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CHAPITRE X Le salaire, la propriété et la rente

En recherchant les rapports existant entre le taux des salaires à différentes époques et en le comparant aux prix des choses nécessaires à la vie, nous avons vu que les salaires n'ont pas augmenté proportionnellement aux prix des subsistances. De là, cette concordance, presque partout remarquée, de la diminution, par tête, dans la consommation, des choses les plus indispensables à la vie et au développement des hommes.

Nous allons examiner maintenant une autre face du problème : le rapport entre Taugmentation du taux du salaire et l'élévation du prix des terres, de la rente ou des fermages.

Tous les faits statistiques cités plus haut nous permettent de conclure que la quantité de subsistances qui revient aux ouvriers semble diminuer, relativement à ce qu'elle était aux époques antérieures. Dans les lignes qui vont suivre, nous

établirons, toujours à l'aide de documents officiels, que la rente de la terre augmente plus rapidement que les salaires et que la terre échappe, par conséquent, de plus en plus au travailleur.

Ce n'est pas la place ici de faire Thistorique de la propriété et de rechercher par quelles phases elle a passé avant de revêtir sa forme actuelle.

Qu'il nous suffise de dire, cependant, que la •enquête, la spoliation et une législation sanguinaire ont agi pendant toute une période de l'histoire de l'humanité, pour arracher la terre à ceux qui l'occupaient primitivement et qui la faisaient fructifier par leur travail.

Marx, dans son livre le Capital^ et plus récemment la Commission d^enquête en Angleterre sur h travail des femmes et des enfants dans Vagriculture^ ont cité de nombreux exemples de ces spoliations.

En 1700, il y avait encore, en Angleterre, deux millions d'hectares de terres communes. En 1874, il n'en existait plus que 625,000 hectares, soit un peu plus du quart. Le reste a été volè^ disons le mot propre, par les ancêtres des propriétaires actuels.

« En 1068, le nombre des familles,en Angleterre, était de 849,000 environ; 180,000 familles possédaient encore des terres indépendamment

des 16,500 familles nobles dont les biens étaient plus étendus; aujourd'hui, le sol anglais appartient à 30,766 personnes (34,727 selon d'autre» auteurs) (1). » .

« Je connais plus d'un village, dit un auteur anglais, Fawcett, dans lequel on comptait, il y a un siècle, trente ou quarante petits propriétaires, et dont le sol appartient aujourd'hui, tout entier, à un seul . »

Si nous consultions l'histoire des autres pays, nous découvririons des faits semblables. La dépossession des paysans s'y est peut-être faite d'une façon plus lente, mais ce qui est certain, c'est qu'elle s'y est faite aussi et qu'elle s'y continue d« nos jours.

En effet, depuis un demi-siècle, pour ne pas remonter plus haut, nous voyons les systèmes d'exploitation des terres changer constamment. Le métayage, par exemple, qui n'est en définitive qu'un mode d'association de la propriété-capitaliste et du travail, se transforme, directement et partout, en fermage.

Le métayage, on le sait, consiste en ceci :♦ Le propriétaire cède sa terre au paysan et lui fournit, en même temps, les capitaux nécessaires à l'ex-

(1) Hector Denis, Philosophie positive, mai-juin 1874.

ploitation. Le bénéfice réalisé ainsi se partage à la fin de Tannée, en nature,par moitié, entre le propiiétaire-eapitaliste et le paysan. Dans ce système, l'intérêt du propriétaire était donc lié à la réussite ou à la non-réussite de l'exploitation. Si la récolte était bonne, sa part l'était aussi. Si, au contraire, la récolte était mauvaise, il subissait une perte égale à celle du cultivateur dans l'insuccès de l'entreprise.

Ce système tend donc à disparaître. En Lombardie, en France et dans d'autres contrées, il a presque entièrement disparu et a fait place au fermage. Ici, le propriétaire ne donne que sa terre. Le cultivateur-locataire doit posséder les capitaux nécessaires à l'exploitation. Et au bout de Tannée, quel que soit le résultat de la récolte, la part du propriétaire doit lui être payée en argent. Cette part est toujours convenue d'avance et pour un temps déterminé.

Le système du fermage a été poussé à l'extrême et continue à l'être un peu partout. On entend souvent parler de TIrlande et de Texploi tation des landlords. Mais dans nos pays de petite propriété, les fermiers ne sont pas moins à plaindre.

€ S'il est un pays, dit lord Dufferin, où Ton presse le rach-rente (rente exorbitante de la terre) aux dernières limites, c'est la Flandre: les

baux n'y durent que 3, 6 ou 9 ans au plus, et à chaque expiration du terme, le fermage est augmenté, quand il n'est pas fixé par adjudication publique, moyen infaillible d'arracher aux nombreux concurrents tout ce qu'ils peuvent et même plus qu'ils ne peuvent donner. Que les tenanciers irlandais en fassent autant, et ils seront dénoncés comme des bourreaux par le Parlement et par la presse, et certainement assassinés par leurs tenanciers... »

Il n'en est pas ainsi chez nousl

Le prix de la terre croît plus vite que les salaires. Cela équivaut à dire qu'il devient de plus en plus difficile aux travailleurs d'acheter la terre à cause de son prix élevé. Celle-ci, par conséquent, échappe de plus en plus à celui qui la cultive.

En 1789, d'après M. Paul Boiteau, l'hectare de terre valait, en France, environ 400 francs. En l£62,le prix moyen de l'hectare était d'environ 3,000 francs.

M. Léonce de Lavergne a calculé que de 1821 ^1 1851, soit en 30 ans, la valeur du sol a augmenté, en France, de 100 p. c.

De 1789 à 1866, le salaire a augmenté, en France,d'environ 100 p. c. ; la rente de 150 p. c.

Selon d'autres sources, de 1852 à 1862, le

salaire agricole a augmenté, en France, de 30 p.' c. ; les fermages se sont élevés, pendant c« même laps de temps, de 75 p. c.

En Angleterre, de 1770 à 1851 (Caird),larent? a augmenté de 100 p. c. ; les salaires de 14 p. c. seulement.

En Irlande, de 1850 à 1880, la rente a augmenté de 57 p. c. Les salaires sont restés à peu près stationnaires. La loi de 1881 a eu pour résultat de faire baisser le taux des fermages de 25 p. c. On sait que cette loi a eu pour objet la fixation du taux des fermages en reconnaissant aux cultivateurs la propriété des améliorations apportées par eux à la terre qu'ils cultivent. Le mouvement agraire, en Irlande, n'a d'autres causes que le taux élevé des fermages, par lequel le propriétaire accapare les améliorations apportées aux terres sans son secours.

En Belgique, la valeur des terres était estimée, en 1830, à 2,180 francs Thectare; en 1866, à 3,946 francs. Le taux des fermages était,par hectare, de 57 francs en 1830; en 1866, il est monté à 103 francs.

En 1874, le prix par hectare était de 4,500 francs environ et le taux des fermages de 125 fr. Mais il paraît que la statistique de 1 880 accuse une

diminution d'environ 300 francs l'hectare et de^ 6 francs dans les prix des baux (1).

De 1830 à 1856, la rente a augmenté en Bel* gique de 45 p. c. (en 1874, de plus de 100 p. c.) et les salaires agricoles de 10 p. c. seulement.

En Suisse, en 1805, l'hectare de terre valait 2,074 francs; en 1865, il s'était élevé à 4,76» francs, soit une augmentation de plus de 130 p.c. Or, les salaires agricoles, dans les centres industriels de Zurich et de St-Gall, n'ont augmenté, de 1805 à 1865, que d'environ 100 p. c. Si on tenait compte de l'influence des centres industriels sur l'élévation des salaires agricoles, on arriverait peut-être à devoir rabattre de cette augmentation de salaire au moins 40 p. «.

Néanmoins, la rente a augmenté de 30 p. c»

de plus que le taux des salaires.

Partout donc les mêmes faits se remarquent :

la terre échappe de plus en plus aux paysans ; le taux des salaires ne s'élève nulle part aussi rapi- 'leraent que le taux des fermages et que le prix de» terres; donc désavantage réel, inéluctable, pour les ouvriers salariés.

'\) Annales parlementaires, i88î-83. — Discours du minislre «ivs linances, pages 221 et suivantes.

En Belgique, il y avait, en 1834, 23 propriétaires pour 100 habitants; en 1878, il n'y en a plus que 21 . Et encore, si on déduisait du nombre des propriétaires ceux dont les biens, minimes entre tous, sont grevés d'hypothèques, la décadence serait encare plus sensible. Le même fait s'observe un peu partout. En Angleterre, de 1851 à 1861, le nombre^des propriétaires s'est réduit de 11 p. c.

En France, d'après les analyses de M. Passy, la division du sol, signalée par le chiffre croissant des cotes foncières, s'est brusquement arrêtée à partir de 1815. En effet, de 1815 à 1837, le nombre des cotes ne s'est élevé que de 8 p. c, tandis que, pendant le même laps de temps,la population s'est accrue de 14 p. c.

« En un mot, nombre décroissant de propriétaires, par rapport au total de la population; nombre décroissant des héritiers, par rapport au total des héritages, telle est la tendance de notre société depuis 1815. — Inégalité des fortunes, concentration des capitaux et, pour ainsi dire, renouvellement des castes, telle est la loi de notre avenir. Ajoutons que la hausse du prix des denrées alimentaires, qui constituent la plus grande dépense de l'ouvrier, vient réduire chaque jour ses moyens d* épargne; tandis que ceux du riche grandissent

de toute la baisse des produits de luxe, qui sont sa principale consommation. Tout est difficulté croissante pour la formation du capital, tout est facilité progressive pour sa fructuation (1). :^

« La question de l'émancipation du travail agricole, c'est la question de la propriété même > , a dit Joseph Arch, le fameux agitateur anglais. En effet, aucune amélioration sérieuse n'est possible, dans la condition des travailleurs, si elle ne se fait aux dépens du profit ou de la rente, du capitaliste ou du propriétaire. Le problème social est ainsi posé désormais (2).

(1) Dcpont-White. — Relation du travail et du capital^ p. 26^2. On dit souvent que la fo.tune vient ea dormant. Les journaux américains publiaient Jl y a quelques jours, une histoire curieuse : Une personne fut emprisonnée il y a trente ans. Elle possédait une terre qui valait alors 3,000 francs. Elle vient de sortir de piison, et sa terre vaut aujourd'hui 96,000 francs !

(2) c Le jour est proche, disait, en 1870, M. Gliffe Leslie, le jour est proche où la grande question de la politique, tant en Angleterre qu'en Irlande, sera celle de savoir si le territoire national doit continuer d'être une source de richesses et d'influence sociale pour un groupe de quelques privilégiés, au lieu de bénéficier à la nation entière. »

Cette idée fait son chemin Uans Taristocratique Angleterre. H. de Laveleye citait, il y a quelques jours, ce fait curieux Dans un livre classique de WilllUms, il est dit ceci : « La première chose que Tétudiant doit faire est de se débarrasser de toute idée de propriété absolue. Une pareille idée est complètement étrangère a la loi anglaise. Nul n'est, en droit propriétaire absolu, de la terre. »

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