvent, en fin de compte, seulement réprimées à demi; trop heureux quand nous pou^ vous poursuivre cet examen rigoureux de nous-même sans rencontrer de telles formes de laideur morale et des symp^ tomes si inquiétants qu'ils détruiraient bien vite tout le plaisir d'un pareil exercice.
L'amusement paisible que nous pouvons savourer en jetant de temps à autre les yeux sur nous-même est si évident qu'on peut à peine concevoir qu'un véritable humoriste puisse se défendre de cueillir un fruit si tentant. Cependant, quand on trouve un homme complètement incapable de supporter le rire enjoué d'autrui, on a bien le droit de conclure, semble-t-il, qu'il ne sera pas capable non plus de trouver un divertissement dans l'observation de ses propres actes. Parfois l'homme qui excelle à découvrir des sources d'amusement et de gaîlé s'irritera d'être traité lui-même avec une liberté humoristique ; il repoussera, par exemple, avec plus d'énergie qu'il ne convient, les provocations enjouées de quelque spirituelle causeuse, et prouvera ainsi qu'un esprit qui sait découvrir autour • de lui le plaisant dans le grand spectacle de la vie, peut rester aveugle à tous les aspects comiques de son microcosme intérieur. Peut-être, parmi tous les contemplateurs, n'en est-il pas un seul qui n'ait son « punctum ca>cum » mental, dont il ne soupçonne pas plus l'existence que celle de son « punctum caecum » rétinien; or si cette lacune de la sensibilité rend invisible pour l'humoriste tout l'ensemble de sa propre conduite, il est certain que le champ de sa vision en sera considérablement restreint.
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Nous avons vu que les formes primitives du rire humain ont leur utilité en ce qu'elles contribuent à la stabilité ou au perfectionnement d'une société ou d'un groupe social. Cependant, lorsque nous arrivons au sentiment plus doux et plus complexe de l'humour, nous semblons perdre ces bénéfices sociaux. Ainsi qu'on l'a indiqué, tout développement vigoureux et fécond du sens de l'humour est une rareté, au point de condamner son possesseur, dans une large mesure, à une satisfaction d'un genre solitaire. On peut donc s'attendre à ce que le changement transformera la fonction utile du rire qui deviendra en somme une chose salutaire, un soulagement et une force pour l'individu même.
Sans doute il est vrai qu'un humour raffiné peut servir aux mêmes usages sociaux que son ancêtre, le rire élémentaire du peuple. On peut voir dans la littérature et le journalisme d'aujourd'hui les faiblesses, les exagérations et les autres travers amusants, traités sur un ton humoristique ou quasi-humoristique. La douceur à laquelle incline l'humour permet en effet, contre les partis, les écoles et les personnalités, des attaques qui risqueraient, autrement, d'être accusées de « mauvais ton ». Cependant on peut toujours, dans ce genre d'écrits, découvrir un but pratique sérieux, celui de ridiculiser quelqu'un ou quelque chose : aussi y voit-on avec raison non de l'humour, mais de la« satire sociale ».
D'autre part la disposition àl'humourconvientadmirablement à cette adaptation indirecte de l'individu aux conditions sociales, que nous pouvons appeler « la critique de soi-même » ou « autocritique. » Cette observation moqueuse et humoristique du mol peut être inspirée, à son début, par le spectacle de la comédie, ainsi que Lessing et d'autres l'ont dit; cependant, comme nous • le verrons plus tard, il n'y faut pas trop compter. Si un homme veut arriver à découvrir promptement sur la surface brillante du caractère les premiers grains de poussière, il faut qu'il ait pris l'habitude d'observer cette surface.
Dans le service que nous rend l'humour en nous aidant à détruire dans le bourgeon les tendances mauvaises, nous pouvons voir l'auto-critique remplissant en partie par substitution la fonction coercitive de la communauté à l'égard de l'individu.