Voj-ez plus haut. p. I;i29 et suiv
2. Coleridge a vu clairement de combien il s'en faut que la comédie soit fondée sur la morale. Il remarque que la Comédie Nouvelle de Ménandre et l'ensemble de la comédie moderne (Shakespeare mis à part) sont fondés sur des règles de prudence [Lectures and Noies on :</iakespeare. Edition de Bell, 1884, p. 19iL
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mais qui reste dans l'ensemble une altitude de jeu. Le spectateur est agréablement occupé du spectacle des choses; et ce qui reste éveillé en lui de conscience sociale sert uniquement à lui donner une mesure précise du convenable, ou tout au plus à lui permettre de saisir au vol une fine expression de censure moqueuse sur la figure malicieuse de celui qui fait jouer les fils.
Dans la comédie la morale se présente à titre de « moines », comme une partie, et une partie essentielle.de la coutume telle que nous l'avons dans une société civilisée. Cependant elle n'est pas dégagée et présentée comme morale. Molière, le comique de la société par excellence, nous montre assez clairement qu'il n'essaie pas de distinguer cette base plus permanente et plus universelle de la société, qui consiste dans la moralité, des accidents variables qui entrent à une époque donnée dans les mœurs d'une société particulière. Celte manière « impétueuse » de saluer les gens, qu'affectaient alors de simples connaissances, et qui irrite Alceste, est acceptée par le poète comme un modèle de bienséance, simplement parce que, en tant que mode, elle est une institution sociale que doivent accepter sans protestation les personnes faites pour la société. Quand M. Jourdain essaie de sortir de sa bourgeoisie, le rire qu'il provoque vient surtout de ce qu'il y a de déplacé dans son ambition. Pourtant, à la fin du xix'' siècle, à Paris ou à Londres, cette sorte d'ambition est si commune et obtient tant de succès, que nous avons presque oublié d'en sourire. Par conséquent, lorsque Taine parle de Molière comme d'un «philosophe » mettant en lumière « des vérités universelles », il commet une erreur qu'on peut d'ailleurs lui pardonner, car elle vient d'un penchant tout naturel à surfaire l'œuvre d'un grand compatriote^ Ce que Molière se propose, c'est de trouver, pour le groupe assez étrange de coutumes et de manières adopté par la société particulière qu'il dépeint, des interprètes fidèles qui, en défendant le système social contre ce qui est
■1. Ilisf. de la L'tlt. anr/laise. vol. III. ch. i, M. Meredith est plus près de la vérité quand il montre le poète comme étant enfermé « dans le champ étroit ou dans lenclos de la société qu'il dépeint » iop. cit., p. 85).
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mauvais au point de vue delà société, non seulement dégagent et rendent plus claires les lois non écrites, mais encore peuvent, tant qu'ils n"en mettent pas en question les fondements profonds, chercher à les recommander, en les présentant de la manière la plus plausible au nom du sens commun le plus éclairé.
Or, en substituant le point de vue social au point de vue moral, l'auteur comique tend nécessairement à desserrer les liens dont nous sommes garrottés dans la société. Ce qui ressort le plus clairement, dans la comédie de Molière, c'est un heureux et doux accommodement des exigences sociales avec les faiblesses humaines. L'auteur renonce, à n'en pas douter, à essayer d'améliorer les coutumes sociales, par exemple quand il nous fait rire d'Alceste et d'Arnolphe. Au fond du cœur, comme ses prédécesseurs Romains, il est du parti de l'indulgence contre toute contrainte pénible. Il a la large tolérance, la facilité à excuser et à pardonner, de l'homme du monde indulgent. Les coquetteries de Célimène, par exemple, il les accepte comme naturelles, de la part « d'une âme de vingt ans ». Il en doit être ainsi: car la comédie est écrite pour nous mettre dans une heureuse disposition d'esprit oîi nous serons parfaitement contents du monde tel qu'il existe.
Si l'on se place à ce point de vue, on peut voir que la comédie de mœurs n'est pas, au fond, aussi dififérente de la comédie de caractère qu'on le soutient souvent. Elle rompt, cela n'est pas douteux, avec l'ordre moral des sociétés stables, et lui tourne le dos résolument. Et cependant on peut encore, en un sens, dire qu'elle adopte le point de vue social. C'està-dire quelle voit le convenable dans ce qui s'accorde avec le code de manières en vigueur pour le moment. Sa règle de convenance est, comme celle du sauvage et de Molière, la coutume de la tribu. C'est le mari revêche et soupçonneux, à qui Macaulay témoigne un intérêt si plaisant, qui, dans ce monde à l'envers, devient l'être anti-social. L'indulgence sans bornes de cette société n'est qu'une extension de l'indulgence commune à Térence et à Molière. En regardant les choses, nous avons à moitié conscience qu'elles sont sens dessus dessous, et la bizarre fantaisie de ce renversement (pourvu
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que, comme Lamb. nous puissions refuser un instant de rien prendre au sérieux) est pour nous une véritable récréation.
Quand nous disons que nous allons à la comédie dans une disposition de jeu, où nos habitudes d'approbation et de désapprobation morale, et même notre façon ordinaire d'apprécier ce qui a de la valeur au point de vue social, sont plongées dans un assoupissement plus ou moins profond, nous ne voulons pas dire que ces tendances sérieuses qui sont en nous puissent être ignorées de l'auteur comique. Gomme on l'a admis plus haut, elles façonnent en nous l'idée du convenable, sans que nous le sachions peut-être, même quand nous ouvrons les yeux. Et de plus ces tendances, quoique suspendues par la disposition au jeu, ne perdent pas toute leur force. Si par hasard l'auteur comique va trop loin; s'il écarte, par exemple, le voile de la décence, elles peuvent s'éveiller et mettre un terme au plaisir de la comédie. De même que, dans la tragédie, la crainte et la pitié peuvent faire place à une révolte physique, quand Ihorreur est trop forte, ainsi dans la comédie, quand l'obscénité montre sa face immonde, une sorte de révolte physique peut imposer silence au rire. La latitude accordée de temps en temps à l'art comique en ces matières variera beaucoup, cela est évident, avec la proportion particulière entre l'énergie des tendances joyeuses et celle des tendances morales.
La représentation sur la scène des côtés comiques de la conduite des hommes est resserrée dans des limites étroites. Ainsi que nous le rappelle Sainte-Beuve, un peuple entier peut avoir un accès de folie. Si c'est la folie guerrière, elle nous fournira, comme nous l'avons indiqué plus haut, des éléments incontestables de situations et de caractères comiques. En eflfel, si une personne qui, sans perdre la tête elle-même, vient de se trouver au milieu d'une foule en proie à un accès de jingoïsme aigu, vient à lire des pièces de Molière, elle ne manquera pas d'être frappée par des analogies nombreuses. Et ici, comme dans la comédie, les silhouettes comiques et les poses des personnages ressortent sur un arrière-plan social, qui ne l'emporte pas moins on importance sur telle société prise dans un moment déterminé, que cette société sur un de ses membres. Et malgré tout, en de pareilles circonstances,
aucune comédie nationale ne pourrait suivre Aristophane et mettre à profit de si riches matériaux; et nous ne sommes pas près encore, semble-t-il, d'avoir une comédie qui s'adresse au monde civilisé tout entier.
Avant de quitter la comédie, nous pouvons jeter un coup d"œil sur d'autres formes littéraires dont le point de vue semble se rapprocher du sien. Je ne me propose pas de parler de certaines formes de ce qu'on a appelé dans ces derniers temps la comédie sérieuse. Il me paraît plus important de faire remarquer que la fiction en prose peut de temps à autre se rapprocher du point de vue comique. Elle nous présente quelquefois, par exemple dans les différents Tartarins d'Alphonse Daudet, un tissu de situations et d'aventures imaginaires, qui nous rappelle le burlesque d'Aristophane. Une fiction de ce genre nous donne le rire élémentaire, sans aucun mélange de réflexion triste, bien qu'il puisse s y glisser un peu de la tendance de l'humour. Le ton du récit peut aussi se rapprocher si bien de celui de la comédie tranquille que l'un ne se distingue guère de l'autre que par la forme narrative. Cela est vrai, par exemple, des romans de Miss Austen. Le point de vue social y est nettement indiqué et soigneusement conservé; la réflexion critique se borne à donner une interprétation plus complète et plus claire des idées dominantes de la société qui s'y trouve représentée.
Le point de vue comique peut aussi envahir, avec une tendance à y prédominer, des fictions d'une signification plus profonde et plus pénétrante. Il semble qu'il se soit présenté, par moments du moins, à Balzac et à Thackeray. Mais c'est dans les romans de M. Meredith que nous pouvons étudier un usage nouveau et plus délicat du comique employé parallèlement à un genre d'intérêt plus captivant. Les sujets mêmes; par exemple l'égo'iste empêtré dans une situation où sa considération court de grands risques; le père appliquant un système pédagogique de son invention; le tailleur qui prend son essor avec plus de succès que M. Jourdain, non sans certaines conséquences pour sa famille; le brillant cadet d'une ancienne maison épris d'un beau zèle pour le radicalisme, font penser à autant de titres de comédies. Et quoique l'écrivain laisse entendre de temps à autre le chalumeau paisible de l'humour, il fait prédominer les
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notes vives et claires de la flùle comique et quelque chose aussi de sa correction tranchante. Il lui arrive en efifet, comme dans Beaiichamp's career, de faire résonner distinctement cette note caractéristique à la On d'un récit qui se termine sur un désastre tragique.
Cependant, en y regardant de plus près, on verra que, si le point de vue de ces écrivains peut se rapprocher de celui du théâtre comique, il en reste distinct. Et de plus la différence n'est pas due imiquement à la présence d'un grand intérêt sérieux qui donne de la gravité au récit. Elle vient de ce que le romancier, qui s'adresse à l'attention réfléchie d'un lecteur solitaire et non à la perception directe d'un spectateur, aura une tendance inévitable, même en présentant les côtés comiques de son sujet, à dépasser les règles de convenance adoptées par une société particulière, et à y substituer les règles idéales d'une société composée d'êtres sages et bons.
Dans la comédie nous avons l'appel au rire tout pur : c'est le rire de l'enfant en présence d'un spectacle drôle ; mais il est guidé par une connaissance intelligente des habitudes sociales. II s'adresse à la foule des hommes unis par des manières communes déjuger et par des règles communes de convenance. La littérature nous ofï're cependant des appels d'un autre genre. Du moins l'écrivain qui nous amuse peut paraître fort éloigné du point de vue social, et l'étal d'esprit où il nous met peut être tout autre que celui de la gaîté pure. Après ce que nous avons dit dans le chapitre précédent, quelques mots doivent suffire pour indiquer ces autres formes littéraires sous lesquelles s'exprimer le joyeux esprit du rire.
Nous pouvons distinguer deux variétés principales de ce ton mixte : (a) la combinaison du rire avec l'attitude d'une attaque série.us£j et c'est ce que nous oflre la satire ; (b) sa combinaison avec des sentiments doux, et nous l'avons vue réalisée par l'humour moderne.
La note distinctive de la satire est celle d'une réprobation irritée. Ici les vices et les sottises ne sont plus étalés à nos yeux comme un spectacle divertissant : on insiste sur leur indîgnité morale. Le satirique se place au point de vue du juge moral ; seulement, au lieu de garder le calme du juge, il a
quelque chose de Tattitude vengeresse d'un homme qui dévoile et qui accuse une turpitude coupable.
La chose étant ainsi, nous voyons que le rire entre dans la satire comme expression de mépris et comme instrument de châtiment. Il y prend sa forme la plus mordante et la plus redoutée, le ridicule ou la dérision. Il est moins alors un sentiment spontané qu un effet de la volonté : le satirique veut railler. Comme satirique il subordonne son indignation personnelle à un dessein artistique; il tient à présenter sa victime aux audî^ teurs ou aux lecteurs de manière à exciter contre elle le rire le plus méprisant. De là toutes les libertés qu'il se donne dans l'emploi de l'hyperbole et des artifices de la caricature, dans linvention de situations avilissantes, dans l'usage des comparaisons et des figures du discours les plus humiliantes et des autres ressources que son art lui fournit.
Il est clair que l'esprit de gaîté, quand il seconde ainsi les eËforts d une attaque acharnée, se modifie au point d'en être transformé. Rire avec Juvénal ou avec Swift, c'est moins se livrer à la gaîté qu'à une malignité amère. Nous pouvons dire que la satire nous ramène au rire brutal du sauvage exultant de joie sur le corps de son ennemi terrassé. Nous pouvons encore décrire ce rire comme un sentiment «de triomphe soudain yy, profondément imprégné de la colère qui domine dans l'attitude de celui qui rit.
Cependant, en s introduisant dans linvective, le rire, par cela même qu'il est un dissolvant pour toute disposition sérieuse, tend, comme nous l'avons vu, à amener, ne fût-ce que pour un instant, un ton plus léger. De là cette gamme de tons divers dans la satire qui tantôt accuse avec fureur, tantôt devient presque un jeu et un badinage exempt d'amertume. Le Comas primitif des Grecs, avec ses discours moqueurs et ironiques, et les chants satiriques du moyen âge, étaient probablement d'une gaîté désordonnée comme la comédie d'Aristophane, et la note satirique y était à demi noyée dans un rire bouffon. Ea^ cependant oîi l'œuvre est manifestement une satire, on peut voir l'intention sérieuse dominer et donner sa couleur à tout l'ensemble.
Les traits caractéristiques de la satire, que nous venons din-
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cliquer sommairement,jubsistent également, que les vices attaqués soient ceux d'un individu, d'une classe sociale, d'une société prise à un moment particulier, ou du genre humain tout entier. Dans chacun de ces cas le point de vue est, sans qu'on s'y puisse tromper, celui d'un juge moral supposé qui prononce une condamnation.
L'intention d'attaquer sérieusement est loin de se manifester avec la même clarté dans tous les cas; et de là vient que la signification du mot satire n'est pas très nettement délimitée. On a dit de la comédie même, qu'elle contient un élémenTsatT' rique considérable; et cela paraît certainement vrai des compositions d'Aristophane, qui, selon la remarque de Bergh, présentent dans le mélange de leurs tons « un mépris mordant m et une « amère ironie' ». Les romans, en tant qu'ils peignent les hommes et leurs mœurs, sont souvent qualifiés de satiriques, probablement parce qu'on pense qu'une libre peinture des vices humains implique une attitude de condamnation et l'intention de corriger. Cependant ici la correction peut être des plus douces, comme dans « Gil Blas », qui, selon Sainte-Beuve, ne couvre j)as tous les hommes en masse de ridicule comme fous et méchants, mais fait plutôt ressortir leur bêtise et leur médiocrité^ M. Taine trouve que l'école des romanciers anglais manie vigoureusement le fouet de la satire, même dans les écrits de Thackeray'^ Cependant les jugements qu'on porte sur les intentions d'un écrivain, en se fondant sur le ton dominant du monde qu'il représente, risquent de paraître subjectifs et arbitraires.
La satire proprement dite, où l'intention de jeter le ridicule sur les hommes n'est pas dissimulée, est une chose bien difTérente. Nous le voyons dans les œuvres de Juvénal sur qui le professeur Tyrrell écrit : « Il est toujours en fureur et le rire semble étrange sur ses lèvres*. » Dans cette satire sérieuse et poignante entre toutes, le rire emprunte à son entourage^ » mental une note stridente de malignité. La virulence de la satire