LE LOGEMENT. — LB VETEMENT
Il nous reste à examiner la question du logement et du vêtement. Ici, les comparaisons ne sont plus possibles ; aussi passerons-nous rapidement, ces deux besoins n'étant pas aussi indispensables que celui de l'alimentation que nous avons examiné déjà.
D'abord, le logement.
L'enquête qui a été faite en Belgique, en 1846, sur la condition des classes ouvrières, a révélé
(1) En 1866, le siilaire d« l'ouvrier agricole était, en Belgique, dtt i fr. 35 par jour, soit, à raison de 260 jours de travail par an, un salaire annuel de 353 fr. 60.
Le soldat coûte, par an, à FEiat. . . '. fr. 9â8 64
Le marin 1,283 24
Le prisonnier 567 38
Le coût de Tentretien du prisonnier dépasse donc annuellement le salaire d*un ouvrier agricole pour une somme de 213 fr. 78 !
des choses horribles au sujet de la façon dont était logée la grande masse de la population .
Les rapports des Sociétés de médecine, des Chambres de commerce, témoignent de Tinsuffisanoe des habitations et de leur état antihygiénique.
A Anvers, sur 18,106 familles, 11,123 n'ont qu'une ou deux pièces; à Liège, sur 17,397 ménages, 7,248 n'ont qu'une chambre, 3,485 en ont deu}^; à Chgrleroi, sur 24,262 ménages, 13,666 n'ont qu'une ou deux chambres.
Dans les villes des Flandres, sur 39,308 ménages, 21,881 n'ont qu'une ou deux chambres
A Bruxelles, Verviers, Bruges, Gand, la situation est la même.
Dans l'arrondissement de Mons, surtout au Borinage, la situation est également déplorable. Un ingénieur de Mons, qui n'aime guère les socialistes, écrivait dernièrement dans la Revue de Belgique : « C'est un spectacle lamentable de passer au milieu d'un groupe de maisons d'ouvriers, petites et pauvres habitations adossées les unes aux autres, et toutes semblablement disposées : au rez-de-chaussée, deux chambres; audessus, le grenier... Quand le travailleur rentre chez lui, la mère verse la soupe qui est mesurée à chacun; puis, le souper fini, le père et la mère se
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couchent sur un grabat, disposé dans un coin de la seconde' chambre, et les enfants se couchent pêle-mêle sur un sac rempli depaille, qui occupe Tautre coin. ï
Ce tableau n'a rien d'exagéré, nous avons vu ces habitations ouvrières.
Un autre écrivain bourgeois, ' M. Dufrasne, écrirait dans la même Sevue^ deux mois après M. Scloneux : « Ceux qui disent que M. Scloneux a dépeint d'une manière trop sombre riutérieur d'une familje boraine n'ont certainement pas visité ni les ruelles du marais de Cuesmes, ni les bas-fonds dû Fort-Mahon à Jemmapes, ni le quartier ouvrier de Flénu, ni les rues détournées dé Frameries, le Cul-de-Cheval à Pâturages. C'est là qu'on trouve des habitations malpropres, malsaines, formées d'une seule chambre, où tout un ménage végète dans la plus dégradante promiscuité, où tout sent la misère et le dénuement. Naguère encore, on pouvait voir, au centre d'un village industriel, une maison formée d'une seule chambre étroite, sans plafond, et dont les quatre murs branlants étaient soutenus par quelques étais. Pour pavement, la terre nue ; pour cheminée, les lézardes des murs et les trous du toit. Ce taudis s'est écroulé il y a qtielques mois, et, jusqu'au dernier moment, il a été habité par une
vieille femme presque octogénaire, pauvre et misérable s'il en fût, sans famille, sans ressources. D
Et à Gand ! Nous avons visité, il y a quelques années, les misérables taudis habité» par nos pauvres tisserands et nos fileurs.. Hélas! combien cela était triste et révoltant tout à la fois !
Pour celui qui a vu ces bataillons carrés qu'on a baptisés des noms de Petit-Paris et de Batavia^ par ironie sans doute, il n'est pas possible d'imaginer quelque chose de plus affreusement triste.
Voilà pour la Belgique.
En France, après la révolution de 1848, on fit une enquête sur la condition des ouvriers. Il faut lire les rapports de Villermé, de Blanqui et d'autres écrivains, pour se faire une idée de la situation épouvantable qui est faite aux ouvriers sous le triple point de vue de l'alimentation, du logement et du vêtement.
'A Paris, Lyon, Lille, Rouen, Reîins, Amiens, etc., on ne trouve, le plus souvent, dans les quartiers ouvriers, que des affreux tableaux de la misère. •
« Un tiers seulement des habitations, disait le rapport général de salubrité en 1848, un tiers seulement est dans des conditions à peu près hygiéniques, le reste est dans l'état le plus affreux.
40,000 hommes et 6,000femmes logent, à Paris, dans des maisons meublées qui sont la plupart d'infects taudis. »
Aujourd'hui encore, malgré quelques mesures prises parles municipalités, une grande partie des ouvriers, dans les grandes villes industrielles, logent dans dés caves.
Les révélations faites, en 1848, par Adolphe Blanqui, l'économiste, ont ému tout le monde. Ces révélations eurent un retentissement énorme. Aussi il y avait de quoi. Dans le même taudis grouillaient, pêle-mêle, père, mère, garçons et filles. Quelles idées ces pauvres êtres pouvaient-ils avoir de la propreté et de la pudeur?
Victor Hugo, dans ses Châtiments^ a chanté ces tristes caves de Lille :
Jamuis de feu; la pluie inonde la lucarne; L'œil, en ces souterrains où le malheur s'acharn«
Sur vous, ô travailleurs !
Près du rouet qui- tourne et du fil qu'on dévide, Voit des larves errer dans la lueur livide
Du soupirail en pleurs.
Misère ! I/homme songe en regardant la femme^ Le père, smtour de lui sentant Tangoisse infâme
Etreindre la vertu, * Voit sa ille rentrer, sinistre, sous la porte. Et n'ose, l'œil Hxé sur 1« pain qu'elle apporte.
Lui dire : « D*où viems-tu?... >
Là» n ayant pas de Ut, la mère malhetreuse
M<3t SCS petits eiifants dans un trou qu'elle ereuse,
Tremblant comme i uiseau.
Hélas! ces innocents aux regards de colombe Trouvent, en arrivant sur la terre, une tombe
En place d'un berceau ! (I)
La question des loyers et des logements a été soulevée récemment encore à Paris. En 1882, pour 2,300,000 habitants que possédait Paris, il y avait 76,000 maisons contenant 1,038,000 chambres, dont 388,000 pour ateliers et 700,000 pour habiter. Sur ces 700,000 habitations il y en avait 472,000 dont le loyer était inférieur à 300 francs par an (2).
M. Toussaint Loria, dans le Journal de la Hociètè de statistique de Paris ^ de 1880, dit que, sur 684,952 logements existante Paris et servant en moyenne à 3 habitants, 468,641, soit plus des deux tiers, étaient d'ane valeur inférieiire i 300 francs. Suivant un autre auteur, le loyer moyen, par tête d'habitant, en 1817, était fixé à 90 francs; en 1839, à 110 francs; en 1872, à 150 francs. En 1880, le chiffre di loyer, par
(1) Châtiments, livra III, Joyeuse vie,
[t) Sur 46,815 ménages parisiens inscrits sur la lisle des bureaux de bienfaisance, 32,420 paient un loyer au-dessous dt -00 francs. (Itevue des Deux-Mondes, 15 avril 1873.)
tête, était fixé à 167 francs par M. Loria et à 190. francs par M. Paul Leroy-Beaulieu.
Le nombre grandissant de garnis est aussi caractéristique. En 1875, il y avait, à Paris, 9,207 garnis avec 132,843 locataires; en 1880, 10,189 garnis et 170,009 locataires; enfin, en 1882, 1 1 ,753 garnis et 240, 160 locataires (1 ).
En Angleterre, — les statistiques parlementaires le démontrent, — de 1851 à 1861, le nombre de maisons a diminué dans 821 paroisses rurales pendant que la population augmentait. L'enquête de 1869 a montré que le mal va croissant. Dans un. district, celui de Lincolnshire, sur 400 cottages, 25 seulement ont plus de deux chambres à coucher, plus de la moitié n'en ont qu'une! (2)
(1) Bulleiin municipal de la ville de Paris, 8 mars 1883.
(2) < Je vois, dans le rapport fait il y a un an par M. Martin Nadaud, qu'il y a, en France, — dans notre France heureuse ei riche, qui s'amuse tant, de crainte peut-être de s'ennuyer trop,— !2 19,^70 maisons sans la moindre fenêtre. Pas d'aip, point de lumière. tJne porte et des murailles sordides. Des tanières, en un mot. La Bruyère peindrait, avec la même pitié qu'autrefois, les êtres farouches qui vivent dans ces repaires.- Et M. Nadaud compte, en moyenne (car ces pauvres ont plus d'enfants que les riches), six êtres humdns, vieillards ou nourrissons, par habitation. C'est-à-dire qu'il y a en France un million trois cent raille six cents créatures qui ont pour logis ce qu'ont les chiens : une niche.
• M. Maze signale, après M. .du Mesnil, à Roubaix; des logements meublés, dits ateliers, dans lesquels deux escouades
Pour ce qui concerne le vêtement, nous voulons bien admettre qu'il y ait progrès, quoique beaucoup de travailleurs soient encore mal vêtus. Mais, qu'on ne Toublie pas, ce progrès dans le Têtement est dû, non pas à une meilleure répartition des fruits du travail, mais au progrès de l'industrie, aux perfectionnements de Toutillage, etc.
Ce qui est certain, toutefois, c'est que la qualité des étoffes, dont on se vêt aujourd'hui, n'est ni aussi bonne, ni aussi saine que celle d'autrefois.
Dans ses belles Lettres d* Italie^ M. Emile de Laveleye s'occupe du vêtement d'aujourd'hui.
Nous ne pouvons résister au désir de citer cetW page éloquente :
« Quand on pense à l'Italie, dit-il, on croit Toir, en rêve, sous le ciel bleu, à l'ombre det
d'ouvriers occupent les mêmes lits, l'une pendant le jour, Taitic pendant la nuit, sans que le matériel soit changé. Mais il ne fettt pas aller si loin que Roubaix, ruche de briques et de charbon, qui fait songer à la cité de Dickens « Cokeville », pour trouver dt ces garnis abominables. A Paris, à cent mètres du boulevard, dans les ruelles du quartier Quincampoix, il est de ces hôtels ol, pour quelques sous, couchent les maçons, les maçons qui s*» vont à leur travail, à Taube, Eh bien, par les nuiis d'hiver, il tst ie pauvres diables qui attendent, l'onglée aux mains, qut §•• maçons soient partis pour se glisser, au rabais, dans leurs draps •ncore chauds. Ils font queue, devant le logeur, comme devant »■ Hiéâtre. Us battent la semelle en attendant le sommeil. ïlê appeUent, dans leur argot, les compagnons maçons qui leur cèdent ^linsilenr couche,/6f 6a.s«moire5.» (J.GLABETlE,remps,22 mai 1883.)
pampres, de beaux jeunes couples danser au son des tambourins. Hélas ! on ne danse plus que sur commande et pour l'argent des étrangers. Où est le temps où les jeunes filles, la tunique entr'ouverte, bondissaient, joyeuses, le thyrse à la main, au bruit rythmé des crotales? La jeunesse de l'humanité et la jeunesse de la nature n'existent plus que dans les marbres des bas-reliefs antiques. Le costume des femmes de la campagne romaine que, depuis Léopold Robert, tout artiste a peint ou dessiné, ne se retrouve que sur les marches de la Trinità-di'Monte^ porté par les modèles. Le jupon et la jaquette d'indienne le remplacent.
» coton ! je te maudis au nom de Tart et au nom de l'hygiène ! Tu es récolté, dans les larmes et dans la douleur, par le nègre d'Amérique, par le fellah d'Egypte ou par le paria de l'Inde. Tu es filé et tissé dans ces immenses manufactures où l'être humain, la femme, l'enfant, ne sont que les accessoires de la machine dont le bruit les assourdit et dont l'infatigable activité les dévore. Partout tu as remplacé les costumes nationaux, si variés, si pittoresques, si bien adaptés aux nécessités du climat, ces bonnes étoffes de laine, aux vives couleurs, tissées, les soirs d'hiver, au coin du foyer, qu'égayaient les récits de la veillée ou les chants populaires. Partout, de Russie en
Espagne, d'Ecosse en Sicile, la même cotonnade violette, triste et pauvre.
» Au mois d'octobre j'ai vu, à Moscou, les femmes grelotter sous ces nippes qu'elles recouvraient de vieilles nattes trouées. En Andalousie, je n'ai plus aperçu de basquines ni de jupons ondoyants sur les hanches. Seuls, les Slaves du Danube et de la Save ont encore conservé, avec leurs antiques institutions familiales, le costume des aïeux, et j'ai admiré, à Sisseck et à Çarlstadt, en Croatie, des chemises de femme dont le corsage et les manches brodées étaient des merveilles; mais elles valaient plus de cent francs. Bientôt on leur apportera, avec la civilisation, les chemises à vingt sous ! »
Quoi qu'il en soit de la situation générale de la classe ouvrière, comparée à ce qu'elle était autrefois, ce qui est indéniable, c'est que la nourriture qu'elle peut se procurer aujourd'hui n'équivaut pas à ce qui est indispensable à une alimentation normale. Celle-ci exige, d'après les calculs d'un chimiste français, M. Payen, 300 grammes de carbone et 20 grammes d'azote. Un kilogramme de pain, d'après le même chimiste, contient 300 grammes de carbonate et 10 grammes d'azote. Or, nous l'avons vu, la consommation de pain et de viande est loin d'atteindre cette quantité
nécessaire à Tentretien et au développement humain.
L'insuflSsance de Talimentation a pour résultat les maladies et, par suite, la mort» Le doxîteur Casper, de Berlin, a réduit, en chiffres, Tinfluence del'aisance et de la pauvreté sur la durée moyenne de la vie, et il est arrivé à ce résultat que, sur 1,CXX) individus nés au sein de Taisance, 911 atteignaient rage de 15 ans, tandis que, sur 1,000 individus pauvres, 584 seulement parviennent à cet âge.
Ce qui permet de juger la situation matérielle du peuple aujourd'hui et de la comparer avec celle du commencement de ce siècle, pour ne pas remonter plus haut, c'est la marche des faits moraux dans la société.
L'influence de la misère se remarque :
1" Sur la mortalité;
2** Sur la criminalité ;
3* Sur la prostitution.
La durée de la vie moyenne, d'après les dernières tahles de population, semble avoir augmenté. (Ir, la durée de la vie n'est pas uniquement due à l'alimentation du peuple, quoique ce soit là sob principal élément.
Mais — - toutes les statistiques officielles le démontrent — la criminalité augmente. On
vole plus aujourd'hui qu'autrefois. La prostitution, elle aussi, suit la même pente fatale.
En 1840, il y a eu 24,019 inculpés devant le» tribunaux de simple police; en 1879, 98,836!
En 1840, il y a eu 24,314 prévenus devant le« tribunaux correctionnels; en 1879, 36,614! Cela pour ce qui concerne la Belgique. Or, les mêmes constatations sont faites pour les autres pays (1).
On sait que la condition matérielle d'un peuple a une influence considérable sur la criminalité (2). Les années de cherté sont celles où il y a le plus de vols. L'instruction, qui a pris un grand développement dans ces dernières années, ne semble pas avoir eu une influence quelconque sur la cri-
(i) Le compte général de TadmiaistratioD de la jusllce criminelle, en France, donne des renseignements curieux sur le nombre, par professions ou métiers, des 34,699 individus arrêtés pendant le cours de Tannée judiciaire 18''9.
Ce sont les journaliers qui fournissent le plus gros chiffre, 10,008 ; viennent ensuite les mécaniciens et les serruriers, 1,740; les employés et les courtiers, 4,469; les domestiques, 4,184 ; les marchands de vin, 939; les cordonniers, 85S; les maçons, 827 ; les typographes, 531 ; les colporteurs, 5i0 ; les peintres en bâtiments, 557; les bouchers, 484 ; les bijoutiers, 385; les ébénistes, 363; les fumistes, 436; les couturières, 722; les filles publiques, 497; les fleuristes, 299; les lingères, 2u0; les sages-femmes, 3.
(9) c C'est une triste et infaillible coïncidence, disait le ministre ie rintérieur en Angleterre, que le redoublement des crimes «n même temps que les détresses croissantes de la classe ouvrière, et aussi bien Ton a toujours observé qu*une amélioration, dans la prospérité matérielle de cette classe, coïncidait avec une dimi- «ulion sensible des offenses faites à la loi. >
minalité, celle-ci ayant considérablement augmenté. On pourrait donc conclure, à en juger par ces résultats, que la situation des salariés n'a pas été améliorée depuis le commencement de ce siècle (1).
(1) La statistique de la Morgue, à Paris, est intéressante. Jugez-en :
En 4830, il y a eu 400 cadavres apportés à la Morgue ;
De 1831 à 1847, par an. ... 350
En 1848 600
En 1849 350
De 1850 à 1870, par an, de 400 à 800
En 1874 850
£nl881 900