‹ Essai sur le rireChapitre 86 sur 112 · Voyez Wright, op. cit.., chap. .\ii et .\iv · texte numérisé non relu

Voyez Wright, op. cit.., chap. .\ii et .\iv

r.E RI^TBLE DANS i/aRT : LA COMEDIE 321

L'avènement du véritable théâtre comique répondit ù certaines conditions sociales. M. Meredith en a indiqué quelquesunes, particulièrement l'exislence' d'une classe moyenne intelligente et la reconnaissance de la dignité de la femme; nous pouvons ajouter celle de son esprit de conversation ^ A ces conditions sociales on pourrait encore ajouter un esprit de gaîté répandu dans la nation qui se sentait chargée d'un fardeau moins pesant et respirait plus librement.

Ce que vaut pour nous la comédie comme principale dispensatrice du rire, il suffit, pour le reconnaître, de jeter un regard sur l'abondance prodigieuse de ses ressources. Elle est en mesure d'offrir à Fœil et à l'oreille toutes les variétés du plaisant. Comme spectacle, elle garde tout ce qu'il y a damusant dans les jeux oîi les enfants simulent toutes sortes de choses. Elle peut étaler devant nous les aberrations les plus grotesques du costume, de l'air et des manières. Elle nous présente aussi dans ses personnages, sous des formes de son choix, toute la variété des traits risibles de l'esprit et du caractère. Enfin elle peut mettre en œuvre dans ses intrigues toute la gamme des taquineries et des farces qui amusent le commun des hommes dans la vie réelle.

Nous pouvons laisser provisoirement de côté la manière dont elle met à profit les traits risibles du caractère, et considérer pendant quelques instants comment les incidents de la comédie continueut les mouvem.enls de la gaîté primitive.

Un coup d'œil nous suffira pour reconnaître que les jeux et les plaisanteries en action de la gaîté juvénile fournissaient la trame de ces incidents. Le spectacle bruyant et divertissant d'une bonne volée de coups, que goîitent si fort les sauvages les plus grossiers, et qui est un plat de résistance dans nos cirques, est un incident fréquent de la comédie ; soit dans le théâtre populaire et brutal d'Aristophane et de Plante, soit dans l'art plus tranquille et plus intellectuel de Molière-.

1. Essay on comedy, p. 24, 25 (sur les auditeur.s de Molière); p. 8, 47 et suivantes (sur la reconnaissance de la dignité de la femme).

2. Voir le Médecin malgré lui. l'Avare, et autres pièces. Un exemple on ne peut plus divertissant de ces mêlées où les coups pleuvent de tous côtés et qui font encore la joie de nos cirques, nous est fourni par les maîtres du Bourgeois gentilhomme.

James Sully. — Le Rire. 21

Un autre genre d'incidents amusants empruntés aux jeux de l'enfance et aux cliarges populaires du cirque, est la répétition de paroles, de gestes et de mouvements divers. Ces répétitions sont particulièrement drôles quand elles prennent la forme d'allées et venues alternatives, ou de discours qui ne finissent que pour recommencer. Déjà amusantes parleur apparence de jeux sans but, elles deviennent encore plus drôles quand elles semblent l'effet d'un mécanisme irrésistible ; par exemple, lorsque, dans le Mariage forcé, le philosophe Pancrace, sans cesse repoussé dans la coulisse, en sort sans cesse pour continuer son discours. On a dit que les mouvements de ce genre nous amusaient un peu à la façon du jouet qu'on appelle jackin-the-box (Le diable en boîte)'.

Une autre sorte de répétitions que nous pouvons appeler des imitations, et qui se produisent fréquemment aussi sur la scène comique, paraît reproduire de même certains traits fort reconnaissables du jeu de l'enfant. Rien ne caractérise plus nettement que la répétition du mouvement par l'imitation, la disposition au jeu, chez les enfants comme chez les jeunes animaux. Ce jeu d'enfant, qui consiste à échanger des grimaces, est un exemple excellent. Le goût prononcé du théâtre pour des imitations de ce genre montre les rapports étroits qui les rattachent encore à la gaîté primitive. Cela est assez clair quand l'action imitée est désordonnée, comme nous pouvons le voir dans les gourmades et contre-gourmades du cirque. Les volées répétées, administrées à sa moitié par le mari frappeur dans le Médecin malgré lui, ont quelque chose de cet effet divertissant.

Les répétitions amusantes introduites dans le mécanisme de la comédie ont d'ordinaire, comme peut nous l'apprendre Molière, quelque chose de beaucoup moins matériel. Ecoutez, dans le Bourgeois Gentilhomme, les exclamations de Cléonte

1. M. Bergson, qui explique d'une façon charmante l'elTet que produisent dans la comédie ces mouvements mécaniques, cherche à les rattacher à sa théorie, daprès laquelle le risible consiste dans la substitution de la raideur monotone de la machine à la variété souple de l'organisme (op. cit., p. 72 et suiv.). Je soupçonne cependant que le pouvoir qu'ils exercent sur les muscles du rire est dû en grande partie à ce qu'ils font penser aux jeux de l'enfant.

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contre la perfidie de sa maîtresse, reproduites par son valet Covielle, et un peu plus loin les reproches de Lucile à Cléonte, répétés avec de légères variantes par la servante Nicole : ces scènes sont vraiment délicieuses et feraient croire que l'amour s'est perfidement proposé de réduire ses victimes à la même imbécillité'.

La comédie, soit ancienne, soit moderne, est pleine de stratagèmes et de duperies. Une pièce entière peut rouler sur quelque énorme mystification, et le dénouement consister principalement dans une scène joyeuse qui dessille les yeux des victimes. Le spectateur, qui est dans le secret, s'associe sympathiquement au rire de celui qui a tramé l'artifice.

Un des procédés les plus simples et les plus anciens, et qui sort, lui aussi, desjeuxenfantins, paraît être le déguisement. Les personnages de comédie de qui nous rions ne sont pas en général doués d'un coup d'œil bien perçant ; et il n'est pas besoin qu'un déguisement soit bien épais, surtout quand il flatte leurs désirs, pour les abuser complètement. La comédie classique et celle de Shakespeare usent largement de ce genre de stratagèmes.

Mais un changement de costume et d'autres moyens de déguisement sont loin d'être toujours nécessaires pour tromper les gens. Quand la victime, homme ou poisson, est disposée à se laisser attraper, elle cède à l'amorce des imitations les plus grossières ; et c'est alors que la comédie s'acharne contre elle, comme dans le cas de Malvolio, de M. Jourdain et de tant d'autres.

Quelquefois l'auteur prépare la déception dont il a besoin en jetant au préalable la victime dans un accès de distraction. L'École des Femmes de Molière nous fournit un bon exemple de ce genre dans la scène entre Alnolphe et le notaire, oii les paroles des deux personnages ont l'air de s'accorder parfaitement, tandis que, entre les cerveaux d'oii elles partent, subsiste un malentendu complet. Nous rions encore d'un autre genre d'auto-déception, quand le personnage comique, montrant encore en cela qu'il descend du boufFon, entreprend de faire

1. Comparez la querelle amusante du Tartuffe, dans la scène où Dorine retient tour à tour chacun des deux amants exprimant les mêmes griefs presque dans les mêmes termes (Act. II, se. IV).

une chose et se montre sur le champ tout à fait incapable de l'exécuter. Nous voyons de ceci un exemple, moins frappant, il est vrai, que n'était le précédent, dans le Bourgeois Gentilhomme, lorsque Cléante, irrité contre sa maîtresse, dit d'abord à son valet : « Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d'amour qui me pourraient parler pour elle « ; puis aussitôt il proteste, quand Covielle, trop docile, s'applique à lui dire du mal de sa belle.

Il faut que le personnage ridicule soit de temps en temps attaqué sans pitié, pour que le plaisir du spectateur arrive au plus haut degré. Ici encore Molière nous fournit l'exemple. La scène oii Cléante, fils d'Harpagon, s'amuse à serrer son père comme dans un étau, en tirant la bague du doigt de l'avare et en l'offrant à la jeune femme que tous deux désirent épouser, a toute la save.ur d'une revanche plaisante.

Le rire qui est « malicieux: » sans être « amer w^ coule à flots quand la tromperie s'emploie à briser un joug devenu intolérable. Les ruses qui ont pour victimes des pères ou des tuteurs trop sévères dans les Àdelphes de Térence, dans L'École des Femmes, L'École des Maris, et d'autres pièces de Molière, réjouissent au plus haut point le spectateur comme bons tours joués à un oppresseur.

On verra sans peine qu'une bonne partie du plaisir de la comédie naît des situations bizarres où elle met les gens, surtout quand ils sont obligés d y faire ce qui n'est pas du tout dans leurs habitudes. Ont-ils à soutenir longtemps de fausses apparences, c'est mieux encore. Les ruses par lesquelles Sganarelle, improvisé malgré lui médecin, essaie de soutenir son personnage, sont éminement comiques. Il y a d'autres situations plaisantes, par exemple quand des amants qui ont rompu ensemble et qui en sont désolés, viennent à se rencontrer. La surveillance que le fils d'Orgon exerce sur la conduite de Tartuffe, ce monstre d'hypocrisie, est riche en efifets comiques.

Comme on l'a déjà indiqué, la comédie reflète ces mouvements du rire social, dont on a parlé dans un des chapitres précédents. Les ouvrages d'Aristopliane sont tout un répertoire

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