LION
Après avoir passé en revue les reproches adressés à cette Ecole, les mêmes auteurs concluent : « En réalité, ceux qu'on appelle les interprètes du Code civil ont été ce qu'ils pouvaient être, ont fait ce qu'ils pouvaient faire à l’époque où ils sont venus. »
Car la loi du moindre effort, générale, inéluctable, ne pouvait pas ne pas jouer en l’occurrence. Il en a toujours été ainsi, il en sera toujours de même chaque fois qu'une science nouvelle se constitue et réclame des méthodes. La première, la méthode qui se présente le plus naturellement à l’esprit, est précisément celle-là qui exige le minimum d'effort tout en promettant le maximum de résultat. Il a fallu des siècles à la biologie pour se débarrasser du principe vital avec lequel on arrivait à expliquer n'importe quel phénomène de la vie. La psychologie n’a vraiment avancé qu’à partir du moment où elle renonça à considérer la finalité comme un principe simple, commode, duquel il est aisé de retirer déductivement toutes sortes de solutions aux problèmes posés. On pourrait répéter les mêmes remarques à propos de chaque science. Comme le disait Emile Boutroux @) : « La science jusqu’à ces derniers temps était ou voulait être dogmatique. Dans ses parties les plus rigoureuses, elle se considérait comme faite définitivement, dans les autres, elle aspirait à la même perfection. Elle ne visait, en toutes matières, qu'à se présenter sous la forme d’un système qui, de principes universels, déduit l'explication des choses particulières; la scholastique comme formule était son idéal. »
D'autre part, les sciences mathématiques, les plus exactes entre toutes parce qu'elles ont pour objet des quan-
(2) Emile Boutroux, Science et religion, p. 234.
tités pouvant se prêter facilement à l’abstraction et à la généralisation, n’ont jamais cessé d’être, consciemment ou non, le modèle du genre, celui vers lequel les yeux sont fixés. La tentative est trop forte d'atteindre à la même pêrfection, de découvrir une fois pour toutes, en toutes matières, des axiomes en nombre limité, des vérités nécessaires, évidentes par elles-mêmes et qui servent à démontrer d’autres vérités.
Et si, dans les sciences de la nature, ces vérités restent à découvrir et ne se découvrent que moyennant des efforts plus ou moins considérables, dans les sciences juridiques, ne semble-t-il pas qu'elles se présentent toutes faites de par la codification ? Dès lors, le rôle de la doctrine et de la jurisprudence ne serait-il pas de partir des textes ainsi oîferts par le législateur pour parvenir à des solutions concrètes qu'exige la vie sociale ? Cette conception, qui a été celle des premiers exégètes, est encore de nos jours celle de tout le monde, de ceux qui, n'ayant pas étudié de près la science du droit, ignorent les difficultés de méthode
qu'elle soulève G).
(3) En effet, le droit paraît être essentiellement une science du raisonnemént. Ce n’est pas que le raisonnement lui suffise, mais considéré dans sa forme, sous ses apparences immédiatement sensibles, le droil est cette science. ;
Le droit est encore une « science universelle », en ce sens qu'il intéresse tout le monde et que, à tort ou à raison, tout le monde croit le suffisamment connaître. Celui-ci, parce qu'il cherche à divorcer avec sa femme, celui-là pour être en procès avec un voisin, cet autre parce qu'il vient d’escroquer quelques millions à l'épargne. (Le lecteur consultera utilement sur cette dernière question, hélas ! d’actualité : Nguyên-Kim- Loan, La liberté des banques et le problème de la protection de l'épargne, thèse Paris, 1934.)
Ce double caractère fait à la fois la force et la faiblesse de cette science. Sa force, parce qu’elle a pour champ d'expérience l'humanité tout entière et parce que, sous chaque jugement, se cache une représentation susceptible d’intéresser le sociologue. Mais faiblesse aussi, à cause de sa popularité qui la met à la merci de l'erreur commune. Celle-ci
Pre on
Et puis les termes éux-mêmes ne sont-ils pas pour quelque chose dans cette confusion ? Le même mot loi sert dans tous les. cas et éveille en nous la même représentation : l’idée de nécessité. Sans doute, la terminologie est là pour opérer la discrimination nécessaire. Mais combien sont-ils ceux qui la connaissent et, la connaissant, la gardent toujours nette, toujours claire à l’esprit, ayant à lutter à chaque instant contre la tendance qui pousse plutôt à la confusion ?
Cette dernière observation peut paraître à la fois puérile et inexacte. Elle ne laisse pas de constituer une expérience que nous avons éprouvée nous-même et que nous avons recueillie également de la confidence des autres.
Tout ce qui vient d’être dit, recherche du moindre effort, imitation des sciences mathématiques, facile confusion des termes, n’a d'autre but que de permettre d'excuser et de comprendre l’Ecole de l’Exégèse. Mais n’y a-t-il pas là quelque chose d'’illogique de vouloir l’excuser avant de l’avoir vue à l’œuvre, de conclure en somme avant de développer ?
Nulle école n'a été aussi exagérément attaquée que l'Ecole de l’Exégèse. Il fut même un temps où le fait d’être traité d’exégète constituait un reproche grave que nul ne voulait mériter. Pour notre part, ayant appris à la mépriser avant de la connaître, nous avons voulu neutraliser en nous ces impressions premières en lui cherchant des excuses avant de présenter ses principes et ses méthodes.
peut créer une règle de droit, Error communis facit jus, elle ne créera jamais la science du droit... On avoue facilement son ignorance de la théorie d’Einstein, mais allez donc, par exemple, demander à l’homme de la rue comme au philosophe de salon de se taire quand vous agitez devant eux des questions relatives au mariage ou à la propriété. Comment reconnaître qu'on ne sait pas raisonner, ou, tout au moins, qu’on raisonne superficiellement, faute de données suffisantes ?