CHAPITRE II SES METHODES D'INTERPRETATION
SECTION PREMIERE Position du problème.
De ce que le droit comporte des facteurs à la fois objectifs et subjectifs, il s’ensuit qu’une méthode unique ne saurait prétendre être la panacée pour toutes les recherches juridiques. Le syncrétisme des méthodes devient nécessaire. Inductive dans l’étude des éléments objectiis, la méthode juridique s’avère démonstrative quand elle aborde les éléments subjectifs. Mais induction et déduction ne restent pas deux opérations distinctes. Partant de deux points opposés, mais parcourant toutes deux la même route, elles se rejoignent à un point donné; c’est par cette rencontre qu'elles se renforcent et se complètent, c’est de là que jaillit l'explication totale, la seule qui puisse satisfaire complètement notre soif de savoir.
Pour avoir méconnu l'aspect objectif du problème, l'Ecole de l’Exégèse se fait déductive. De son côté, à force de n’envisager que le côté objectif, l'Ecole historique induit sans réussir à jeter le pont nécessaire entre les deux domaines.
La nouvelle Ecole se propose de résoudre ce problème ardu. Ÿ réussira-t-elle ?
Avant de répondre, il semble qu'il faille opérer une distinction. Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour reconnaître la place qu’il convient de réserver aux données
réelles des sources de droit. Par là, on donne raison aux sociologues. La méthode à employer pour ce genre de recherches ne peut être qu'inductive.
Mais quand on aborde la partie démonstrative du problème, des systèmes nombreux et variés se présentent qui paraissent loin d’être concordants. Les prémisses nombreuses proposées pour la marche déductive se contredisent plus ou moins les unes les autres pour aboutir à des conclusions uniques. Nous avons signalé cette situation dans le chapitre précédent.
Est-il possible maintenant de tenter une explication satisfaisante de cette situation en apparence si contradictoire ? Explication nécessaire, pensons-nous, pour ne pas aboutir à cette conclusion peu rassurante : en matière d’interprétation, chacun s'arrange comme il peut, suivant la conception qu'il se fait de la science juridique.
Pour ce faire, nous devons nous évader un moment des sciences morales et juridiques pour tenter une incursion dans le domaine d’une science qui passe pour être la plus exacte : les sciences mathématiques.
SECTION II
Le Droit « euclidien » et ses prémisses.
Henri Poincaré a démontré, d’une manière irréfutable, croyons-nous, dans Science et hypothèse, la place tenue par l'hypothèse dans l'élaboration des vérités scientifiques. Cette place est énorme. Même dans les sciences
mathématiques qui passent pour des sciences exactes — dont les vérités dérivent d'un nombre de propositions évidentes par une chaîne de raisonnements impeccables — le rôle de l'hypothèse ne saurait être nié.
Ces hypothèses sont, les unes, vérifiables et, une fois vérifiées par l'expérience, deviennent des vérités fécondes, les autres, sans pouvoir nous induire en erreur, ont cependant leur utilité, en fixant notre pensée; d’autres enfin se réduisent à des définitions ou à des conventions déguisées.
Ces conventions qui se rencontrent surtout dans les mathématiques sont l’œuvre de notre esprit. C’est nous qui les imposerons à notre science, mais nous ne les imposons pas d’une façon arbitraire. « L'expérience nous laisse notre libre choix, mais elle le guide en nous aidant à discerner le chemin le plus commode. Nos décrets sont comme ceux d’un prince absolu mais sage qui consulterait son Conseil d'Etat. » 4).
Prenons un exemple, la géométrie. L'histoire nous apprend que l’expérience joue un rôle indispensable dans la genèse de cette science. La découverte du manuel d’Ahmes @), recueil de règles pratiques destinées à résoudre des problèmes concrets, constitue à ce sujet un argument historique de premier ordre. Mais, nous dit H. Poincaré, c’est une erreur de croire que la géométrie est une science expérimentale; car alors elle ne serait qu'approximative et provisoire. « La notion des corps idéaux est tirée de notre esprit, l'expérience n est qu’une occasion qui nous engage à l’en faire sortir. » @), Ces êtres mathématiques s'imposent à nous, non comme forme de notre sensibilité, mais comme forme de notre intelligence. Dans ce choix, l’expérience nous guide sans s’imposer à nous, elle nous permet de reconnaître non pas la géométrie la plus vraie, mais celle qui est la plus commode (à).
(1) H. Poincaré, La science et l'hypothèse, p. 3. (2) Cité par P. Boutroux, Principes de l'analyse mathématique, Hermann, édit.
(3) H. Poincaré, op. cit., p. 91 et suiv. S (4) Voir H. Poincaré, op. cit., p. 94 et suiv.
Partant de là, l’espace euclidien à trois dimensions est une convention, la plus commode, qui nous permet, en partant de propositions convenablement choisies, de rejoindre par raisonnement déductif les règles empiriquement découvertes.
L'espace euclidien est-il le seul que puisse concevoir notre intelligence ? Lobatchevsky nous a démontré le contraire. Partant de ce postulat que l’on peut mener plusieurs parallèles à une droite donnée, et tout en conservant les deux autres axiomes d’Euclide, il est arrivé à construire un système qui n’a rien à voir avec la géométrie euclidienne, mais dont l’impeccable logique ne cède en rien à cette dernière. De même, Riemann, en imaginant un monde uniquement peuplé d'êtres dénués d'épaisseur et situés dans un plan d’où ils ne puissent sortir, a construit, à son tour, une géométrie logiquement saine avec l’espace à deux dimensions.
Ces géométries non euclidiennes ne diffèrent de la géométrie euclidienne que par des changements dans les définitions et postulats d’où se déduisent les théorèmes. Elles sont toutes aussi « vraies » parce que exemptes de contradictions, mais moins commodes que la géométrie euclidienne, qui permet d'exprimer sous des formes facilement compréhensibles les relations expérimentalement constatées.
Ainsi, d’un côté, nous avons les lois de notre esprit {identité et causalité), de l’autre, les relations empiriquement constatées. Notre science est faite de la coïncidence de ces deux domaines; la plus vraie, la plus commode est celle qui permet la coïncidence la plus parfaite.
Peut-on en dire autant des sciences morales, particulièrement des sciences juridiques ?
M. J. RueffG), appliquant ces idées au monde moral, nous invite à faire la même distinction. Il y a ce qu'on pourrait appeler une morale euclidienne fondée sur les axiomes du bien et du devoir, une économie euclidienne basée sur l’idée de l’action libre des individus guidés par l'intérêt individuel et familial, comme il y a des morales et des économies non euclidiennes qui admettent des axiomes dont « l’un au moins soit en contradiction avec l’un des axiomes de la morale ou de l’économie euclidienne ».
« Le droit de vivre sa vie est un tel axiome, nous dit l’auteur. Les règles pratiques qu’on en peut déduire sont en contradiction avec les règles de notre morale empirique, comme les théorèmes de la géométrie de Lobatchevsky sont en contradiction avec les règles de l’arpentage.
» Ainsi considérée, l’immoralité est à la morale ce que les géométries non euclidiennes sont à la géométrie d'Euclide : des théories rationnellement vraies mais humainement fausses. Les « théories immorales » sont des édifices logiques, et elles ne sont que cela. Elles n’ont aucun point de contact avec la réalité, puisque leurs prémisses n’ont pas été créées dans le but de retrouver ses lois. Comme telles, elles ne peuvent diriger notre action. Ces morales sont-elles alors un pur jeu d’esprit ? Nous ne le croyons pas. Comme les géométries non euclidiennes, elles peuvent devenir vraies, quelque jour, lorsque la vie aura imposé des lois empiriques nouvelles.
» La Morale des Nations, continue l’auteur, est actuellement une théorie non euclidienne. Ses axiomes n’ont pas été choisis dans le but de servir de prémisses à des raison-
(8) J. Rueff, Des sciences physiques aux sciences morales, Paris, Alcan, 1922. 6