I.K RIltE 1)K 1. IN'DIVIDI' : L HUMUril
Nul d'entre nous ne peut sans danger s'égarer longtemps loin du contact salutaire de la société, c'est-à-dire loin du bon sens et de la justesse de sentiment incarnés dans une société. Quand nous possédons l'art difficile de nous voir nous-même tel que nous voient ceux dont le jugement mérite d'être pris en considération, nous sommes assurément dans une situation on ne peut plus favorable à ceux qui veulent rire de ce qui est véritablement risible.
Cependant il ne faut pas supposer que, dans cette correction personnelle de nous-mème, nous nous placions toujours au point de vue social. L'humour est le produit d'une individualité bien marquée; il semble donc indiquer toujours que celui qui le possède se fait à lui-même ses propres idées sur la valeur des choses, en se laissant guider sans doute par ceux dont le monde écoute les leçons, mais en s'inquiétant peu de savoir si ses idées s'accordent avec celles qui peuvent prévaloir actuellement dans la communauté. Ici encore, dans le service éminent que rend un humour toujours en éveil, nous trouvons l'œuvre de la réflexion accomplie à l'aide d'idées ou de conceptions idéales qui sont produites en partie par l'esprit individuel. La leçon joyeuse administrée à quelque folie qui s'obstine à relever la tète après avoir été mainte fois réprimée et frappée, vient du moi idéal qui sans doute a été nourri dans quelque « communion de saints )), mais qui finit par devenir libre et suivre sa propre loi. Le mot de « correction » semble trop fort pour qu'on l'applique à cette fonction prophylactique; car, comme nous l'avons vu, il répugne à l'humour de servir à des desseins sérieux. Peut-être ne saurait-on mieux décrire le service que rend ici à celui qui la possède l'habitude d'une prompte perception humoristique, qu'en disant qu'elle entretient autour de l'âme une atmosphère pure et salubre où tous les germes morbides meurent nécessairement d'inanition.
Nous pouvons maintenant arrivera ces avantages de l'humour dans la conception desquels la pensée d'un but pratique ne peut guère trouver de place. L'humour est, à titre d'amusement, agréable et réjouissant. Il a, pour nous délasser, les propriétés du rire primitif et dans une mesure bien plus large; car se nourrissant d'une contemplation réfléchie, il soutient et con-
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sole comme ne saurait le faire la pure gaîté, même quand elle devient comme une disposition permanente de l'esprit. A propos du mot de Voltaire disant que le ciel nous a donné deux choses, l'espoir et le sommeil, pour compenser toutes les misères de la vie, Kant fait cette remarque : « Il aurait pu ajouter le rire, s'il était aussi facile de le faire naître chez les hommes raisonnables, et si l'esprit ou l'originalité d'humeur nécessaires n'étaient des qualités si rares'. »
Si le penchant à l'humour est vif et original, il sera précieux pour son possesseur, et de plus d'une façon, au milieu des fatigues et des dangers de la vie. Puisque le rire a toujours pour eJBfet, dans une certaine mesure, de rejeter le fardeau du sérieux, nous devons nous attendre à ce qu'il vienne à notre aide dans les heures du travail journalier. Mais c'est seulement lorsque la réflexion humoristique a exercé l'œil à saisir le comique qui étincelle dans les choses, que l'enjouement de l'esprit rend tous les services que nous en attendons pour notre soulagement.
Il est une chose pour laquelle la possession d'une rare pénétration humoristique donnera bien plus de portée à la fonction conciliatrice du rire. Le rire de cajolerie doit toujours être imprégné de bonne humeur, ou du moins cacher son aiguillon; mais c'est la réflexion pénétrante de l'humoriste qui fournit les moyens les plus délicats de désarmer les hommes par la gaîté. C'est ce qu'on voit sans peine chez ceux qui possèdent l'art de concilier leurs adversaires politiques ou autres. La séduction d'une bonhomie qui se manifeste agira quelquefois sur ceux qui sont loin d'apprécier le jeu d'esprit auquel elle se mêle. La gêne amenée par une situation embarrassante-, les causes qui tendent dans toutes les relations humaines à faire naître l'ennui et la lassitude, à empêcher un contact vraiment sympathique, tout cela trouve son remède le plus efficace dans l'intervention opportune de l'esprit humoristique. Je pense, en écrivant ceci, à un homme qui n'est plus parmi nous, avec qui j'eus autrefois la bonne fortune de collaborer dans une affaire
1. Traduction de La Critique du jugement, par Bernard, p. 226.
2. On trouvera de loris bons exemples dans le récit de M. Bernard Capes, The Lake of Wii^e, chap. II et chap. XXXIl.
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longue et difficile d'intérêt public; je me rappelle comment il savait prévenir toute lassitude, en écarter jusqu'à l'idée, par des traits légers et plaisants qu'il lançait sur des absurdités imminentes, et qui se répétaient assez fréquemement pour faire supposer chez lui un dessein prémédité, s'il n'avaient été dune spontanéité si charmante.
L'obstacle le plus sérieux qui s'oppose à la facilité des relations sociales est peut-être la tendance des hommes à se faire une haute idée de leur importance personnelle. Les airs de supériorité qui, aux yeux de quelques personnes, semblent être de rigueur comme la correction de leur mise, sont funestes à la cordialité des rapports, qu'il s'agisse de votre femme ou d'un collaborateur de votre journal. Le seul préservatif efficace contre le stupide frottement des rouages sociaux qu'amène cette raideur chronique d'attitude, est le don d'un humour enjoué dont le regard alerte saisit sur le champ tout ce qui peut éveiller la gaité des spectateurs. On peut apprécier cette fonction de l'humour dans l'aisance prompte et comme instinctive avec laquelle le parfait homme du monde sait écarter en souriant de la conversation toute allusion à lui-même et à ses droits, dès qu'il la voit poindre.
Dans tout cela, quoiqu'on ne vise peut-être aucun but déterminé, l'intérêt social trouve bien un peu son compte. Cependant l'humour, par cela même qu'il est lié à un tempérament individuel, réserve ses principaux avantages à son possesseur dans la vie privée. Celui qui en est doué trouve des délassements et des consolations dans une manière nouvelle et récréative de réfléchir sur ses mésaventures et ses ennuis.
La plupart des hommes qui se sont fait un fonds d'humour un peu appréciable, savent comment on peut chasser par le rire les petits ennuis de la vie presque aussitôt qu'on les voit approcher. Quand, par exemple, vous croyez votre crayon perdu, et que vous le découvrez caché entre les feuillets d'un livre rarement consulté ; ou que, après l'avoir soupçonné de s'être évadé par toutes sortes d'artifices malicieux, vous l'apercevez reposant tout à côté de vous sur votre bureau où il obéissait scrupuleusement, comme c'est son devoir, aux lois de l'inertie, vous pouvez tirer un rire de dédommagement d'une réflexion rapide sur
les petites ironies des choses, ou sur le prodigieux gaspillage d'hypothèses auxquelles se livrent les hommes. Vous vous impatientez dabord contre des enfants qui jouent sur la route devant votre bicyclette et qui ne consentent à s'écarter qu'à la troisième sommation de votre sonnette; puis, tout à coup, changeant de point de vue, vous souriez avec une bonne humeur sympathique, et vous vous rappelez qu'après tout ils sont sur leur propre terrain de jeu. La sombre tristesse d'une rue de Londres en hiver s'égaiera pour vous de temps à autre comme d'un rayon de soleil, si votre œil est adapté pour saisir tout incident amusant; quand vous verrez, par exemple, le cocher d'un camion tardigrade continuer à sommeiller sur son siège dans une ignorance bienheureuse, tandis que derrière lui le cocher de votre omnibus, justement fier de la rapidité de son véhicule, fait pleuvoir sur lui sans pitié les épilhètes les plus propres à le réveiller.
Il en est à peu près de même des petites vexations que nous impose notre milieu social. Nous pouvons sans doute éprouver un mouvement dirritation lorsque, au milieu d'un concert, un immense chapeau s'interpose tout à coup entre nos yeux et un visage qui les tenait charmés, dans lequel nous pensions voir le visage même de la Muse tragique, émue et palpitante, se courber sur le violon, dont il semblait, avec une sollicitude maternelle, recueillir les notes sanglotantes. Et cependant, tandis que nos nerfs sont irrités, nous pouvons savourer à demi la splendide absurdité du chapeau et de tous ses accessoires flottants. Une autre fois, c'est une visite intempestive qui vient nous interrompre au beau milieu d'une méditation intéressante et nous agace les nerfs; et cependant nous sourions un instant en voyant la foi naïve du visiteur dans l'importance suprême de la cause qu'il plaide; car tout à coup surgit confusément dans notre esprit cette idée que nous aussi nous nous faisons illusion sur l'importance de notre propre tâche. Peut-être ne ( doit-on pas ranger parmi les petites contrariétés celles que | causent les gens ennuyeux. Il semble que les personnes qui ont ' de l'humour soient spécialement exposées à leurs attaques, parce qu'elles sont d'ordinaire patientes, et qu'en somme elles | aiment mieux souflrir que de blesser autrui. Mais, ici encore, *
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rimmoriste ne manque pas de remèdes. Il lui suffît, par exemple, de remarquer un moment combien il est bizarre et surprenant que des personnes à qui nous ne nous sentons rattaché par aucune sprle de sympathie, nous honorent entre tous de leurs attentions importunes. Même quand la destinée nous rapproche étroitement d'hommes et de femmes pour qui nous avons une aversion instinctive, parce que, si ce sont des êtres d'une classe très voisine de la nôtre, ils sont en môme temps séparés de nous par des barrières infranchissables, un humour réfléchi peut encore imaginer des soulagements. L'air d'importance d'un ploutocrate, son regard insolent qui semble dire : « je pourrais vous acheter », peuvent vous blesser la moitié d'un instant ; mais le rire consolateur suit aussitôt l'ennui; on goûte un tranquille plaisir à réfléchir un instant, à voir de quels matériaux grossiers le parvenu vulgaire est bâti; enfin un regard de bonne humeur, jeté à la dérobée sur des mesures de valeur plus élevées que la richesse, remet le calme dans l'esprit.
Même dans des peines plus graves, le regard de l'humoriste exercé peut trouver des aspects ou des détails amusants, si bien que le soulagement nous arrive quand nous sentons encore la douleur du coup. Le sourire bienfaisant peut naître de la contemplation enjouée de notre propre personne enfermée comme en champ clos avec ces adversaires invincibles, les circonstances. Oui, on peut trouver dans les ironies de la destinée une source d'amusement aussi bien que d'irritation. L'idée d'une lutte contre le destin, qui, pour les braves cœurs, est l'assaisonnement de la vie, aide aussi l'esprit qui réfléchit à reprendre une humeur riante. Ceux qui ont lu les voyages de Miss Kingsley n'ont pas besoin qu'on leur rappelle cette multitude de réflexions amusantes que lui inspirait son humour dans des circonstances oii bien des hommes se seraient laissé abattre ^ C'est avec la même promptitude de sourire que Goldsmith, dans sa vaillance joyeuse, affrontant les coups de la destinée, convertissait, comme le dit son biographe, en gaîté humoristique ou en leçons plaisantes ce qu'il recevait de mortifications ou de chagrins.
\. Pour ne citer qu'un exemple parmi beaucoup d'autres, lisez, au chapitre IX de Travels in Afr'tca, « Les Rapides de l'Ogoué ».
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Dickens, dans son fameux personnage Mark Tapley, nous a sans doute fait voir comment, aux jours sombres de sa jeunesse, il apprit à tirer un amusement humoristique des embarras les plus sérieux. Le joyeux miroitement de la lumière qu'une idée divertissante projette sur la surface d'un malheur lui ûte ce qu'il a de plus lugubre.
Guidés par celte méditation humoritisque dont on a déjà parlé, nous pouvons, dans tous les moments de trouble moral et d'inquiétude, arriver à celte idée consolante, que nous nous étions, au premier abord, singulièrement exagéré le mal. Au moment où le tissu sensible est déchiré, le choc de la douleur nous aveugle sur les proportions des choses; notre déception nous éblouit comme le flamboiement des éclairs. L'organisme nerveux, s'il est sain, montre alors sa vitalité par la rapidité avec laquelle il reprend son équilibre; et l'on y parvient souvent en dirigeant la pensée sur d'autres parties de la perspective plus brillantes, que la douleur avait un instant plongées dans l'ombre, et sur les proportions des parties entre elles. Une peine, ainsi qu'un orage accompagné d'éclairs, commence à se retirer presque en souriant, dès que nous en distinguons les limites.
Souvent, quand l'humour nous soulage ainsi, le rire qui nous délivre de la tyrannie du moment présent est un rire dont nous faisons nous-mêmeles frais. En effet, on peut dire sans crainte que les bienfaits dont nous parlons ici présupposent l'habitude d'une réflexion moqueuse qui s'adresse à nous-même. Le bienheureux soulagement vient de ce que nous discernons combien est déraisonnable l'exagération de nos plaintes, combien il y a de folie à céder aux courants du sentiment, qui répandent leurs brouillards sur le royaume de la réalité. L'arrivée du sourire annonce un changement dans notre point de vue ; et les torts, qui semblaient tout à l'heure être tous du côté du monde, nous voyons maintenant qu'ils sont aussi bien de notre côté.
Dans quelle mesure l'humour aide-t-il un homme à se débarrasser du chagrin, c'est ce qu'on ne peut dire avec précision. Même quand l'éclat soudain d'une réflexion joyeuse ne réussit pas à dissiper les ténèbres, il peut nous assurer un moment de répit bien précieux. Quand le chagrin est vraiment grand, le
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sourire sauveur qui doit l'écarter est bien difiicile pour tous, sauf pour l'élu. Bien peu parmi nous, peut-être, seraient capables de s'élever ù la hauteur d'ironie sereine qu'atteignit ce musicien allemand à qui son maître avait enlevé sa femme ^ Beaucoup de personnes seront portées à penser que cette autre femme qui, après avoir soigné son mari durant une maladie mortelle, avoua que le sens de l'humour l'avait seule empêchée de succomber ù la peine, élait plutôt au-dessous qu'au-dessus de l'humanité. Cependant c'est hasarder beaucoup que de conclure, de l'intervention du sentiment de l'humour dans une situation désastreu.se , à un défaut de sensibilité morale. Pensons plutôt que ceux qui soutirent le plus ont des obligations toutes spéciales à ce consolateur bienfaisant des afïlictions humaines.
Cette double utilité de l'humour qui, en même temps, console la souffrance et corrige une vue trop étroite des choses, s'accroît à mesure que se développe la vision plus large et plus compréhensive qu'on obtient quand le point de vue de l'égoïsme est dépassé. La naissance même de l'humour indique qu'on s'est déjà assez affranchi du point de vue individuel pour en embrasser d'autres momentanément. La grande valeur éducative du rire dont nous sommes l'objet nous-même, c'est qu'il nous oblige à reconnaître comme un fait cette diversité dans la façon déjuger les choses. Quelle excellente leçon dut recevoir ce professeur écossais qui jouait au golf, et qui entendit le marqueur, rebuté de sa maladresse, faire cette remarque : « Tout le monde peut enseigner le grec ; mais pour le golf, il faut de la tête ! »
Il reste à exposer brièvement un autre service que l'humour rend à son possesseur, bien que ce service ne soit peut-être en somme qu'une extension de celui dont nous venons de parler. Le rire qui a pour objet les choses, accompagnant primitivement l'observation, reste essentiellement, sous sa forme la plus élevée, un amusement fourni par les spectacles du dehors. Quand la faculté de l'humour s'est développée et mûrie, elle permet à l'homme de trouver du plaisir dans la contemplation de son
1. L'histoire de la conduite presque surhumaine que tint dans cette cir constance Hans von Bulow est racontée dans le Xutional Observer du 17 février 1894.
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propre milieu social considéré à la fois dans son tout et dans ses parties. En effet, on ne peut mesurer exactement la valeur que l'humour possède pour Tindividu, que si l'on pense aux innombrables occasions d'amusement que nous trouvons dans la critique de ce qui nous entoure.
Ce plaisir que l'observateur doué d'humour sait trouver dans le spectacle de la société, suppose qu'il choisit son propre point de vue, qu'il évite la partie la plus turbulente du monde social, et qu'il cherche loin des agitations les eaux calmes d'où il peut considérer les choses à la lumière tranquille des idées. Celui qui vit dans le tourbillon de la foule ne pourra jamais voir les choses avec le recul qui est nécessaire pour les apprécier en humoriste. Il y a plus : si c'est là qu'il vit, se meut, trouve son existence, il sera forcé de résister aux impulsions de la gaîté et de témoigner quelques égards pour les figures agitées qui l'entourent ; car un exercice trop libre des joies du rire l'exposerait fort probablement à des collisions désagréables.
Il est certain que beaucoup de détails du spectacle social échappent à celui qui ne vit pas dans une demi-retraite. Les bizarreries de la « société», en prenant ce mot dans son sens conventionnel, sont un des aliments traditionnels du rire : nos journaux comiques ont éclairé sur ce point jusqu aux esprits les plus obtus. C'est un plaisir pour l'humoriste d'observer les hautes prétentions du « grand monde », de voir, par exemple, avec quelle naïveté il se figure qu'il tient à son service tous les hommes intelligents et tous les bons causeurs ^ ; c'est un plaisir, entendons-nous, pour celui qui connaît quelques-uns des traits caractéristiques de ce monde : ainsi une certaine pauvreté d'idées; une disposition à suivre le chef qui s'est intronisé luimême, assez analogue à celle qu'on trouve chez certaines races dechiens; une aimable impartialité pour couronner tout «héros» dont le nom est trompette par la renommée, que ce soit un' potentat oriental ou un Barnum venu de l'Occident. Il est amusant aussi d'observer comment elle reste emprisonnée dans ses
1. Voyez, comme exemple, une lettre dune dame titrée, dans le Timpft du 1" juin 1894. où ce droit que revendique la « Société » aux services de « ce qu'il y a de plus distingué par la naissance et la pensée » est assez, joliment aflirmé. • r
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manières de penser purement arbitraires, surprise, par exemple pie, et choquée, de voir, quand elle voyage, qu'il y ait en Italie « une sorte de société » qui n'est pas « une société oi^i l'on dine». Ces traits, avec beaucoup d'autres, feront souvent prendre à l'œil de l'humoriste, et la chose est assez originale, la même direction qu'à l'œil ébloui du plat admirateur.
Notre observateur, dans sa demi-retraite, trouve un agréable passe-temps à suivre les luttes acharnées auxquelles se livrent aujourd'hui hommeset femmes pour obtenir leurs entrées dans ce cercle enchanté. Ici certainement les évolutions du personnage moral touchent au comble de l'absurdité. Nulle part l'homme qui réfléciiit ne trouvera autant de disproportion entre l'effort et sa douteuse récompense que dans ces labeurs obstinés, ces efforts haletants pour pénétrer et prendre pied dans le monde des salons.
Ce qui rend le spectacle d'un comique plus saisissant, c'est que jamais le contentement ne paraît suivre le succès : au besoin de s'introduire dans la place succède un besoin non moins implacable de rester toujours en vue dans cette foule compacte. Comment l'humoriste ne serait il pas délicieusement chatouillé en voyant des hommes haut placés si sensibles au moindre signe d'indifférence de leur divinité ? On dit qu'il est arrivé à des personnages officiels du rang le plus élevé de passer des jours et des nuits sur les épines, dans l'attente d'une invitation à dîner. Il s'agissait d'un festival national où quelques dames à l'esprit inventif, se croyant apparemment tout à fait qualifiées pour représenter les femmes de notre temps, se réservèrent le droit de choisir chacune un invité pour représenter le sexe masculin. Ainsi les dieux nous assurent une riche moisson de rire en semant dans l'esprit des hommes la vanité avec ses méchancetés mesquines, et en organisant la « société » pour les leurrer et les asservir.
Aux yeux d'une froide raison, jamais « société » fondée sur la naissance ou sur un mélange de noblesse et de richesse, n'a paru mériter cette attitude servile. Certainement la société étant de notre temps un peu mêlée (ein bischen gemischt), comme le faisait, dit-on, remarquer au Prince Bismarck, pendant un bal de l'Opéra, le Tailleur de la Cour à Berlin, on
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devait supposer.que les hommes raisonnables laisseraient ce genre dhoni mages aux pauvres d'esprit. C'est ce que les hommes d'intelligence pris au piège ont dû reconnaître bien vile. On peut se demander toutefois si, en mettant sur le compte de- l'ambition sociale de leurs femmes la résignation avec laquelle ils endurent l'ennui des dîners en ville, ils échappent par une telle excuse au rire des dieux.
Devant ces scènes absurdes la pitié peut trouver place à côté du rire. Qu'on soulève un instant les masques et l'on verra, ici encore, ce que cache à peine une apparence de gaîté. Un mortel ennui est d'ordinaire imprimé sur le visage des convives âgés, alors même qu'ils se forcent à exécuter des grimaces de satisfaction et des ricanements spasmodiques aussi grêles et aussi anémiques que leur personne. Ce n'est pas du plaisir, c'est une excitation malsaine que paraissent chercher ces fidèles adorateurs de la société; et peut-être, en fin de compte, l'espoir même de l'excitation n'est-il plus pour eux qu'une illusion.
Toutefois, quand on parle des aspects divertissants du spectacle social, on n'est pas obligé de sen tenir au monde à la mode. La « société », quelque délicieusement déraisonnable qu'elle soit, n'a pas le monopole de l'absurdité. La classe moyenne et même les masses, ont aussi leur côté amusant pour l'œil impartial. En effet toutes les phases de la vie sociale peuvent fournir une ample matière de divertissement à celui dont le regard mental est adapté comme il convient.
Ce qui frappe l'œil tout d'abord ici, c'est peut-être le riche déploiement des bizarreries humaines. Le journal, qui connaît si bien le prix de toute nouveauté, s'empresse d'accueillir toutes les manifestations de la folie humaine, du talent dévoyé, de l'indomptable vanité. Pour conquérir une place dans ses colonnes, on ne lutte guère avec moins d'acharnement que pour forcer l'entrée du monde fashionable. Il semble que la suprême nécessité soit de se montrer, d'attirer, ne fût-ce qu'un instant, les yeux importunés et excédés de la foule. Nombreux et surprenants sont les mouvements et les bruits auxquels on a vu recourir, pour forcer l'attention, des enfants qui se trouvaient oubliés; mais les efforts frénétiques des hommes et des
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femmes pour se faire connaître du public ne sont assurément ni moins multipliés ni moins étranges. Même après qu'ils ont quitté la scène sociale, ces fanatiques de la réclame essaient quelquefois de vous obliger encore à tourner les yeux sur eux en vous envoyant une autobiographie qui, peut-être, consistera en comptes rendus de tou- les grands dîners auxquels ils ont pris part; document sans prix pour les historiens à venir, pour peu que l'écrivain ait été un homme politique.
La vanité, dans cette auto-réclame, n'est pas toujours une vanité de surface; ce qui contribue à la rendre amusante c'est la partialité et l'aveuglement du personnage en faveur de lui-même. Une personne peut être plongée dans une insondable folie par la conviction qu'elle est investie d'une mission spéciale, et cette foi peut être assez sérieuse pour lui cacher complètement l'excès de vanité qui se cache dans une pareille attitude. Alors le tranquille observateur, reconnaissant la malice de la nature qui dissimule aux hommes une si grande partie de leurs propres motifs^ sourit encore d'un plus large sourire.
Nous comprenons mieux tout ce qu'il y a d'absurde à s'imposer ainsi à l'attention du public, comme à se pousser dans la « société », quand nous réfléchissons à la valeur réelle de l'objet de tant d'efforts. C'est la mode aujourd'hui de déifier l'opinion publique. Cependant, en dépit du dicton classique, cette assimilation de la voix du peuple à la voix de Dieu n'est pas flatteuse pour la divinité. Sous la main d'un modeleur habile une démocratie moderne montre à peu près autant de plasticité que celles sur lesquelles autrefois le Grec intelligent distillait sa fine ironie. Quand vous savez ce qu'il y a de vrai au fond de cette jolie plaisanterie, que le « Démos » se forme lui-môme ses propres opinions, et que ses jugements sur les hommes d'État, les généraux, les autres personnages connus, sont par conséquent sacrés, vous possédez une des principales qualités requises pour goûter ce que le spectacle a de comique. Quoi de plus amusant, par exemple, que de voir le directeur d'un journal consulter l'opinion publique sur la valeur d'un livre ou sur d'autres sujets qui demandent quelque discernement? Dans ce cas encore, ce qu'il y a de plaisant, c'est que les
braves gens qui donnent dans le panneau se tigurent de bonne foi exprimer leur opinion personnelle. Le comble du comique, dans les consultalions de ce genre, c'est quand un éditeur, sachant le prestige des noms, s'adresse à des célébrités et nous fait savoir, par exemple, comment tel grand dignitaire de l'église conçoit la salle de concert idéale, ou quelles sont les idées d'un jockey populaire sur les proportions qui conviennent à un manuel scientifique.
Ces appels faits à l'autorité pour guider le public montrent assez avec quelle docilité il suit tous ceux qui s'offrent pour le diriger. L'énormité même du démos moderne, jointe à sa « sainte simplicité » d'esprit, le livre à la rouerie du charlatan. Comment le digne commerçant qui lit dans la solitude de son arrière-boutique pourrait-il contrôler l'autorité du journal qui le guide ? Est-il capable d'apprécier la valeur de son mentor hebdomadaire? L'homme qui réfléchit trouvera ainsi, pour son divertissement particulier, une foule de duperies et d'illusions, quand il examinera sur quoi se fondent les réputations imposantes et la fière prétention des leaders politiques à. entraîner « le Pays » derrière eux.
La presse, institution assurément des plus respectables, fournit encore d'autres plaisirs à l'humoriste en quête de gaîté. Son rôle même de propagatrice des nouvelles l'entraîne à exagérer d'une façon plaisante l'importance de tout ce qui sort momentanément de l'ordinaire. Une idée, fùt-elle fausse, fùlelle vieille comme le monde, est sûre d'attirer l'attention, pour peu qu'elle soit avancée de nouveau par un homme qui a de la notoriété. De là cette néomanie qui sévit en tout genre, ces absurdes exagérations dans l'éloge du dernier roman, et ainsi de suite. Ce qui est plus risible encore, c'est la naïveté avec laquelle le journal et ses abonnés se figurent que tout arrive pour leur fournir des nouvelles. Je me rappelle une feuille, et non des moindres, qui prétendit sérieusement, alors qu'une cause célèbre désagréable allait être remise en jugement, que tout le monde avait son opinion faite sur ce point, et que par conséquent une enquête nouvelle était regrettable. Quand le rédacteur donnait si franchement à entendit que l'objet principal dos enquêtes de nos tribunaux est de satisfaire l'avidité
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pour les nouvelles des lecteurs de journaux, c'était sans doute par inadvertance; mais c'est une opinion qui se trahit quelquefois pour un œil pénétrant. Ce point de vue rappelle les joyeuses gambades des petits Italiens qui suivent en courant et en faisant la roue les diligenoes quand elles descendent à grand bruit les pentes couvertes d'oliviers : ils sont convaincus, dans leur allégresse, que ce bruit et ce mouvement, comme les « soldi )) qu'on leur jette, n'ont pas d'autre objet que leur propre plaisir. En pensant au spectacle divertissant que nous donne la presse d'aujourd'hui, on se demande quelquefois si l'expression de « journal comique » nest pas un vrai pléonasme.
L'humour nous tiendra encore compagnie si nous allons plus au fond des choses, et si, écartant les apparences dont elle est enveloppée par la convention, nous tenons à voir la réalité. Les circonlocutions dont on se sert pour le public, lorsque, par exemple, on veut défendre une nomination équivoque, sont en elles-mêmes une exhibition de naïveté se trahissant sous tous les voiles amassés à grand'peine, aussi divertissante que les mensonges forgés par un enfant qui cherche à excuser ses fautes. Peut-être aucun spectacle n'est plus divertissant pour un esprit disposé à ce genre de réflexions, aucun ne promet une variété plus inépuisable et plus amusante, que les tortillements de l'esprit humain empêtré dans des apparences fâcheuses et forcé de trouver pour en sortir quelque chose qui ressemble à une explication logique.
Comme le savent tous ceux qui lisent, les bizarreries de la « Société » et les bouffonneries de la vie publique ne sont pas un spectacle nouveau. D'autres temps, des sociétés d'un autre type, ont eu leurs aspects amusants, dont le chroniqueur, dans sa demi-retraite, a tracé pour nous la peinture. Il y a pourtant bien des raisons de croire que la scène sociale d'aujourd'hui remporte la palme pour la quantité et l'infinie variété du risible. Les vastes proportions de notre système social, son instabilité, sa continuelle « marche en avant », son activité fébrile et sans trêve, et d'autres traits encore, étalés au grand jour, grâce à la manie qui possède les gens d'attirer la publicité sur tout ce qu'ils font et à l'empressement des journaux à la leur
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procurer, semblent assurer aujourd'hui des plaisirs sans nombre à l'observateur de sang-froid, par la multitude des bizarreries individuelles, des ambitions, des déguisements, des contrastes entre la position et les aptitudes, de tous les éléments enfin de la comédie sociale.
La plupart des traits du spectacle social qui viennent d'être indiqués peuvent être savourés avec un certain détachement ; l'observateur même y peut apporter un grain de cette malignité qui caractérise le rire de ceux qui vivent hors du groupe social où le saltimbanque dresse ses tréteaux. La note bienveillante de l'humour n'entre ici que comme un élément secondaire ; elle vient d'une bonté naturelle qui tolère la folie, en qui elle voit, d'une façon plus ou moins distincte, des qualités estimables tristement perverties. Il ne peut en être de même si le spectacle bizarre et irritant de la folie s'impose à nous dans une période de tempête et de crise nationale, par exemple pendant une guerre, alors que l'observateur, à moins d'être un cynique insociable, ne peut se résigner plus longtemps au détachement. Il semble que la possibilité même d'un rire, d'un sourire, doive ici être exclue comme une profanation. S'il devient possible, cela ne peut se produire que par la découverte d'un modus Vivendi entre l'instinct de la gaîté et quelques-uns de nos instincts les plus profonds et les plus absorbants. Notre analyse de l'humour nous a préparés à voir cette forme adoucie de la gaîté pénétrer fort avant au cœur du sérieux, attendu que l'œil exercé excelle à découvrir du premier coup les aspects amusants des situations et des faits qui font un appel direct et puissant à des sentiments poignants et à des attitudes sévères. Nous trouvons peut-être l'exemple le plus saisissant de l'interpénétration du sérieux et du plaisant dans le fait qu'il est possible de jeter un regard humoristique sur des choses qui doivent remuer jusqu'au fond le cœur de tout vrai citoyen.
Peut-être a-t-on suffisamment reconnu cette vérité, que l'état de guerre développe chez des citoyens beaucoup de belles et d'admirables qualités; et, d'autre part, les ravages et les souffrances qu'il cause ont servi fréquemment de thème à l'éloquence des écrivains et des orateurs. On n'a pas, et pour des raisons assez visibles, accordé la même attention aux
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aspects et aux conséquences de cet état, qui paraissent, quand on se place, pour les considérer, au point de vue de la conscience normale, étaler la folie humaine dans une de ses manifestations les plus complètes. Ces aspects, qui ne peuvent manquer d'amuser, quand il ne les verrait qu'un instant, l'homme capable d'observer, deviennent de plus en plus distincts, on peut le dire, à mesure qu'une société s'élève sur l'échelle de la civilisation. Et de plus, comme l'humoriste s'est exercé à découvrir promptement les accompagnements et les rapports des objets qu'il observe, comme il a l'habitude de regarder les côtés des choses qu'on néglige d'ordinaire, il est probable qu'on le trouvera de temps en temps parmi ceux qui, dans une atmosphère troublée, conservent jusqu'à un certain point la clairvoyance de leur observation .
Pour cet humoriste le facteur essentiel dans ces situations est l'hypertrophie temporaire du plus puissant des instincts de l'homme, de celui qui est profondément enraciné dans la tendance primitive de l'être à se conserver lui-même, et qui se manifeste alors dans le milieu organique d'un type élevé de conscience sociale, qui possède ses habitudes fixes d'apprécier et de juger les choses. L'état d'hypertrophie engendre une série d'extravagances qui, par leurs proportions, arrivent jusqu'au burlesque. Les manifestations sans nombre de la jactance et de l'orgueil ; les formes exagérées de la haine avec tout son cortège de soupçons, de dénonciations et de diffamations; les proportions démesurées que prennent la crédulité ainsi que l'incrédulité par rapport aux choses qui touchent la passion patriotique ; tout cela, avec bien d'autres choses encore, sera probablement l'accompagnement inséparable de la psychose nationale, surtout si Ion conteste, soit du dedans, soit du dehors, la justice de « notre cause ».
Un milieu organique tel que peut le fournir ce qui subsiste alors de la conscience normale ne prend que peu de part à ces grandes manifestations de l'esprit guerrier. Les mouvements intellectuels qu'on peut observer sont assez clairement ceux d'une intelligence subjuguée par la passion dominante ; ils travaillent pour elle en fourrageant de tous côtés pour fournir des aliments à son appétit d'excitjnts et de consolations.
Encore n'est-ce là qu'une faible partie du côté plaisant de la situation : ce qui en est le trait vraiment amusant, c'est le conflit entre le nouvel état mental et les façons de sentir et de juger qui se sont fortifiées et enracinées pendant une longue période de civilisation. Car ce qu'il y a de singulier, c'est que l'intelligence assoupie essaie de temps en temps de se redresser et de donner un coup de coude à son compagnon de lit trop bruyant. C'est la juxtaposition et l'action réciproque de deux tendances dont le niveau moral est très différent et dont les forces sont tout à fait disproportionnées, qui donne au plaisir autant de variété que d'abondance. C'est ainsi, par exemple, que nous obtenons le spectacle bouffon d'un avocat trop confiant de la cause nationale tout à coup amené à se taire par un vague soupçon que son auditeur ne répond pas assez à son enthousiasme, soupçon qui met immédiatement en lumière ce qui reste du désir qu'éprouve l'homme normal d'être soutenu par autrui. Ou bien encore la tendance puissante qui nous pousse à rabaisser l'ennemi, tendance qui remonte au delà du siècle de Goliath peut fort bien, quand elle emporte un patriote, le pousser jusqu'au point d'où il entrevoit vaguement le bord d'un précipice dialectique, la nécessité fatale d'avouer que la victoire est dépouillée de toute sa gloire. Ou bien enfin la peinture imaginaire de l'ennemi, que la passion guerrière préfère de beaucoup à un portrait d'après nature, peut jeter dans un cruel embarras celui qui la lient pour fidèle, alors qu'il se trouve tout à fait incapable de faire une chose qui est cependant absolument nécessaire, c'est-à-dire de comprendre les projets et les méthodes de l'ennemi.
Un léger examen montrera qu'on trouve dans ce spectacle la plupart des formes du risible reconnues dans un des chapitres précédents. La situation dans son ensemble tend à prendre les formes d'un vaste gâchis d'où ceux qui y sont plongés cherchent en vain à se dépêtrer. L'attitude émotive et conative fortement tendue aboutira certainement à des déceptions, par exemple lorsque des prédictions trop confiantes viendront se heurter au démenti brutal des faits. La situation sera en outre fertile en contradictions comprenant, outre la contradiction fondamentale déjà traitée, les divergences d'aflirmation qui se pro-
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(luisent à mesure que la proporLion des intensités du normal et de l'anormal varie dans les limites indiquées plus haut.
On a déjà laissé entendre que la situation psychologique donnera naissance alors à une multitude de simulations. En elTet la survivance chez le patriote belliqueux, d'une intelligence en partie oblitérée, se manifestera surtout par un efifort laborieux pour cacher la laideur réelle des choses sous des voiles semés, s'il se peut, de paillettes brillantes, en donnant un air de noblesse aux buts et aux méthodes de la guerre. L'œil calme de Tobservaleur verra clairement dans ces efîorts, du moins la plupart du temps, non pas des hypocrisies ayant conscience d'elles-mêmes, mais des illusions volontaires nées de l'action réciproque des deux « moi » si étrangement forcés de vivre ensemble.
Est il nécessaire de dire que le désordre, le sens dessus dessous, les confusions de rôles, et en général les renversements des relations normales, sont des traits essentiels du spectacle? Un monde si complètement dévié du type normal que les hommes habitués à garder un silence qui est d'or, parlent un langage qui n'est même pas d'argent; que les conducteurs du peuple prennent l'aspect comique de bergers poussés en avant par leurs troupeaux; qu'un certain genre d'inconséquence morale paraît s'être fait place, d'autorité, parmi les vertus; « et que les représentants de la religion, renversant leur rôle, prennent à tâche de justifier devant Dieu la conduite des hommes; un tel monde, "disons-nous, ne peut manquer de paraître désordonné aux yeux qui ont pris l'habitude de l'ordre. Il semble que, devant une telle situation, oii les hommes se dépouillent généralement de leurs traits individuels, il ne devrait pas y avoir place pour un développement de singularités personnelles. Cependant une observation attentive nous montrera que, malgré les tendances énergiques qui travaillent à rendre les conduites uniformes, des lambeaux d'individualité subsistent. La disposition générale, ainsi qu'une lièvre, saisit les hommes en raison de leur tempérament individuel ; et l'on peut suivre le processus par lequel partis, sectes et individus se conforment au type du moment, comme un médecin perspicace constate les modifications singulières que subit le type d'une maladie dans
famille ou une chez des individus d'un tempérament fortement marqué.
On a dit plus haut que ce qui rendait possible cette observation humoristique c'était la découverte d'un modus vivendi avec la partie sérieuse et plus sensible de nous-même. Ceci veut dire que l'observation ne saurait être un passe-temps paisible et prolongé, mais qu'elle doit plutôt ressembler à ces intuitions momentanées du côté amusant des choses, qui viennent à notre aide quand nous bataillons contre les ennuis de la vie et que nous atTrontons ses peines. Une appréciation du risible, telle qu'elle est possible en pareil cas, est dite à bon droit humoristique, lorsqu'elle accompagne une attitude sérieuse complexe qui, d'une part, discerne à la fois ce qu'il y a de blessant et de pitoyable dans la folie dont on sourit, et d'autre part fait effort pour retenir ce qui repousse et découvrir les qualités estimables qui s'y trouvent cachées. Le sourire amènera un soulagement momentané de l'effort, comme dans d'autres cas de haute tension mentale et morale. L'humoriste s'y laissera insensiblement aller, parce que la réflexion le met en état de tout comprendre; parce qu'il se rappellera, par exemple, ce que Platon, Montaigne et d'autres nous disent sur ce qui arrive d'ordinaire, quand les hommes subissent la tyrannie de la foule. 11 s'inclinera plus facilement à la tolérance si J'histoire vient à son aide, de même que l'histoire du malade peut tranquilliser le médecin inquiet, en l'assurant que la santé doit revenir et que les fonctions vont reprendre leur cours normal. L'indulgence lui sera plus facile encore, si les circonstances qui divisent les citoyens, et qui l'ont frappé lui-même dans ses affections sociales, l'ont mis en rapports intimes avec des hommes et des femmes dont la nature noble et délicate semble adoucir l'effervescence du moment, et dont les figures lui apparaîtront désormais dans une vision consolatrice; anges de la terre dont le sourire accompagne, non pas les feux brillants du matin, mais l'obscurité croissante de la nuit.