‹ Essai sur le rireChapitre 94 sur 112 · La pièce se termine sur cet aparté de Covielle · texte numérisé non relu

La pièce se termine sur cet aparté de Covielle

« Si l'on en peut voir un plus fuu, je Tirai dire à Home. »

LE lUSinLE DANS l'ART : LA COMÉDIE 3 H

Dans tout ceci le maître nous montre combien il excellait à s'en tenir au point de vue qu'il avait choisi comme étant celui de la comédie. Essayons, après avoir étudié ses pièces, de définir ce point de vue.

Quand nous comparons le monde, tranquille et bien ordonné la plupart du temps, que nous présentent ces comédies, avec les scènes tumultueuses d'une pièce d'Aristophane, nous sommes tentés de dire, comme on l'a déjà dit, que Molière expose à nos yeux les réalités de la vie journalière. Cependant ces caractères comiques, enflés jusqu'à des proportions ridicules, ne sont certainement pas tirés tels quels du monde qui nous est familier. Ce sont toujours des transformations, en ce sens que nous y trouvons des personnifications simplifiées oh se montrent pleinement développées des tendances qui ne se rencontrent qu'à l'état de germes, et plus ou moins associées à des tendances contraires, dans le monde réel dont le théâtre est censé nous offrir l'image. Il semble donc que nous avons ici un élément irréel qui se détache sur un fond de réalité.

Nous ne trouvons là aucune anomalie, dès que nous nous rendons compte du point de vue de l'auteur comique. Chez Molière le rire naît de l'intrusion même du personnage mal conformé dans une société où toutes les formes sont comme arrondies par et pour l'usage. C'est sur l'intrus que nos yeux se fixent; ce sont les incartades impossibles à prévoir auxquelles il se livre, dans un monde pour lequel il n'est pas fait, qui attachent notre attention. L'arrière-plan sérieux est là, mais ne retient pas fortement notre pensée. Ainsi nous ne sommes pas fort émus de voii ce que souffrent les filles ou les pupilles de ces barbons bourrus, ni même des anxiétés domestiques qui tourmententM"^'' Jourdain. Le monde régulier, raisonnable, auquel s'ajustent si mal ces ridicules absurdités, n'est ici qu'un arrière-plan, et en cette qualité il rend les plus grands services, en mettant en relief et en détachant nettement la figure pour laquelle l'œil du spectateur a été mis au point.

A peine exagère-t-on en disant que toute l'intrigue d'une de ces comédies consiste à bien montrer l'incompatibilité grotesque du caractère comique avec le milieu ambiant. Elle groupe les personnages, elle combine les scènes, pour démon-

3*2 K>s.\i .>i i; LE r.rp.E

trer combien est vain l'efTort de ce personnage bizarre et mal bâti, à la démarche maladroite, pour se mouvoir dans notre monde bien ordonné. C'est ce qui nous aide à comprendre pourquoi Molière, bien qu'il ait recours de temps en temps, ainsi qu'on l'a remarqué plus haut, à des sources de gaité plus anciennes et plus élémentaires, peut se montrer si réservé dans remploi des déguisements, des rencontres invraisemblables et des autres expédients mécaniques par lesquels on amuse les spectateurs. Les situations mêmes, aussi bien que l'action, semblent naître des faits fondamentaux, des caractères donnés et de leurs rapports. Ainsi nous ne sommes guère surpris de reconnaître Harpagon dans l'ignoble personnage de cet usurier à qui s'adresse Cléante réduit aux abois par l'avarice paternelle.

Pour goûter la comédie ainsi conçue, il faut une espèce d'entraînement. Il y faut apporter l'œil vif et observateur qui, d'un regard rapide, saisit tous les rapports, et cependant reste au point pour le rislble. Pas de place ici pour un mélange de tons, pour une fusion du rire avec la mélancolie. Le sérieux est moins envisagé comme tel que comme un cadre où se meut la figure comique. On est prédisposé à une observation purement gaie, qui n'accorde de place ni à la pitié ni à l'indignation, ni à aucune autre émotion, qui laisse l'intelligence claire et froide, qui se contente de voir juste et de se laisser amuser.

Si nous voulons bien comprendre la portée du rire dans la comédie, il nous faut jeter un coup d'oeil sur un développement qu'elle a pris ailleurs. Dans ce qu'on appelle la « Comédie de Mœurs », telle que nous la fait connaître en Angleterre le théâtre de la Restauration, nous avons certainement affaire à une direction très spéciale de l'esprit comique.

L'art de Molière nous présente la plupart du temps un individu qu'une déformation plaisante dislingue du type ordinaire de son milieu social. Quelques comédies seulement, comme Les, Femmes savantes et Les Précieuses ridicules, offrent à notre gaîté les traits caractéristiques d'un groupe de personnes. Dans ces pièces la société moyenne et raisonnable, qui donne, par contraste, une physionomie si plaisante aux personnages qui cherchent « le fin du fin », figure encore, quoique la pein-

LE RISIBLE DANS l'aRT : LA COMÉDIE 343

ture en soit, cela va sans dire, moins nette et moins poussée.

Dans les comédies de Congreve et de ses contemporains, nous trouvons une peinture plus directe et plus générale des mœurs de Tépoque. Les sources de leur comique sont assez visibles. Il y a ici quelque chose de cet abandon complet au désordre et à Forgie que nous avons rencontré dans les œuvres d'Aristophane ^ La société régulière, avec l'action réciproque que les caractères normaux exercent les uns sur les autres, semble ne plus exister. La fable de la pièce est, comme chez Plaute, une intrigue d'amour, et se rapproche singulièrement de la grossièreté licencieuse qui caractérise les situations dans la comédie latine populaire. Un trait du moins l'en distingue ; c'est que les hommes ne confient plus à des valets l'infâme commission de marchander l'objet qu'ils convoitent : ils s'y trouvent face à face avec les femmes qu'ils ont résolu d'obtenir. Les belles, d'autre part, ne sont pas des jeunes filles timides, mais vont de la femme mariée riche en expérience, à la soi-disant ingénue qui arrive de son village. D'ailleurs, si elles sont impertinentes et disposées à faire pour la montre une belle résistance, elles ne sont gênées par aucun attachement sentimental ou autre à leurs chaînes.

Cette comédie « artificielle » peut se vanter d'être amusante, comme elle y vise. Elle a de la vivacité, un mouvement endiablé, tout le fol entrain de la farce; elle abonde en scènes d'une gaîté débordante. Le dialogue, dans les meilleurs endroits, y est, avec toute sa grossièreté, pétillant d'esprit.

Mais comment expliquerons-nous ce point de vue qui ne montre à l'arrière-plan aucune société réglée ? Il ne peut être question ici, semble-t-il, de rire de quelques personnes dont les travers sont considérés comme des déviations d'un type raisonnable : le monde entier est en proie à un désordre joyeux.

Nous n'avons pas à nous occuper ici de l'attitude mentale des spectateurs pour qui ces comédies furent écrites. Pour eux,

1. M. Meredith remarque que ce théâtre rappelait « de temps à autre la licence des Bacchanales, de plus près encore qu'Aristophane ». {Op. cit., p. 11.)

sans aucun doute, le spectacle était réjouissant parce qu'il les reposait de la sombre austérité du règne des Puritains. Il se peut qu'il ait été servi, comme Taine le donne à entendre, ainsi qu'une sorte d' « Appetitbischen » entre les repas, pour mettre en appétit les galants qui fréquentaient le théâtre, 'bien qu'il soit difficile d'attribuer cette fonction aux choses qui, avec l'assentiment général, se proposaient de provoquer le rire. Ce qui est plus intéressant c'est d'examiner le point de vue de Charles Lamb et de quelques autres, qui confessent trouver ici une vraie comédie.

Lamb lui-même nous a dit dans quelles dispositions doit être le spectateur pour apprécier cette comédie : il doit regarder « ces jeux d'une spirituelle fantaisie » comme formant en eux-mêmes « un monde, presque au même titre que le pays des fées )). Il a laissé au logis ses idées morales avec son costume du matin. Il va au théâtre « pour échapper à l'étreinte de la réalité )>. Pour lui les personnages qui courent les uns après les autres sur la scène n'ont aucune existence morale et ne se prêtent à cet égard ni à l'approbation ni au blâme. En d'autres termes, Lamb nous dit que la comédie de Congreve et de son école doit être acceptée comme une pure parade n'ayant aucun rapport avec le monde réel de tous les jours.

Cette conception a été rejetée avec mépris par Macaulay, dans son Essai bien connu, comme renversant toute morale. Pour lui la comédie de la Restauration est une chose foncièrement immorale en esprit et en intention, et il s'acharne à l'accabler sous le poids de ses invectives.

Son argumentation aurait été juste s'il s'était agi d'une question pratique telle que celle ci : devons-nous mettre aujourd'hui cette comédie sur la scène pour y conduire nos fils et nos filles? Comme attaque contre l'apologie de Lamb, j'y vois un exemple curieux de raisonnement qui porte à faux. Lorsque Macaulay, par exemple, se plaint que les maris soient traités dans ces pièces comme des objets de mépris et d'aversion, tandis que les galants y sont parés de toutes les grâces, il pourrait se rappeler les contes d'autrefois et se dire qu'il y avait déjà là, à l'état rudimentaire, un monde artificiel créé à seule fin de nous amuser. Quand il répond à Lamb que

r.E RIsmLE DANS L A HT : LA COMKDIE 34S

certaines préoccupations morales se glissent de temps à autre dans ce monde imaginaire, il n'ébranle en rien la principale assertion du critique, et prouve seulement (en tant qu'il est dans, le vrai) que les auteurs n'étaient pas des architectes infaillibles, et qu'ils essayaient de combiner des styles incompatibles. L'ordre moral se trouve encore, même ici, à l'arrière-plan, confusément entrevu; mais le plaisir que donne l'œuvre est essentiellement, comme le dit Lamb, un sentiment de délivrance, parce que nous échappons momentanément à des règles auxquelles nous savons bien que nous ne pouvons nous dérober dans le monde réel. Or cette idée même d'une délivrance implique que ce que nous fuyons ne doit pas être traîné sur la scène.

Notre étude de la comédie et des sources du rire nous a préparés à accepter la manière de voir de Lamb. Le spectacle comique s'adresse à l'homme en disposition déjouer. Une fois là, le spectateur peut considérer les gaîtés turbulentes du monde aristophanesque sans être troublé par la pensée qu'il n'est pas à souhaiter qu'elles passent dans la réalité. Même quand il s'amuse à une comédie de Molière, il ne prend pas tout à fait au sérieux ce qui reste au second plan, en partageant, par exemple, sympathiquement l'indignation du fils d'Harpagon si mal traité par son .père, ou celle de M""" Jourdain traitée si mal par son mari. Pour peu qu'il s'écarte du point de vue de la comédie, qu'il regarde les choses sous un autre angle, tout est gâté. Alors il commencera, comme Rousseau, à se plaindre qu'on lui présente un aussi honnête homme qu'Alceste sous un jour ridicule. La comédie de la Restauration fait appel à la même disposition au jeu, simplifiée par la suppression temporaire de toutes les tendances étrangères.

C'est, selon moi, une profonde erreur que de supposer que l'écrivain comique ou son auditoire se placent au point de vue moral et envisagent la conduite des personnages comme moralement louable ou blâmable. Peut-être l'influence des Moralités didactiques sur les débuts de notre comédie ont aidé cette erreur à se développer. Il est vrai que Molière trouve ses matériaux comiques dans certains défauts de caractère : toute-

3i6 ESSAI srn le v.mxe

fois les choix que fait l'art comique ne sont pas déterminés par le degré de turpitude morale. Comme on Ta fait entendre plus .haut, des vices très faibles et comparativement inoffensifs peuvent être préférés, comme prenant sur la scène l'aspect le plus divertissant'. La vanité est, entre toutes les imperfections morales, celle qui offre le plus de ressources comiques, et par conséquent elle aété employée largementparlacomédieancienne et moderne; cependant on ne la regarde pas comme aussi odieusement immorale que le sont, par exemple, la haine et la cruauté-. Cela suffit à montrer toute la distance qui sépare le point de vue du spectateur dune comédie de celui du juge moral.

Il me semble beaucoup plus juste de dire, avec M. Bergson, que la comédie choisit le point de vue social de préférence au point de vue moral. Je veux dire par là que le poète comique pense à l'effet que produiront les choses sur la personne sociale dont l'organe de perception est bien exercé, selon quelles paraissent bien ou mal adaptées aux usages et aux opinions courantes de la société, tels que les voient et les interprètent ses représentants les plus intelligents. Toutefois, en parlant du point de vue social, je ne prétends pas dire, qu'on le sache bien, que l'auteur ou le spectateur de la scène comique jugent sérieusement les personnages d après la valeur sociale de leur conduite. Il y a sans doute quelque chose de cela, non seulement dans les premières comédies modernes, mais dans les formes sérieuses qui se sont produites plus tard, y compris quelques pièces de Molière; mais le sentiment artistique de l'auteur, qui est clairvoyant, empêche le rapprochement des points de vue de devenir une cause de confusion. La comédie s'adresse elle-même à une sorte de contemplation esthétique qui laisse bien quelque place à une observation pénétrante, et même à l'idée obscure dune importance sérieuse dans l'arrière-plan sur lequel se détachent les marionnettes,

Page 1