‹ Essai sur le rireChapitre 96 sur 112 · En français dans le texte. {Xofe du trad · texte numérisé non relu

En français dans le texte. {Xofe du trad

J.VMKs Si'M.v. — Le Ru'e. 23

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antique s'est depuis adoucie ^ Cet effet est souvent obtenu par un déguisement allégorique. Les satires du moyen âge, comme celle de la ruse et de la perfidiejians le roman du Renard, en sont des exemples. J--es satires de Voltaire et des satiriques anglais, sans en excepter Swift et son amertume impitoyable, jmgntrent la même tendance..-

Cet artifice qui consiste à déguiser une attaque violente, qnlelle soit politique ou morale, sous la forme d'une allégorie, bien qu'il semble cacher le but de l'assaillant, rend en réalité lassant plus dangereux. Du moins, dans les attaques de la dérision, un coup de revers fait souvent plus de mal que celui qui gart droit de l'épaule. La satisfaction du lecteur vient sans doute en partie de son admiration pour l'art déployé par le combattant ; mais cependant il me semble qu'il y a ici quelque chose de plus. Si Swift avait voulu montrer par une attaque directe les absurdités de nos institutions sociales et politiques, jamais, à beaucoup près, il n'y aurait aussi bien réussi que par l'attaque indirecte à laquelle il se livre dans les Voyages de Gullwer. L'indignité d'une folie ou d'un vice particuliers semble rendue palpable, quand on les tourne ainsi en ridicule sous une forme nouvelle. De plus le rire que provoque chez nous le vice est renforcé par celui qui provient de ce que nous levons le masque de l'allégorie. L'élément de jeu emprunte probablement un certain caractère de malignité au ton de satire qui prédomine dans l'œuvre; et peut-être finissons-nous par rire encore plus cruellement de la victime, que l'on découvre, pour ainsi dire, à chaque instant, d'une façon plus complète, sous le déguisement dont l'avait affublée l'auteur.

Des remarques du même genre s'appliquent à l'effet de la comparaison, de l'insinuation, de l'ironie et de tout ce que nous appelons esprit dans la satire. Nous avons indiqué, en traitant de la comédie, en quoi l'esprit tient du jeu; mais ce n'est là qu'une partie de ce qu on entend d'ordinaire sous le nom d'esprit. Le dialogue comique même a quelque chose d'agressif, et les femmes d'esprit et les autres écrivains de la Restauration

1. Non pas toutefois dans les Tragiques àe D'Aubigné. ni dans les Châtiments de V. Ilii"o. {Sûte du Ivad.)

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emportent souvent le morceau. Cependant c'est dans la satire que nous voyons la malignité profonde de l'esprit. Les sarcasmes spirituels de Voltaire et de ses contemporains semblent des lutins malfaisants déguisés en jouets. Le sens cruel qui se dégage de ce qui paraissait une absurdité inoffensive ou même un pur lapsus (par exemple dans cette réprimande polie d'un Master de Trinity Collège à un Junior Fellow un peu présomptueux : « Nous sommes tous faillibles, même les plus jeunes d'entre nous »), blesse plus au vif que l'expression directe de la même pensée. L'effet est plus considérable encore, quand un échec malheureux est présenté, sous le voile d'une ironie transparente, comme un exploit glorieux; ainsi dans ces vers de Pope sur la procession du Lord Maire, qui faisaient dire ù Leigh Hunt qu'il ne connaissait rien de plus spirituel :

« La nuit qui tombe met fin à ces pompes superbes ;

mais elles revivent dans les vers de Settle un jour de plus ».

Dans toute surprise ironique de ce genre, le satirique trouve moyen, en éveillant d'abord l'idée de ce qui est respectable et honorable, d'enfoncer plus avant dans l'esprit la vérité humiliante. Tel est le mot connu de Cicéron sur une dame âgée qui prétendait n'avoir que quarante ans : « Il faut bien que je le croie, puisqu'il y a dix ans que je le lui entends dire ». Dans ce cas la présentation d'une idée que l'on cache d'abord, et qu'ensuite on dévoile tout à coup, peut évoquer un souvenir du jeu enfantin du « bo-peep^». Cela tendrait, semble-t-il, à introduire dans l'attaque un ton plus doux d'enjouement ; toutefois, vu l'attitude dominante d'àpre dérision, cet enjouement lui-même paraît, on ne sait comment, faire pénétrer plus avant la pointe de la satire.

Rien ne ressemble moins au rire virulent de la satire que celui que fait naître l'expression littéraire de l'humour. Ainsi qu'on devait s'y attendre après notre analyse, nous trouvons, chez l'écrivain véritablement humoristique, les influences adou- -.cissantes de la bonté et de la sympathie, avec une intelligence large et indulgente de l'objet même sur lequel il exerce sa gaîté.

1. Il a déjà été dit quelques mots fp. 71) de ce jeu qui consiste à se caclier au.x yeux de reniant pour reparaître soudainement.

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Tandis que la satire, le sarcasme, et ce qui leur ressemble, paraissent vouloir condamner les choses ou du moins les corriger, l'humour, chose assez curieuse, semble s'attacher avec une sorte daffection à ce monde qui l'amuse. Cependant, bien que les écrits humoristiques montrent tous ces tendances, le caractère subjectif et personnel de l'humour se reconnaît à ce que chaque écrivain apporte à l'examen des choses un nouveau tour d'esprit et une attitude particulière.

On fera bien, pour étudier le contraste entre le point de vue satirique et le point de vue humoristique, de s'arrêter un instant à la distinction courante et si souvent reprise entre l'esprit et l'humour. D'après l'analyse que nous avons faite de l'un et de l'autre, on peut voir qu'il n'y a pas là un couple de choses logiquement opposées. Peut-être ne trouverons-nous nulle part deux mots qui aient causé plus d'erreurs. L'esprit, qui est essentiellement une certaine manière d'être et de se comporter de l'intelligence, ne saurait se trouver dans un rapport simple et direct avec une disposition émotive commme l'humour.

Sans doute il y a des faits qui donnent ici quelque vraisemblance à l'idée d'une opposition. Ainsi ce qui est indubitable, c'est que l'humour favorise surtout certains genres d'activité de l'imagination et de la réflexion, tandis que l'esprit paraît toujours préférer, même dans ses jeux, une sorte de processus logique incisif^. Mais nous trouvons ailleurs un fondement plus solide pour cette distinction, et, si je ne me trompe, le voici : c'est que l'esprit, qui est extrêmement brillant, acéré, qui porte des coups redoutables, paraît toujours naître, pour y rester associé, de ces'dispositions à la satire et à la moquerie incisive auxquelles l'humour, étant de sa nature doux et tolérant, est directement opposé. Tel est, du moins, l'esprit de Voltaire et de ses contemporains.

Un examen plus attentif nous montrera cependant qu'il n'y a rien d'incompatible entre la façon de sentir qui se trouve dans l'humour et l'activité spirituelle de l'intelligence. Comme jeu, en effet, l'esprit s'associe tout naturellement à l'attitude de l'humour. On reconnaîtra que bien souvent les choses qu'on s'ac-

1. C"est ce que fait bien voir George Eliot qui remarque avec raison que l'esprit est allié au raisonnement (Essays. « German Wit, » p. 81).

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corde à trouver spirituelles produisent les eflfets adoucissants de l'humour, et pourraient, en fait, être cités tout aussi bien comme exemples d'humour. Ceux qui connaissent bien les Irlandais se demanderont souvent avec hésitation s'ils doivent parler de leur esprit ou de leur humour. On en peut dire autant, je n'en doute pas, d'un grand nombre de traits spirituels de Shakespeare ^ Dans tous les cas de ce genre l'esprit, qui, lorsqu'il sert les intentions agressives du satirique, est armé d'un aiguillon venimeux, non seulement devient inofTensif, mais prend un caractère positif de bienveillance, tempéré qu'il est par une infusion bienfaisante d'humour. Cette remarque faite à propos d'un personnage trop irréprochable : « Il n'a pas un seul vice qui nous dédommage », peut expliquer ce que je veux dire-. L'esprit peut même, sous cette forme inoffensive, amener un rire^ qui retombe sur l'auteur de la plaisanj,erie ; tel cet aveu d'un paresseux : « Je n'aime pas travailler entre mes repas »^. Cependant l'esprit satirique et l'humour, quoiqu'ils se différencient ainsi dans leurs formes bien tranchées, peuvent se pénétrer l'un l'autre de telle sorte qu'il soit difficile d'établir la ligne de démarcation. Heine, dans quelques-uns de ses écrits, par exemple dans son poème Deiitschland, tempère si bien sa moquerie de sentiment et d'humour, qu'on a de la peine à la qualifier de satire. Par moments en effet, ce génie, si simple en apparence, et en réalité si profond, semble devenir un parfait humoriste qui, d'un seul trait, fait jaillir tout le rire et toutes les larmes des choses. Lewis Carroll était-il un satirique lorsqu'il

1. Je me rappelle avoir discuté ce point avec feu Henri Sidgwick (c'est une autorité sérieuse) qui convenait que beaucoup des citations qu'il avait données comme exemples d'esprit pouvaient aussi bien être qualiliées d'humoristiques. Le germe de l'idée exprimée dans le texte est contenu dans quelques remarques pleines de sens de feu le Prof'' Pinto (Enr/lish Prose Literalure. Introduction, p. 23).

2. N'est-ce pas Rubinstein qui disait d'un artiste froidement impeccable : « Il ne sait même pas faire une fausse note » ? Quant au mot cité dans le texte, il paraît bien être une interversion spirituelle de Juvénal :

« monstrum nulla virtule rcclcmptuni

« a viiiis ». Sat. IV. {Xoledu trad.)

3. Le texte parle ici de l'humeur et de l'esprit envisagés subjectivement, comme éléments d'une œuvre littéraire. Considéré objectivement comme attribut d'une personne, l'esprit d'un certain genre peut figurer dans un passage humoristique : tel l'esprit simple et un peu borné des campagnards dans les romans de George Eliot et de M. Hardy,

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mettait, derrière la drôlerie de ses contes enfantins, quelque signification profonde qui déjoue tous nos efforts pour la pénétrer? Ou bien cette apparence de signification faisait-elle partie de sa plaisanterie même? Etait-ce une façon amusante de punir les grandes personnes qui se permettaient de lire un livre écrit pour les enfants?

Dans la littérature moderne, ce qu'il y a d'intéressant à noter, c'est l'interpénétration croissante du rire et du sérieux, la fusion de l'esprit de gaîté et du sentiment. Les deux processus, quoique distincts, peuvent se dérouler ensemble, comme nous le voyons dans les pièces de Shakespeare. L'élément humoristique introduit par le fou dans Le Roi Lear et ailleurs, diminue sur le champ la tension tragique, et met en jeu pour un moment cette disposition à une critique légère et enjouée, qui s'éveille toujours ,en nous en présence d'une sottise colossale, alors même que le regard de l'esprit en observe les effets désastreux. Le rire est tempéré, il est maintenu dans un ton tendrement humoristique et à moitié triste, par une réflexion assez large pour ne pas perdre de vue, même pendant que le plaisant nous soulage, la catastrophe lamentable. Le maître emploie simplement un autre moyen de fondre ensemble la plaisanterie et la pitié, quand il introduit un aimable humour dans la comédie; quand il nous amène, par exemple, à aimer à moitié et à plaindre plus qu'à moitié, comme le fait son fidèle compagnon Bardolph, le chevalier qui n'est ni sans peur ni sans reproche, mais qui nous fait rire si joyeusement'.

Ainsi que nous l'avons vu, la fiction en prose peut s'inspirer de l'esprit comique et de l'humeur plus agressive de la satire. Le rire y entre encore sous une autre forme. Il doit s'y adapter à la présence d'intérêts sérieux et d'une fable qui amène par sympathie la crainte et l'angoisse. Aussi se montre-t-il, dans les récits d'un ton mixte, sous la forme de l'humour, comme il le fait dans la comédie qui n'est pas purement comique, par exemple dans la comédie héroïque, telle que nous la fait connaître le Cyrano de M. Rostand; c'est-à-dire que sa note joyeuse et claire est doublée d'une note plus grave, résonnance de la

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