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LE RISIBLE DANS L'ART : LA COMÉDIE

Nous avons suivi le développement du rire chez l'individu et dans la société en faisant abstraction autant que possible de l'intluence de l'art. Nous avons admis que les sentiments qui nous poussent au rire sont de nature primitive et capables de s'étendre et de s'approfondir indépendammentde cette influence. D'autre part, il est certain que l'action éducatrice de l'artiste a commencé son œuvre dans un stage très ancien du développement de l'hunianilé. Môme dans la vie sauvage nous avons trouvé la ligure de « l'amuseur )>, homme expert à ouvrir les écluses du rire social par ses plaisanteries et sa jDantomime. Dans la période historique, l'usage d'engager des bouffons pour les banquets et en général les réunions de fête paraît remonter à des âges reculés et à des formes de société très simples ^. En cultivant le don du rire avec plus d'art et plus de méthode que les autres hommes, ces chorèges habiles doivent avoir puissamment contribué àson développement. Nous pouvons maintenant jeter un regard sur l'évolution de l'art envisagé sous son côté amusant et comique.

Ce n'est pas ici qu'il convient de sonder jusque dans ses profondeurs le problème obscur de la fonction de l'art. Si nous nous en tenons aux origines de l'art d'exciter le rire, telles que nous pouvons les étudier chez les sauvages et chez nos propres

1. Pour remploi des bon (Tons et des nains dans le palais des rois <^gyptiens. voyez Maspero. L'Aurore de la Ci-vilisafiou, p. 278, 279. Sur les boutfons Grecs et Romains (yeXwxouo'.oî àpîxaAoYc. , niimi, scurrae) voyez P. Gardner, Gree/c Antiquités, p. 33.t (cf. Doran. Court fools). Sur les bouffons ou fous du Moyeu Age voyez Wright, op. cit., ch. vu ; Lacroix, Le Moyen Age, p. 233 et suiv. et Jusserand. English wayfaring Life. p. 187.

enfants, les théories qui voient dans l'art l'expression d'une idée ou même d'une émotion cherchant à se communiquer, n'ont pas grand'chose à faire ici. Il semble que l'art d'amuser naquit de ce simple acte social que j'ai appelé une provocation au jeu, et dont nous voyons un exemple dans le jeu du chatouillement réciproque. Par suite la théorie qui rattache l'art aujeu convient plus particulièrement à notre objet présent. La qualité de productivité bienfaisante, qui est essentielle dans l'art, commença sans doute à se montrer distinctement, dès qu'un individu particulièrement habile à faire vibrer les cordes de la gaîte se trouva vis-à-vis d'un auditoire. Aucune tendance sociale ayant un caractère d'art ne fait éclater ses effets sur les yeux et sur les oreilles d'une façon plus directe et plus frappante que le désir d'exciter le rire.

Cette idée admise, nous voyons que l'art qui nous excite à la joie fournit un exemple du processus conalif dans la production artistique. Pour amuser les hommes, pour élever leur humeur au diapason aigu de la gaîté, il faut évidemment avoir le désir de plaire. Dans toute forme simple d'activité artistique ce motif essentiellement social agit d'une façon consciente et directe, si nous laissons ici de côté, bien entendu, l'art en partie inconscient du ft fou ». Dans les formes plus élevées, la volonté d'égayer est, je crois, toujours présente dans les cas normaux, et gouverne tout le processus artistique, bien que l'artiste même ne s'en rende pas compte à tout moment. Chez l'acteur comique, en tous cas, le contrôle de la volonté sur le sentiment qu'il éprouve et l'expression qu'il lui donne, paraît être de toute nécessité. C'est ce qu'on reconnaît assez à la physionomie solennelle que prend le bouffon populaire pour ajouter à l'effet comique de ses facéties.

Si les limites de notre sujet le permettaient, il serait intéressant de rechercher les moyens que l'art, dans son ensemble, possède pour exciter le rire. Ceci nous conduirait à la question curieuse des couleurs et des sons ainsi que de leurs combinaisons, considérés comme expressions du sentiment de la joie et des intentionsjoyeuses.

Puisque les stimulants propres du rire ce sont les hommes et leurs faits et gestes, on voit du premier coup d'oeil que seuls

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les arts qui représentent les idées et les actions humaines sur une grande échelle, disposent d'un vaste champ pour la production du comique. Ici l'architecture, sculpture à part, est dans une condition fort désavantageuse. La musique, qui est l'art expressif par excellence, possède à cet égard des ressources incontestables, mais très limitées, comme on peut le voir dans les rythmes caractéristiques tels que des combinaisons de notes aiguës et saccadées avec des noies profondes et appuyées, des phrases incomplètes, etc., qui ont leur place dans l'opéracomique. Quelques-uns de ces effets chatouillants sont dus certainement non à l'expansion d'un sentiment joyeux, mais à l'aspect bizarre de la combinaison des sons. Il en est de même probablement des effets légèrement amusants de ces combinaisons grotesques de couleurs, qui se voient dans le costume d'Arlequin, ce prince des moqueurs, et dans celui d'autres personnages plus ou moins comiques. Ce qu'il y a d'amusant et de grotesque dans les vêtements, par exemple dans ceux du clown, est évidemment fondé sur les idées qu'ils éveillent, surtout quand ils ne conviennent ni au sexe ni à l'âge, et ainsi de suite.

Si nous laissons de côté les applications comiques des arts du dessin, y compris la caricature politique ou non, qui a un si grand développement dans les temps modernes, le rôle principal pour exciter dans toute son étendue chez les hommes la faculté du rire échoit à la littérature, et tout particulièrement à la littérature dramatique et au théâtre oii elle se produit. Ici seulement nous voyons se déployer, avec une partie de sa richesse et de sa variété infinies, le spectacle des sottises humaines. C'est ici qu'il nous faut venir si nous voulons rire à notre aise et tout notre soûl, et connaître toutes les ressources que l'art possède pour faire vibrer la gamme entière de notre « risibilité )).

Nous serions heureux de connaître les débuts delà littérature comique. Peut-être dans les recueils de facéties trouverions-nous encore quelques formes analogues à celles que prit d'abord l'esprit de jovialité. Un bref récit de quelques farces ou de quelques réparties sortit peut-être assez naturellement des causeries du soir au coin du feu, pour prendre une forme fixe et se transmettre à de nouvelles générations. Les fabliaux du moyen âge

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peuvent être considérés comme un léger développement des récits de ce genre et de ces fragments de conversation. Ces courts récits anecdotiques donnaient une certaine place à la mimique et à un art grossier d'élocution. Une forme rudimentaire d'action comique, avec ses gestes imitalifs et son dialogue facétieux, devait sortir naturellement des réunions où d'habiles gens, dont on goûtait le talent, répétaient ces récits. Des bouts de dialogue, tout au moins, ajoutaient à l'effet plaisant des sons et des gestes imitatifs.

Les débuts de la comédie, autant que nous pouvons y remonter, confirment ces conjectures. L'humble berceau de la comédie grecque fut la fête rustique des vendangeurs, quelque chose d'analogue à notre Joyeuse fête delà moisson. D'abord, nous dit-on, il n'y avait pas d'acteur, mais seulement un chef de chœur « qui se livrait à de grossières et grotesques improvisations »^ Ou, s'il faut en croire un autre écrivain, la farce commença en Grèce dans des processions joyeuses, par des chants moqueurs et des discours ironiques, les Grecs étant portés à la mimique et à l'improvisation^.

Les débuts de notre comédie montrent quelque chose d'assez analogue. C'est dans une atmosphère de gaîté que naquit cet enfant qui se mit à plaisanter sur les choses avec un demisérieux, pour n'en rire que mieux. C'est ce qu'on peut voir en se reportant aux joyeuses compagnies dont les ébats tumultueux étaient un des traits caractéristiques de la vie anglaise au moyen âge. La « fêle des fous » était la grande occasion pour des chants satiriques, et plus tard pour des pièces où le clergé surtout était pris à partie. 11 est certain, comme nous le verrons, qu'il y eut, dans les « miracles » d'autrefois et dans les « moralités», une forme dramatique simple qui était propre à se transformer en comédie. Cependant, ce qui rendit la transformation possible, ce fut l'esprit de joie et de licence qui, quelque temps auparavant, avait fait violemment irruption dans la solennité du Miracle '.

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