‹ Essai sur le rôle respectif de la déduction et de l’induction dans les principaux systèmes d’interprétation du droit civil françaisChapitre 5 sur 35 · DAS ER · texte numérisé non relu

DAS ER

Les faits, les données, sont des connaissances immédiates, intuitives, que l'esprit reçoit telles quelles, sans le secours d'aucune opération constructive plus ou moins compliquée.

Les sensations, les qualités premières, les perceptions simples, l'intuition sensible de Kant, de quelque nom qu'on les appelle peuvent être considérées comme des connaissances immédiates; de même, les idées innées de Descartes, les formes ‘aristotéliciennes, les idées platoniciennes, quoiqu'’elles exigent déjà, pour leur formation, des opérations complexes, mais devenues complètement inconscientes.

Sur la base de ces données, dites immédiates, l’esprit élabore, grâce aux opérations intermédiaires, des constructions pour arriver au terme de la connaissance proprement dite ou connaissance discursive. Cette élaboration se fait grâce au raisonnement qui se présente, soit sous la forme déductive, soit sous la forme inductive.

On a souvent défini la déduction le raisonnement qui va du général au particulier. Pour prendre l’exemple classique, « tout homme est mortel, Socrate est homme, donc Socrate est mortel », la relation constatée et qui lie l’une à l’autre des deux notions homme et mortel est générale, tandis que l'application qu’on en tire, à savoir Socrate est mortel, est moins générale, particulière par rapport à la première. Cette définition, beaucoup de logiciens la

repoussent aujourd’hui comme incomplète, parce que basée

non pas sur la compréhension, mais sur l'extension, qui n’est qu'une conséquence de la première.

Au fond, la véritable définition de la déduction paraît être celle-ci : le raisonnement qui va de la raison à la conséquence. La déduction descend des.lois élémentaires

== aux lois complexes, des causes aux effets, des éléments aux résultantes.

La déduction s'exprime par le syllogisme : « Celui-ci a été défini par Aristote un ensemble de trois propositions tel que les deux premières étant admises, il y a nécessité d'admettre la troisième. Cependant, cette définition conviendrait aussi à d’autres formes du raisonnement déductif, par exemple aux raisonnements mathématiques de cette sorte : À — B, B = C, donc À = C, ou encore : A >B, B—C, donc À > C. Il faut donc entendre ici par « propositions » des jugements de l’ordre qualitatif dont les deux termes soient des notions de genre et d’espèce; et c’est seulement à la condition de se placer à ce point de vue (lequel est d’ailleurs celui d’Aristote dans son Organon et de toute la logique traditionnelle) que le syHogisme peut être considéré comme le type ou le schéma du raïsonnement déductif. Le syllogisme a été porté aux nues par la scholastique, qui en a fait la méthode unique, universelle, après l’avoir d’aïlleurs réduit à une mécanique à la fois vide et compliquée, où l'application des règles dispensait de réfléchir aux idées mêmes et à leurs rap- “ports. Mais, d’une part, autre chose est la déduction, opération vivante de l'esprit, susceptible de revêtir une infinité de formes concrètes; autre chose, le syllogisme, formule théorique, idéale, schématique de la déduction artificiellement réduite à ses éléments essentiels. Il est vrai que tout raisonnement, pour être correct, doit pouvoir se ramener à un ou plusieurs syllogismes; mais il serait trop long et le plus souvent inutile d'opérer cette réduction : c’est, dit Leïbniz, comme si l’on voulait toujours compter sur les doigts, même dans les calculs de hautes mathématiques. D'autre part, la déduction, et à

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plus forte raison le syllogisme, ne saurait être une méthode unique, universelle. Elle garantit la vérité de la conclusion si les prémisses sont vraies; elle ne garantit pas la vérité des prémisses. » (13),

En somme, il existe entre le syllogisme et la déduction scientifique des ressemblances en ce qu'ils n’admettent comme principe que le principe d'identité, ce que Bain appelle la loi de la concordance universelle 44).

Ils ont encore ceci de commun qu'ils ne supposent rien

d'autre que les éléments fournis par les prémisses, et | qu'avec ces éléments ils reconstruisent la conclusion.

Mais entre l’un et l’autre, des points de dissemblance ne manquent pas de surgir. Certes, la déduction scientifique peut toujours s’exposer sous forme syllogistique, mais elle diffère du syllogisme en ce qu'elle fait intervenir un élément intuitif emprunté soit à l'intuition externe, à l’expérience, soit à l'intuition interne, aux données de l'esprit (5).

L'induction scientifique (6) se présente comme une opé-

(13) E. Boirac, Syllogisme, Grande Encyclopédie.

(14) Bain, Logique inductive et déductive, trad. Gabriel Compayré, Paris,

(15) En ce sens, H. Poincaré, La science et l'hypothèse.

(16) IL convient de ne pas confondre l'induction scientifique avec l'induction formelle. Cette dernière, « soumise uniquement aux lois de la pensée, a pour point de départ non pas quelques cas particuliers, pris pour type de l’espèce entière, mais tous les cas d’une espèce ou d’un genre ». Comme le syllogisme déductif, le syllogisme inductif se fait « sous la garantie du principe de l'identité de la pensée avec ellemême; l’un et l’autre aboutissent à des conclusions qui résultent nécessairement des prémisses données ». Il constitue un moyen d'exposition et non de découverte. Quand on dit :

Cet a, ce b, ce c, ce d, attirent le fer, Or cet a, ce b, ce c, ce d, sont tous les aimants.

Donc tous les aimants attirent le fer.

On fait une induction formelle qui n’est, à vrai dire, que « la substitution d’un terme général équivalent à ure collection de termes particuliers » (Liard, Logique, p. 55-56-57). On ordonne ainsi ce qu'on sait déjà sous une forme plus « économique » pour la pensée, mais on n'apporte aucun élément nouveau à ses connaissances.

Nouyen Huy Man. 9

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ration inverse de la précédente. Comme telle, elle a été souvent définie : un raisonnement qui va du particulier au général, Les remarques faites au sujet de la déduction s'appliquent également à l'induction, dont la meilleure définition semble être celle-ci : un raisonnement qui va des conséquences à la raison. L’induction monte des lois complexes aux lois élémentaires, des effets aux causes, des résultantes aux éléments.

Nous avons vu que, de l’avis de certains penseurs, l’expérience externe ou interne intervient dans la déduction scientifique; son rôle cependant n’y est pas essentiel, mais dérivé et accessoire. Dans l'induction, la situation est tout autre; c'est l’expérience qui fonde l’induction. La découverte des lois de la nature ne peut se faire que par l’observation et l’expérimentation des faits qui sont régis par les lois, ou, mieux encore, qui les contiennent.

L'observation aboutit à rapprocher les uns des autres et à classer ensemble les phénomènes naturels; le raisonnement inductif débute toujours par un raisonnement par analogie. Mais l’induction est plus spécialement le « procédé de l’esprit qui, au lieu de s’arrêter brusquement à la limite de l'observation immédiate, poursuit sa route, prolonge la ligne décrite, cède pour ainsi dire pendant quelque temps encore à la loi du mouvement qui lui était imprimé, mais non pas d’une manière fatale et aveugle; car la raison lui dit pourquoi il aurait tort de résister, et elle se charge de justifier pleinement ce qui aurait pu n'être dans l’origine qu’une tendance instinctive » 47).

Si le savant constate, il cherche aussi à expliquer. « En vertu d’une tendance invincible, il imagine des causes aux

(17) Cournot, Essai sur le fondement de nos connaissances.

phénomènes dont les causes ne lui apparaissent pas spontanément; cette tendance crée les mythologies populaires, elle crée aussi la science. Seulement, alors que le peuple accepte, sans les soumettre au contrôle des faits, les explications qu'il imagine, le savant transforme ses hypothèses en interprétations ou explications véritables. » (8).

Cette transformation s'opère grâce à l'expérience qui fait apparaître la vérité ou la fausseté de l'hypothèse et, par suite, l’élève au rang de loi inductive ou la laisse tomber comme sans valeur.

« Tandis que l'observateur se borne à appliquer son attention aux faits, tels que la nature les présente, l’expérimentateur modifie ces faits, en varie les circonstances, en change les conditions pour découvrir ce qui ne se montre pas à la simple inspection. On l’a dit : « L’observateur lit, » l’expérimentateur interroge. » (9).

Le raisonnement inductif obéit à un grand principe, celui de la causalité. Toute induction repose sur ce fait que À est la cause de B, et, par conséquent, que toujours A sera nécessairement donné avec B, ou les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Envisagée sous l’angle de la logique pure, l'induction est un procédé moins sûr que la déduction. Elle serait de race inférieure en ce qu’elle emporte une adhésion moins complète, moins claire surtout à la nécessité de la conclusion. Tandis que, dans la déduction, la conclusion s'impose d'elle-même sans le secours d'aucun élément étranger, qu'elle est nécessaire et universelle, dans l’induction, ce passage comporte un saut que l'esprit doit

(18) Liard, Logique, 120 et suiv, (19) Id., sbid,

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